• François Loiret

L'infini en acte d'Aristote : l'énergeïa de l'apeiron II.



Si l’infini est dans son être en puissance, il est bien impossible qu’il soit en acte. Il est bien en acte, comme l’a remarqué Antoine Côté. Mais de quelle manière l’est-il ?

Pour le faire comprendre Aristote dans le livre III de la Physique déclare qu’il est en acte comme la journée ou les jeux olympiques sont en acte. La journée est en acte en ce sens que « sans cesse quelque chose nait après autre chose ». Elle est donc en acte au sens où il y a toujours un après tant qu’elle dure. Son être en acte réside dans sa successivité. L’être en acte de la journée est son déroulement continu et successif tel qu’à chaque moment s’ajoute un nouveau moment dans la durée de la journée. On ne peut, comme Sweeney, et même comme Côté, considérer que l’être en acte de la journée est à comprendre comme celui d’un processus. En effet, l’être en acte qu’est le mouvement est aussi un processus et cependant il diffère notablement de ce qu’a en vue Aristote lorsqu’il compare l’apeiron à la journée. C’est pourquoi on ne peut souscrire à cette déclaration d’Antoine Côté : «Dire que la lutte est en acte lorsque celle-ci se déroule, c’est dire que son actuation ne correspond pas à tel moment bien défini de son « déroulement » mais bien à l’acte du déroulement. De même l’actuation de l’accroissement des nombres naturels n’est pas à situer dans tel moment précis de l’énumération, mais dans son déploiement même » (note 39, p.500). l’effort d’explicitation tout à fait louable bute sur la difficulté suivante : comment différencier alors l’énergeïa de l’apeiron de celle du mouvement ? Car l’énergeïa qu’est le mouvement consiste bien dans un déploiement et n’est cependant pas du tout assimilable à celui de l’apeiron. Le mouvement comme mouvement est une énergeïa au sens d’un être-en-chemin vers un bout, une fin. Dans le cas de l’apeiron, le bout manque, la fin fait défaut. Jamais le processus ne s’achève et atteint son repos dans un bout, une fin. Aussi le processus ne peut être considéré comme un cheminement, et l’énergeïa ne peut jamais avoir le sens de l’être-en-chemin d’un mobile. Il faut donc comprendre l’énergeïa et l’entéléchéïa de la journée comme journée autrement que comme un processus et de même pour l’apeiron. Car Aristote soutient bien qu’il y a une entélécheïa de l’apeiron comme il y a une entélécheïa de la journée :

«Il n’est pas possible que l’apeiron soit autrement qu’en puissance et par réduction, mais il est aussi dans la fin (entélécheïa) à la façon dont nous disons que la journée et la lutte sont dans la fin ; et il est en puissance à la façon de la matière et non en soi comme l’est la chose qui a des limites » 6, 206b 14.

Dans ces conditions, on voit tout de suite que caractériser l’apeiron par l’inachèvement est loin d’être satisfaisant. En effet, s’il y a bien une entélécheïa de l’apeiron, et c’est ce que soutient Aristote, alors, l’apeiron n’est pas plus inachevé que ne l’est le mouvement. Plus précisément, il n’est pas achevé comme peut l’être ce qui est ousia, mais il l’est sur un autre mode. L’apeiron a donc bien un télos comme la journée en a un. Il va de soi que le télos de la journée ne peut être son terme car lorsque la journée arrive à son terme, elle cesse et disparait. Il en va de même des jeux olympiques : leur télos ne peut être leur terme puisque lorsqu’ils arrivent à leur terme, ils ne sont plus là. Le télos de la journée comme des jeux olympiques n’est pas le terme de leur déroulement, il est la poursuite continue du déroulement. La journée est dans sa fin tant qu’elle dure. La poursuite de son déroulement, moment après moment, n’est rien d’autre que son être en acte et son être dans la fin. Il faut éviter ici deux confusions. D’une part, l’énergeïa et l’entélécheïa de la journée ne sont pas chaque moment pris en lui-même, car un moment pris en lui-même ne constitue pas la journée telle qu’elle a lieu. D’autre part, l’énergeïa et l’entélécheïa de la journée ne sont pas la totalité des moments et d’ailleurs cette totalité ne peut avoir lieu. C’est justement parce que la journée ne peut constituer une totalité qu’Aristote en a pris l’exemple pour faire comprendre l’énergeïa et l’entélécheïa de l’apeiron. En effet, la totalité des moments de la journée n’est rien d’autre que la disparition de la journée, elle n’est jamais sa présence. La journée n’est présente que dans la poursuite successive de son déroulement et c’est cette poursuite successive, qui ne mène à aucune fin en dehors de la journée, qui constitue l’énergeïa et l’entélécheïa de la journée.

