• François Loiret

Le système de la liberté naturelle.



Il serait complètement erroné de penser que selon Adam Smith le législateur et le gouvernement doivent autoriser les coalitions d’ouvriers ou établir des lois qui haussent les salaires. Leur tâche, pour être juste, est plutôt de ne rien faire, c’est-à-dire de ne pas favoriser par des lois telle ou telle coalition d’intérêts. L’injustice apparaît dès que législateur et gouvernement favorisent un acteur du marché au détriment des autres. Il s’agit donc pour Adam Smith, non pas de protéger le marché de l’Etat, ni même de protéger l’Etat du marché comme on l’a prétendu, mais de soustraire le marché à des interventions gouvernementales partiales qui favorisent un acteur du marché plutôt qu’un autre. La théorie de la richesse des nations au sens d’Adam Smith s’adresse d’abord aux gouvernements et aux législateurs et elle se veut normative : elle prescrit la conduite des gouvernements et des législateurs. Il revient aux gouvernements et aux législateurs de garantir la justice et ils ne la garantissent que s’ils se règlent sur ce que le philosophe écossais nomme dans les Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations, le Système de la liberté naturelle qu’il définit de la manière suivante :

«Si l’on écarte définitivement tous les systèmes fondés sur la préférence ou les entraves, le système simple et évident de la liberté naturelle s’impose de lui-même. Tout homme, tant qu’il n’enfreint pas les lois de la justice, reste tout à fait libre de poursuivre son propre intérêt selon sa propre manière et de mettre son activité et son capital en concurrence avec ceux d’un autre homme ou catégorie d’homme. Le souverain se trouve complètement déchargé d’une tâche qu’il ne peut remplir sans tomber dans d’innombrables leurres et que toutes les connaissances humaines ne parviendraient jamais à bien accomplir : celle de contrôler l’activité des particuliers et de la diriger vers les emplois les plus conformes à l’intérêt de la société ». L IV, c.9, p.712-713.

Le système de la liberté naturelle implique que tout individu est libre de son activité et libre de concourir avec les autres individus. Il implique donc la liberté du travail, la libre concurrence et la liberté du commerce. Du même coup, il implique que tout ce qui fait obstacle à la liberté du travail, à la libre concurrence, à la liberté du commerce soit détruit, non pas d’un seul coup, mais progressivement. Les corporations, les monopoles, les barrières douanières, les lois sur les salaires et les prix doivent disparaître et ils doivent d’autant plus disparaître qu’ils aboutissent à enchérir les prix. Un gouvernement qui tenterait d’établir artificiellement la modicité des prix par la loi ne réaliserait en aucun cas son objectif. Adam Smith nous en donne la raison et cette raison a au fond été ignorée par la science économique. En effet, souligne Adam Smith, aucune connaissance humaine ne peut permettre de bien diriger l’activité des individus de sorte que l’intérêt de la société soit réalisé. Si les économistes supposent que par la science économique, ils peuvent diriger indirectement l’activité des individus, ils se leurrent et leurrent les gouvernements et les législateurs. La connaissance du système complet de ces activités n’échappe pas seulement aux gouvernements, elle échappe autant aux économistes. D’ailleurs, souligne Adam Smith, ces écrivains que les français nomment économistes ont plus égarés les gouvernements qu’autre chose. C’est que le système des activités qui enrichissent les individus et les nations échappe nécessairement à tout entendement humain, même à celui des économistes. Pourquoi ? Parce qu’il n’est rien d’autre que l’économie des activités humaines telle qu’elle a été établie par Dieu. Dans l’histoire des hommes se réalise historiquement le dessein de la Providence divine et il s’y réalise comme système de la liberté naturelle. Cette réalisation suppose cependant qu’au fur et à mesure que les droits naturels des hommes sont connus, les intérêts particuliers de groupes, les intérêts des gouvernements et des législateurs n’y fassent pas obstacle. C’est que cette fameuse liberté naturelle dont parle Adam Smith n’est rien d’autre que la conduction des hommes par Dieu, mais au-dedans de chaque homme, si bien que la réalisation du système de la liberté naturelle, qui est la réalisation aussi du marché libre, suppose que les individus soient laissés libre d’agir selon leur nature et non qu’ils en soient empêchés. Le système de la liberté naturelle est aussi le système de la justice : y faire obstacle, c’est être injuste. Si Dieu fait confiance aux individus en ne les conduisant pas comme un despote pour autant qu’ils agissent justement et avec prudence, les gouvernements et les législateurs doivent également leur accorder leur confiance et ne pas prétendre savoir mieux quel est leur intérêt propre et celui de la société. La seule chose positive que nous pouvons savoir avec notre entendement limité est que la richesse réside dans la modicité des prix et il s’agit donc de favoriser la réalisation naturelle de cette modicité des prix qui va d’ailleurs de pair pour Adam Smith avec l’élévation des salaires puisque la réalisation de l’opulence est à la fois dans l’élévation des salaires et dans la modicité des prix. Or la réalisation du système naturel de la liberté a des implications politiques internationales.

