• François Loiret

Les noms divins selon Bonaventure I.

Mis à jour : 5 juin 2019



1 La double primauté de l’être et du bien.

C’est dans l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu que la spéculation bonaventurienne sur les deux noms que sont « Celui qui est » et « le Bien » se déploie dans toute son ampleur. A l’instar d’Alexandre de Halès, Bonaventure commence par dire que le nom premier de Dieu est soit « Celui qui est », soit « le Bien », et comme Alexandre de Halès, il réfère ces deux nominations respectivement à Jean de Damas et à Denys : « Damascenus igitur sequens Moysen dicit, quod qui est est primum nomen Dei ; Dyonisius sequens Christum dicit, quod bonum est primum nomen Dei ». La façon dont Bonaventure présente les deux noms divins contraste avec celle du Commentaire des Sentences qui, suivant de près Alexandre de Halès, ne mentionne ni Moïse, ni le Christ. Un deuxième contraste avec le Commentaire des Sentences réside en ce que les deux noms sont bien des noms premiers, alors que les Sentences demandait auquel d’entre eux revenait la primauté. Il n’en reste pas moins que s’ils sont tous deux des noms premiers, ils ne le sont pas de la même manière. La manière même dont cette double primauté est énoncée, entrecroisant les noms de Damascène et Moïse, de Denys et du Christ, ne correspond pas du tout à la bipartition gilsonnienne qui rattachait le Bien au platonisme et par là à la pensée païenne et l’être au christianisme. Selon Gilson, dans l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu, « Saint Bonaventure a essayé de concilier le primat platonicien du Bien, affirmé par Denys, avec le primat chrétien de l’être, affirmé par Jean Damascène à la suite de l’Exode », tentant une synthèse impossible entre deux formes de pensée radicalement distinctes. Mais pour Bonaventure, dans son texte même, il n’est pas question de conciliation ou de synthèse et encore moins d’une conciliation entre une pensée chrétienne de l’être et une pensée grecque du Bien. Il n’y a pas pour Bonaventure à concilier deux positions que Gilson estime irréconciliables puisqu’il va de soi que les deux noms divins ne se rapportent en aucune manière à une pensée qui serait totalement en dehors du christianisme pour le docteur séraphique. L’enjeu explicite du texte n’est pas du tout une conciliation ou une synthèse mais la différenciation intensive des deux voies ou modes de contemplation des perfections divines, voies qui s’élèvent au dessus de la contemplation de Dieu hors de nous et en nous, puisqu’il s’agit ici de contempler Dieu au-dessus de nous. C’est à cette différenciation qu’est articulée la distinction des deux noms premiers en Dieu. A « Celui qui est » correspond la contemplation de l’essence divine alors qu’au « Bien » correspond la contemplation de la trinité divine. Avant de faire explicitement référence à Jean de Damas et à Denys, Bonaventure écrit en effet : « Primus modus primo et principaliter defigit aspectum in ipsum esse, dicens, quod qui est est primum nomen Dei. Secundus modus defigit aspectum in ipsum bonum, dicens, hoc esse primum nomen Dei». Bonaventure n’affirme pas la primauté de l’être, mais une double primauté de l’être et du bien, double primauté qui n’est pas contradictoire puisqu’elle correspond à deux modes de contemplation dont l’un, nous le verrons, l’emporte sur l’autre. Toujours est-il que pour Bonaventure, le Damascène a bien enseigné que l’être est le premier nom de Dieu. A la différence du Damascène, toutefois, il n’envisage pas la nomination de Dieu comme être comme une nomination apophantique, mais comme une nomination ouvertement cataphatique ou affirmative. En ce sens, l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu confirme ce qu’annonçait déjà le Commentaire des Sentences, à savoir que Dieu n’est pas suprêmement inconnaissable, mais suprêmement connaissable en soi et pour nous. « Celui qui est » signifie l’être et l’être, précise le docteur séraphique, est ce que l’intellect envisage en premier. Toutefois l’être comme premier visé par l’intellect est l’être pur, l’être comme acte pur. En effet, l’esse est ce à partir de quoi seulement le non esse peut être conçu, l’inverse étant tout à fait exclu. Il y a une évidence de l’être comme être pur, comme acte