• François Loiret

Les noms divins selon Bonaventure II.

Mis à jour : 5 juin 2019



2 La primauté du bien sur l’être.

Dire Dieu comme l’être, c’est le dire le plus pleinement, c’est l’atteindre dans sa plénitude. Dire Dieu comme l’être, c’est le dire de la manière la plus suffisante qui soit de sorte qu’aucune autre ne puisse la surpasser. On pourrait alors parler d’une suffisance complète de l’être. Mais est-ce vraiment le cas ? Si l’on considère attentivement ces trois passages, il s’avère que la suffisance de l’être n’est que relative. En effet, l’être nous dit Bonaventure est « le premier miroir », il ne l’est pas au sens d’une primauté ontologique, mais au sens d’une primauté dans une démarche vers Dieu. Ce qui vient à nous en premier lorsque nous considérons Dieu c’est l’être. Le contexte de cette primauté est précisé dans le livre X : l’être est le premier, ce qui se présente d’abord lorsque nous pensons Dieu car penser Dieu, c’est d’abord le penser comme existant. Lorsque nous pensons Dieu, nous le pensons comme existant et non pas comme non existant, c’est pourquoi l’être qui dit Dieu comme existant vient en premier. La primauté de l’être est indissociable de l’évidence de l’existence de Dieu, non que l’être se confonde avec l’exister puisqu’il inclut aussi le « ce que c’est que Dieu », mais parce que le « ce que c’est » n’a de pertinence que dans l’évidence de l’existence. La primauté de l’être ne se comprend donc dans l’In Hexaemeron que comme une primauté relative à une ascension spéculative vers Dieu dont le premier moment réside dans l’évidence de son existence et la clarification du quoi qui existe. Aussi lorsque Bonaventure s’exclame que « toute la réalité divine » est comprise dans ce nom d’être, il faut entendre par là qu’en ce moment de l’ascension spéculative, l’être renferme en lui toute la plénitude divine que ce moment rend accessible, ce qui ne signifie en rien qu’il la renferme absolument. S’il en était ainsi, on voit mal pourquoi plus d’un miroir suffirait, la contemplation de Dieu comme être serait suprêmement suffisante, or ce n’est pas ce que montre la démarche de Bonaventure dans l’In Hexaemeron. La contemplation de Dieu comme être est certes suffisante à son niveau, mais elle n’épuise pas toute la contemplation qui loin de s’arrêter à Dieu comme essence, s’élève à Dieu comme Trinité et comme exemplaire. Or dans le livre VIII, Bonaventure présente explicitement la Trinité comme le nom admirable de Dieu : « Et vraiment, il est « admirable le nom » du Dieu éternel, parce qu’il y a là une véritable distinction des personnes avec l’unité de l’essence, par laquelle les personnes sont suprêmement accordées, suprêmement coégales, éternelles, consubstantielles et essentielles». Le nom admirable de Dieu n’est pas l’être et en ce sens l’In Exhaemeron ne peut maintenir une primauté absolue de l’être que l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu n’affirmait pas. Dieu est bien l’être, mais son advocation comme être n’est pas suffisante comme le dit explicitement Bonaventure dans l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu en historisant les deux noms de Dieu que sont l’être et le bien : « Primum spectat potissime ad vetus testamentum, quod maxime praedicat divinae essentiae unitatem ; unde dictum est Moysi : Ego sum qui sum ; secundum ad novum, quod determinat personarum pluralitatem, baptizando in nomine Patri et Filii et Spiritus sancti. Ideo magister noster Christus, volens adolescentem, qui servaverat Legem ; ad evangelicam levare perfectionem, nomen bonitatis Deo principaliter et praecise attribuit. Nemo, inquit, bonus nisi solus Deus ». Nous comprenons maintenant l’entrecroisement des noms de Moïse et Jean Damascène, le Christ et Denys. Bonaventure situe la nomination damascènienne de Dieu comme l’être du côté de l’Ancien Testament et donc de l’ancienne loi et la nomination dyonisienne du côté du Nouveau Testament et donc de la nouvelle loi. La parole évangélique n’advoque pas Dieu comme l’être, mais comme bon. La contemplation de Dieu comme l’esse, comme l’être pur, n’atteint pas suffisamment Dieu tel que la Révélation l’atteste. Si elle est la première voie de la contemplation, ce n’est pas en raison de sa suffisance, mais en raison de son insuffisance. Identifier Dieu à l’être, l’envisager comme ipsum esse, ce n’est pas répondre à l’appel du Christ. Sans être négligée ni niée, la compréhension de Dieu comme être pur demande à être dépassée à partir d’elle-même comme le Christ dépasse Moïse, comme le Dieu trine dépasse le Dieu un et simple de l’ancienne loi. Il ne s’agit pas du tout d’une révocation de Dieu comme l’être et, sans aucun doute, Bonaventure ne souscrirait pas à l’affirmation de Dieu sans l’être. Dieu est bien l’être mais il n’est pas seulement l’être. La double primauté de l’être et du bien correspond à une primauté effective du bien sur l’être sans aucune concession à la pensée platonicienne ou aristotélicienne du théos comme agathon. La primauté du bien est en effet celle de la Trinité. Elle n’exclut pas l’être mais l’inclut. Dieu comme l’être est l’un encore indifférencié que suppose la différenciation trinitaire dans la mesure où celle-ci est à penser comme un mouvement interne à Dieu. Mais pourquoi nommer bien le Dieu trinitaire ? Qu’est-ce qui le justifie ? A cette question, Bonaventure répond : « Sic est, quod non potest recte cogitari, quin cogitetur trinum et unum. Nam bonum dicitur diffusivum sui ». Summa autem diffusio non potest esse nisi sit actualis et intrinseca, substantialis et hypostatica, naturalis et voluntaria, liberalis et necessaria, indeficiens et perfecta». Le nom de bien signifie la suprême diffusion de soi et cette diffusion, avant d’être extérieure, est une diffusion et une communication intérieures à Dieu en tant qu’engendrement du Fils et spiration de l’Esprit. S’arrêter à l’être, c’est manquer la Trinité et du même coup manquer Dieu tel que l’atteste la Révélation. L’être n’est que le seuil de la contemplation de Dieu, mais celle-ci s’accomplit en franchissant le seuil, en allant plus loin que l’être. Il ne faut pas toutefois négliger l’historisation des noms divins qui est propre à Bonaventure et qui souligne la dimension historique de la Révélation. L’être et le bien s’inscrivent dans une histoire qui est celle de la Révélation. L’identification de Dieu à l’être n’est pas le dernier mot de la Révélation. La métaphysique de l’Exode existe bien pour Bonaventure, mais cette métaphysique est historiquement située, elle correspond à l’ancienne loi. L’avènement de la nouvelle loi ne permet plus l’identification totale de Dieu à l’être. Pour Bonaventure, Dieu s’est sans aucun doute révélé comme l’être et il est tout à fait pertinent d’envisager Dieu avec l’être. Mais si Dieu, à un moment de l’histoire, s’est révélé comme l’être, il s’est aussi révélé à un autre moment comme le bien, de sorte que toute identification de Dieu à l’être demeure aveugle au mouvement interne de Dieu comme elle demeure aveugle au mouvement historique de la Révélation. Cela suffit pour comprendre que les noms d’être et de bien ne nomment pas Dieu sans nous, mais Dieu avec nous, puisque la Révélation ne s’adresse pas à Dieu, mais à nous.

