• François Loiret

La calculabilité des actions selon Bentham.



Approuver ou désapprouver une action, c’est lui accorder une valeur déterminée. Les hommes évaluent les actions moralement en les nommant bonnes ou mauvaises. Toutefois, dans la mesure où l’évaluation morale des actes humains demande à être rationnelle, il est nécessaire que de disposer d’un critère fiable pour l’évaluer comme bonne ou mauvaise. Selon Bentham un critère fiable est un critère observable et un critère observable est un critère empirique. Quel peut être le critère observable qui justifie de nommer une action bonne ou mauvaise ? Ce ne peut être l’intention de l’auteur de l’action car l’intention est ce qu’il y a de plus difficile à saisir. L’intention n’est pas observable, elle se tient dans les replis de l’âme. En outre une bonne intention peut mener à des actes mauvais et une mauvaise intention peut mener à des actes bons. On peut vouloir le bonheur des hommes et les précipiter dans le malheur en réprimant durement leur égoïsme supposé, on peut être indifférent au bonheur des hommes et concourir à leur bonheur comme l’entrepreneur égoïste d’Adam Smith dans la Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations. Qu’est-ce qui d’une action est empiriquement observable ? Bentham répond que ce sont ces conséquences. Une action est haïssable en raison des dommages qu’elle produit soit à celui qui l’accomplit, soit aux autres, soit à lui-même et aux autres. Une action est donc bonne ou mauvaise en raison des conséquences pour le bonheur des individus qu’elle concerne. Bentham précise même que c’est la somme des conséquences des actions qu’il faut considérer :

« La tendance générale d’un acte est plus ou moins pernicieuse en fonction de la somme totale de ses conséquences, c’est-à-dire en fonction de la différence entre la somme de celles qui sont bonnes et la somme de celles qui sont mauvaises » Introduction aux principes de morale et de législation, p.97.

Les conséquences d’une action sont calculables et le calcul des conséquences permet à lui seul de décider de l’évaluation morale de l’action. Est bonne, l’action dont la somme des conséquences bonnes et supérieure à la somme des conséquences mauvaises, est mauvaise l’action dont la somme des conséquences mauvaises est supérieure à la somme des conséquences mauvaises. Toutefois, on pourrait objecter à Bentham que les conséquences des actions ne sont jamais calculables parce qu’elles sont indéfinies et qu’elles ne sont pas toujours observables puisqu’elles peuvent être très éloignées dans le futur. Cette objection a souvent été adressée à la théorie du principe d’utilité sans que les critiques tiennent compte de la réponse que Bentham y fait. Bentham convient tout à fait que les conséquences d’une action sont multiples, enchevêtrées, lointaines, toutefois si l’on se restreint aux conséquences importantes, précise-t-il, alors le calcul des conséquences est possible et le calcul peut suffire à déterminer si une action est bonne ou mauvaise. Or les conséquences importantes d’une action sont d’autant plus calculables qu’elles se réduisent à deux, le plaisir et la douleur. Si les conséquences d’une action sont telles que la somme des plaisirs l’emporte sur celle des douleurs, alors l’action sera bonne. Si, par contre, la somme des douleurs l’emporte sur celle des plaisirs, alors l’action sera mauvaise. Cela revient à dire qu’une action est bonne dans la mesure où elle maximise le plaisir et qu’elle est mauvaise dans la mesure où elle minimise le plaisir. Le principe d’utilité aboutit ainsi au conséquentialisme : l’évaluation morale d’un acte prend avant tout en considération ses conséquences sur le bonheur des individus, c’est-à-dire sur leur bien-être. C’est pourquoi Bentham peut affirmer que des actions qui sont condamnées par la morale courante ne le sont pas suivant le principe d’utilité. Il n’hésite pas à affirmer que mentir, ne pas tenir ses promesses et même tuer ne sont pas en soi mauvais si les conséquences du mensonge, des fausses promesses ou du meurtre sont plus bonnes que mauvaises. A la différence de Kant, Bentham ne soutient pas que le devoir de dire la vérité est un devoir absolu. Si dire la vérité est dans certaines circonstances dommageable au bonheur des individus et même plus précisément au bonheur du plus grand nombre, alors dans ces circonstances, il est préférable de mentir que de dire la vérité. La théorie conséquentialiste évacue tout absolutisme moral. Il n’y a pas de devoir absolu au sens kantien ou plus exactement le seul devoir absolu de chaque individu, de chaque législateur, est de ne pas nuire au bonheur des hommes. Aussi Bentham n’hésite pas à soutenir que l’infanticide n’est pas nécessairement un acte mauvais :

« On peut priver de la vie l’enfant nouveau-né, avec la certitude de ne pas se tromper, sans qu’il en ressente aucune souffrance. Dix mille, cent mille nouveau-nés pourraient être privés de la vie sans que cela égale la quantité de souffrance que provoque communément l’arrachage d’une dent » Les délits contre le goût, p.103.

L’infanticide, soutient-il ici, peut être moralement approuvé si une femme tue un nouveau-né qu’elle a eu d’une liaison hors mariage. Pourquoi ? Parce qu’une femme mariée qui conserverait un enfant né hors mariage mettrait en péril sa réputation et s’enfoncerait dans le malheur. Il s’agit de considérer quelles sont les conséquences dommageables. Pour la femme, les conséquences du maintien en vie du nouveau-né sont toutes dommageables, c’est son bonheur qui est en péril. Pour le nouveau-né, les conséquences ne sont pas dommageables car, soutient curieusement Bentham, la souffrance du nouveau-né est négligeable alors que celle de la mère qui le maintiendrait en vie serait très importante. Quant aux conséquences pour la société, elles sont aussi négligeables car par son acte, la femme ne nuit pas au bonheur de la société, bien plutôt elle le favorise ! Comment ce type d’infanticide peut-il favoriser le bonheur de la société ? L’argumentation de Bentham est la suivante : il ôte à la société deux malheureux, la femme et l’enfant, la femme puisque son acte ne serait pas approuvé, l’enfant car s’il était maintenu en vie, il partagerait la vie malheureuse d’une femme déchue. D’ailleurs souligne Bentham, s’inspirant ici de Malthus, l’excès de population étant contraire à la maximisation du bonheur du plus grand nombre et donc à au principe d’utilité, l’infanticide en question loin de nuire à cette maximisation, la sert. Si les hommes suivaient le principe d’utilité de manière correcte au lieu que leur sympathie aille au nouveau-né, soutient Bentham, elle devrait aller à la mère du bâtard, car à une souffrance physique indéniable, s’ajoute pour elle une souffrance morale encore plus grande si elle garde l’enfant. Dans cet exemple limite mis en œuvre par Bentham, il est déjà question d’une arithmétique des plaisirs et des déplaisirs. C’est que les conséquences d’un acte dans la mesure où elles se réduisent au plaisir et au déplaisir sont calculables et elles le sont dans la mesure où le plaisir est réduit à une quantité.

François Loiret, tous droits réservés.

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