pur, même si cette évidence ne nous apparaît pas dans toute sa luminosité. La primauté de l’être pur n’est pas d’abord la primauté d’un étant particulier. En effet, soutient Bonaventure, l’être est bien ce qui dans son évidence inaperçue s’offre à notre regard, il est tout à fait comparable à la lumière. De même que notre regard s’attache d’abord aux choses visibles sans prendre en considération la lumière qui les rend visible, notre intellect s’attache d’abord aux étants sans prendre en considération l’être qui nous les rend connaissable. L’être n’est pas un a priori, une condition inconditionnée, il est le là, l’ouverture en laquelle s’accomplissent nos intellections. Dieu comme l’être dans son évidence n’est donc pas d’abord un étant ou un hyper-étant, mais l’être pur comme ouverture. Toutefois, l’être pur se charge de déterminations au fur et à mesure que la contemplation se développe. Ce qui se présentait d’abord comme lumière se présente ensuite comme premier, éternel, simple, tout en acte, absolument parfait, ces qualifications dérivant les unes des autres. Au terme de la contemplation de l’être, celui-ci se montre comme le commencement et la fin, l’un et le tout, le purement transcendant et le purement immanent, résorbant en lui toute séparation. Dieu comme l’être n’est plus alors l’ouverture, mais ce qui est à la fois au centre et à la périphérie de l’univers, présent en tout, englobant tout, à la fois au-dessus et au-dessus de tout. Il se présente bien alors comme la cause une et unique de tout. Dieu n’est plus alors la lumière qui rend tout visible, il n’est plus seulement l’être pur, il est la cause dont tout procède et à tire de cause peut apparaître comme l’étant souverain. Dieu comme l’être est aussi Dieu comme suprêmement étant. On peut difficilement soutenir que Dieu n’est pas pensé comme l’être par Bonaventure, il l’est bien. L’In Hexaemeron renchérit sur cette identification de Dieu à l’être, ce qui fait dire à Etienne Gilson que Bonaventure « maintient intégralement le primat de l’être ». Dans ce dernier texte, postérieur à l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu, il n’est plus en effet question d’une double primauté des noms divins. L’être y est explicitement affirmé comme le premier nom divin. Trois passages semblent bien le confirmer. Le premier dit : « L’être divin est le premier qui vient dans l’âme. C’est pourquoi à Moïse qui cherchait quel pouvait être le nom de Dieu, Dieu répondit : « Je suis celui qui suis ». Nom qui comprend en soi tout ce que Dieu est de bien ou de puissant ». Plus loin, au chapitre 10 du même livre, Bonaventure s’exclame : « Le premier objet de spéculation est l’existence de Dieu. Le premier nom de Dieu est l’être, qui est le plus manifeste et le plus parfait et pour cette raison le premier. C’est pourquoi rien n’est plus manifeste, car tout ce qui est dit de Dieu se rapporte à l’être. Tel est proprement le nom propre de Dieu. Dieu n’aurait pas dit à Moïse, le législateur de la loi : « Je suis Celui qui suis », sans être premier ». Dès le livre X, le docteur séraphique semblait pousser au plus haut niveau l’identification de Dieu à l’être : « Il a donc été parlé du premier miroir, c’est-à-dire de l’être. Celui-ci, en effet, est le nom de Dieu le plus manifeste et le plus parfait puisque toute la réalité divine est comprise en ce nom : « je suis celui qui suis ». Ce nom de Dieu est proprement son nom propre, dont il a été dit comment toutes les choses le représentent par la voie de l’ordre, de l’origine et de l’achèvement et de la connexion ». Ces trois passages semblent tout à fait confirmer que Bonaventure affirme, à l’instar de Jean de Damas, la primauté au nom d’être sur tout autre nom divin et donner raison à Gilson. Si, comme le dit explicitement Bonaventure, « toute la réalité divine » est comprise dans le nom d’être, il semble non seulement que le nom d’être soit bien le premier nom de Dieu, mais qu’il soit aussi le nom affirmatif et suffisant de Dieu. La nomination de Dieu comme l’être n’est pas une nomination négative mais une nomination ouvertement affirmative en laquelle la réalité même de Dieu pour nous est saisissable.

François Loiret Colmar-Köln, 2010, tous droits réservés.

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