3 Le nom le plus admirable de Dieu : Christ.

Se contenter de marquer le privilège du bien sur l’être, c’est manquer le mouvement propre du texte de Bonaventure. Chez Bonaventure, les énonciations ne sont pas statiques, mais dynamiques, elles prennent sens et validité dans la poursuite d’un mouvement qui les invalide autant qu’il les valide. Le bien n’est pas le dernier mot de Bonaventure sur Dieu. L’être et le bien, tant dans l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu que dans l’In Hexaemeron correspondent aux deux premiers moments de la recherche spéculative, mais ni l’un ni l’autre n’en sont le point culminant. Si l’être est le premier miroir, si le bien est le second miroir, il existe un troisième miroir et ce troisième miroir ne nous présente pas Dieu comme un et simple, il ne nous présente pas non plus Dieu comme trine, il nous présente l’incarnation. Aussi le nom le plus admirable de Dieu n’est rien d’autre que le Christ comme l’indique sans ambiguïté l’In Hexaemeron : « De plus, il est admirable son nom puisque les trois natures ont été conjointes, le plus haut avec le plus bas sans abaissement, le premier avec le dernier sans nouveauté, le simple avec le composé sans composition ». Que le Christ soit le nom le plus admirable de Dieu, l’Itinéraire de l’esprit vers Dieu le manifeste également, opérant un déplacement complet de ce qui était dit de Dieu comme être. Dans la première étape de la contemplation, Dieu comme être était dit premier et dernier, centre et circonférence, alpha et omega. Au terme de la contemplation, avant l’extase finale, ces qualificatifs sont rapportés à la personne du Christ. D’ailleurs, Bonaventure précise bien : « Nous ne devons pas admirer en eux-mêmes les attributs de l’essence ou des personnes divines, mais les envisager aussi dans leur rapport avec l’union ineffable de Dieu et de l’homme dans l’unité de la personne du Christ ». La contemplation vraie ne s’arrête pas à l’essence et donc à l’être, elle ne s’arrête pas non plus à la trinité et donc au bien, mais elle franchit la double limitation de l’être et du bien vers « la personne du Christ ». Le discours de l’être et le discours du bien ont certes leur validité, mais ils échouent à reconnaître dans le Christ la présence de Dieu, la présence de Dieu comme un Dieu qui est avec nous et non pas sans nous, un Dieu qui vient vers nous et non un Dieu qui se retire pour demeure caché. Dieu vient vers nous pour que nous allions à lui et il vient vers nous comme Christ, pas comme être ni comme bien. Si Dieu n’était qu’être ou bien, nous ne saurions aller vers lui, nous ne saurions nous unir à lui. L’union de l’homme à Dieu dans l’extase suppose l’union de Dieu à l’homme dans l’incarnation. C’est pourquoi l’incarnation est le centre pour Bonaventure, y compris le centre de l’histoire.

L’être est bien un nom de Dieu, il est un nom premier de Dieu affirme Bonaventure avec Damascène, il est même un nom affirmatif de Dieu soutient Bonaventure à la différence du Père grec, mais il n’est pas et ne peut être le nom le plus admirable de Dieu car le nom d’être échoue devant l’incarnation. Dieu incarné ne peut être dit suffisamment avec l’être qui ne peut convenir qu’au Dieu de l’ancienne loi. La primauté de l’être n’est donc affirmée que pour être relevée.

François Loiret, Colmar-Köln, 2010, tous droits réservés.

#Bonaventure

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now