Nous pouvons désormais comprendre qu’il y a bien un être en acte de l’apeiron comme il y a un être en acte de la journée. Cet être en acte est à comprendre lui aussi comme un déroulement successif sauf que ce déroulement successif est cette fois sans terme. Aristote l’explicite de la manière suivante :

« D’une façon générale, c’est en effet ainsi qu’est l’apeiron : par le fait que sans cesse une chose est saisie après une autre et que ce qui est saisi est toujours limité, mais certes toujours différent » 6 206a 27, p.189 GF, p.104.

Qu’il s’agisse de l’apeiron par division ou de l’apeiron par addition, il y a bien une poursuite qui n’atteint jamais aucun terme, une poursuite incessante. Une grandeur, une quantité est illimitée par division : il faut comprendre par là que la division de la grandeur peut sans cesse se poursuivre de manière continue, aucune quantité atteinte par la division ne peut constituer un arrêt. Nous avons affaire ici à un déroulement successif sans aucun arrêt qui amène constamment à du différent. Il en va de même du côté de l’apeiron par addition, et donc du côté du nombre. Ici, c’est l’addition qui ne rencontre aucun terme et qui peut se poursuivre sans arrêt. Dans les deux cas, comme dans celui de la journée, la totalité ne peut jamais être donnée et donc être en acte, puisque la division et l’addition sont sans arrêt. L’apeiron par division ou par addition est bien en acte et son être en acte n’est rien d’autre que le déroulement successif de la division ou de l’addition. Mais il n’est jamais en acte comme l’est une ousia, c’est-à-dire comme un tout donné.

Mais en fait on pourrait se demander si la position d’Aristote n’est pas encore plus subtile. Elle pourrait être si subtile qu’envisager la dynamis et l’énergeïa de l’apeiron de la même manière que celui de la vie, de la maison ou de tout autre chose conduirait à manquer complètement ce qu’il dit. En effet, la vue en puissance n’est pas la vue dans l’œuvre de sorte que celui qui voit en puissance ne voit pas dans l’œuvre et que celui qui voit dans l’œuvre ne voit pas en puissance, la maison en puissance n’est pas la maison dans l’œuvre de sorte que lorsque la maison dans l’œuvre est là, la maison en puissance n’est plus là. Dans tous ces cas, l’être en puissance et l’être-dans-l’œuvre s’excluent au sens où ils ne peuvent être ensemble en même temps. En est-il de même en ce qui concerne l’apeiron ? Ne pourrait-on pas soutenir que ce qui caractérise l’apeiron, c’est qu’il est à la fois en puissance et en acte ?

Aussi bien dans le cas de l’apeiron par addition que dans le cas de l’apeiron par division, nous avons affaire au déroulement d’une poursuite, déroulement qui ne connaît aucun terme, déroulement qui peut constamment être poursuivi. Dans le cas de la division, chaque partie atteinte est en puissance des parties qui peuvent être divisées en elle. Dans le cas de l’addition, chaque nombre atteint est en puissance le nombre qui le suit. En d’autres termes chaque partie atteinte par la division est divisible, chaque nombre atteint par l’addition peut être augmenté. En fait, chaque partie de la succession est à comprendre comme un composé d’être en puissance et d’être dans l’œuvre : elle est dans l’œuvre la partie qu’elle est, elle est en puissance les parties qu’elle contient ou qui peuvent lui être ajoutées. Le déroulement de la poursuite présente ce caractère insigne d’être bien dans l’œuvre comme déroulement successif et continu et d’être en même temps en puissance dans la mesure où il peut toujours être poursuivi. Le processus sans terme et sans bout qu’est l’apeiron pourrait donc être compris comme un processus qui parce qu’il est sans terme est constamment à la fois en puissance et en acte. Avec l’apeiron, la dynamis et l’énergeïa seraient constamment coprésentes. C’est pourquoi Aristote peut soutenir que l’apeiron est en puissance comme la matière et dans l’œuvre comme la journée. La matière comme telle est toujours en puissance en effet. Le bois comme bois n’est jamais donné. Il n’est donné que comme arbre, planche, table, bateau, maison. Il est toujours donné dans une morphé spécifique qui est celle de tel ou tel étant. Autrement dit, la matière comme matière n’apparaît jamais comme telle. Elle n’apparaît que comme œuvrée dans une forme. Pour l’apeiron, il en va de même, il n’est jamais donné, il ne se présente jamais comme un tout donné et en ce sens, par rapport à tout ce qui constitue un tout donné, il est bien constamment en puissance, constamment dans l’inachèvement. Mais si l’apeiron n’est jamais un tout donné, il est quand même un déroulement progressif et successif, et c’est dans ce déroulement progressif et successif que réside son être-dans-l’œuvre.

François Loiret, tous droits réservés.

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