• François Loiret

L'autonomie comme adoption de la loi divine.



L’homme comme être empirique n’est pas une fin en soi, n’est pas sa propre fin, il ne l’est qu’à titre d’être appartenant au monde intelligible, et il ne l’est donc qu’à titre de volonté pure. Il faut faire un pas de plus pour saisir pleinement l’être sa fin de l’homme et ce pas nous conduit à ce que Kant nomme l’autonomie. C’est seulement avec la différenciation kantienne de l’autonomie et de l’hétéronomie que l’on saisit véritablement en quoi l’homme est sa fin et pourquoi ce caractère autotélique de l’homme suppose l’affirmation d’un monde intelligible comme règne des fins, règne qui est à comprendre, souligne Kant, dans les Fondements de la Métaphysique des mœurs, p.158, comme un « idéal ». Il affirme clairement que la condition à laquelle est suspendue l’être sa fin de l’être raisonnable est l’autonomie :

« La moralité est la condition qui seule peut faire qu’un être raisonnable est une fin en soi ; car il n’est possible que par elle d’être un membre législateur dans le règne des fins » (p.160).

Être sa fin, c’est être un législateur moral, c’est-à-dire être l’auteur des lois morales. Mais comment l’homme comme être raisonnable peut-il être l’auteur des lois morales si Dieu est ce qui dans le règne des fins donne les lois morales comme le dit Kant lui-même ? N’y a-t-il pas là une contradiction ? Or, si nous regardons précisément ce que dit Kant, être l’auteur des lois morales ce n’est pas en être le créateur :

« L’être raisonnable doit toujours se considérer comme législateur dans un règne des fins qui est possible par la liberté de la volonté » (p.158).

L’homme comme être raisonnable doit se regarder comme législateur, cela n’implique pas qu’il est en tant que tel l’auteur de la loi. Il est autonome non en ce qu’il est l’auteur de la loi morale, mais en ce qu’il se considère comme l’auteur de la loi morale à laquelle il se soumet, mais cette loi morale lui est donné par Dieu. Kant n’a jamais soutenu que l’homme pouvait être le créateur de la loi morale. Dans l’Opus posthumus, Il dira plus tard :

« Un être raisonnable éthico-pratique est une personne, pour qui tous les devoirs humains sont en même temps ses commandements (de cette personne) : c'est Dieu » (p.172).

L’homme est une personne morale et donc est sa fin lorsqu’il envisage tous les devoirs humains comme des commandements divins. Il faut comprendre par là que l’autonomie, contrairement à ce que l’on prétend souvent, ne signifie en rien que la volonté de l’homme ne soit en rien soumise à la volonté divine. Elle n’est ni une forme de libertarisme, ni même un se donner soi-même à soi-même sa loi. La loi morale n’est pas donnée par l’homme à lui-même, elle lui est bien donnée par Dieu, n’en déplaise aux lectures à tendance laïque qui sont aujourd’hui dominantes. Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant dit d’ailleurs que ce qui distingue le chef des membres, c’est que le chef n’est soumis à aucune volonté étrangère, ce qui implique que les membres sont bien soumis à une volonté étrangère et cette volonté étrangère, c’est celle de Dieu. Mais comment l’homme comme être raisonnable peut-il être se considérer comme législateur s’il est soumis à une loi qui vient de Dieu, à une loi qui lui est donnée par Dieu ? Il est législateur en ce qu’il la fait sienne, en ce qu’il la regarde comme sa loi, comme une loi qu’il se donne à lui-même bien qu’elle lui soit donnée par Dieu. Il est donc autonome non en ce qu’il est indépendant de Dieu, mais en ce qu’il adopte la loi divine qui d’ailleurs est inscrite au fond de son cœur. Tel est le sens de l’autonomie. D’ailleurs la caractérisation de l’hétéronomie le montre bien. Kant affirme qu’il est le premier à avoir découvert le véritable principe de la morale en ce que avant lui toute morale était fondée sur un principe hétéronome. Or qu’est-ce qu’un principe hétéronome ? Un principe hétéronome est un principe qui a sa source ailleurs que dans la volonté. Dans les morales hétéronomes, la volonté humaine n’est pas autonome non seulement dans la mesure où elle est seulement soumise à des lois morales dont elle ne peut se considérer comme l’auteur, mais aussi au sens où elle agit conformément à la loi en raison d’un intérêt. Kant veut dire par là que c’est quelque chose d’autre que la volonté, à savoir une inclination sensible, qui conduit à agir selon la loi. L’hétéronomie signifie donc que la source de l’obéissance à la loi ne se trouve pas dans la volonté elle-même, mais dans quelque chose d’autre que la volonté, à savoir une inclination sensible. La différence entre la volonté autonome et la volonté hétéronome ne réside pas dans la soumission de la dernière, car la première est aussi soumise, mais dans le fait que cette soumission ait sa source ailleurs que dans la volonté. Kant ne dit donc pas qu’une volonté autonome est une volonté qui n’est pas soumise à une volonté, il dit qu’une volonté autonome est une volonté qui n’est pas soumise à ce qui n’est pas volonté. Du même coup, nous comprenons l’importance de la référence au monde intelligible. Les volontés humaines factuelles sont constamment assiégées par des penchants, des affections, des inclinations sensibles, elles sont des volontés intéressées qui n’obéissent à la loi morale que par intérêt. Seule la volonté pure de l’homme comme être raisonnable obéit à la loi de manière désintéressée car elle n’est assiégée par aucune inclination sensible. Seule elle peut donc considérer qu’elle a fait sienne la loi morale donnée par Dieu et en la faisant sienne, elle peut se regarder comme une volonté législatrice. Seul est donc sa fin l’être qui obéit purement à la loi et qui y obéit purement car il la regarde comme sa loi, la loi que Dieu lui a donné, certes, mais qu’il a fait sienne. En obéissant à la loi qu’il a adopté bien plus qu’il ne l’a créé (puisque l’homme ne peut en rien être le créateur de la loi morale), il est libre au sens moral, cette liberté résidant dans la pleine adoption de la loi morale et dans la pleine soumission à la loi morale. L’être sa fin ne se comprend donc pour l’homme qu’à la lumière de la distinction entre volonté intéressée et volonté désintéressée, seule la seconde pouvant être une volonté autonome parce qu’elle seule peut faire de sa maxime, de sa règle d’action particulière, une règle morale universelle, une loi morale, puisque cette maxime est étrangère à tout intérêt qui est toujours particulier (si les maximes ont leur source dans l’intérêt, elles ne sont jamais universalisables). Du même coup, il ne se comprend qu’à la lumière de la distinction entre le monde sensible et le monde intelligible qui est à comprendre comme cité de Dieu. En d’autres termes, l’homme n’est sa fin qu’idéalement puisqu’il n’est qu’idéalement cette volonté autonome à laquelle est suspendu son statut de fin en soi, il n’a donc de dignité ou de valeur absolue qu’en tant que personne morale et il n’est personne morale qu’idéalement. En tant qu’homme du monde sensible, il se doit d’être à la hauteur de sa personne morale qui seule est véritablement fin en soi, qui seule est donc sa propre fin. L’homme n’existe donc qu’idéalement comme fin en soi, il n’est qu’idéalement sa fin.

François Loiret, tous droits réservés.

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