Dans sa critique des monopoles et des restrictions à l’importation, Adam Smith s’en prend à une mauvaise façon de comprendre la concurrence, non plus entre les individus, mais entre les nations. Il écrit :

«On a appris à chaque nation à regarder d’un œil jaloux la prospérité de toutes les nations avec lesquelles elle commerce et à considérer leurs gains comme une perte pour elle-même. Le commerce qui devrait naturellement être un trait d’union, un lien d’amitié entre les nations comme entre les individus, est devenu la cause de discordes et d’animosité » Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations, L IV, c.3, p.508-509.

Grand lecteur de l’Esprit des lois de Montesquieu, Adam Smith y a pu lire que le commerce favorisait la paix entre les nations puisque les échanges commerciaux supposent pour se déployer que les nations ne soient pas hostiles les unes aux autres. Certes les nations commerçantes sont en concurrence, mais il existe une façon perverse et injuste de comprendre cette concurrence : au lieu de la comprendre comme une saine émulation qui profite à toutes les nations, elle est trop souvent comprise comme une manière de dominer et de vaincre les autres nations. Du même coup, les nations, voyant dans toute autre nation un ennemi, dressent de multiples barrières pour protéger le marché national. Cette façon perverse de comprendre la concurrence entre les nations relève pour une bonne part des menées des coalitions de fabricants et commerçants qui pour s’assurer un monopole intérieur attisent dans leurs nations les préjugés nationaux et font donc de la concurrence commerciale non un facteur de paix, mais un facteur de guerre. Certes, le commerce ne conduit pas toujours à la paix, mais la faute n’en revient pas au commerce, comme s’il était par essence facteur de guerre, elle en revient à ceux qui instillent dans l’esprit du public et des gouvernants que l’enrichissement des autres nations est nécessairement un appauvrissement de la leur et ce sont encore et toujours les fabricants et les commerçants. Or de même que le système de la liberté naturelle conduit à l’enrichissement de tous les individus d’une nation, il conduit aussi à l’enrichissement de toutes les nations qui commercent dans les conditions de la justice. Au sens d’Adam Smith, le système de la liberté naturelle est donc un système dont la réalisation amènerait à la fois l’opulence des nations et la paix entre les nations. Il revient au gouvernement anglais d’en assurer la réalisation autant que possible en devenant impartial et en abolissant tous les privilèges qui aboutissent à la surprotection et à l’enrichissement de quelques uns au détriment de tous les autres. Mais Adam Smith n’est en rien naïf, à l’inverse de bien des idéologues du XIXe siècle, aussi précise-t-il :

« Certes, espérer que la Grande Bretagne rétablisse jamais l’entière liberté du commerce est aussi absurde qu’espérer qu’une Oceania ou une Utopie y soit jamais établie » Recherches sur la nature et les causes de la richesse des Nations, L IV, c.2, p.484.

Autrement dit, le système de la liberté naturelle implique l’entière liberté du commerce, mais sa réalisation est loin d’être de facto possible en raison des multiples intérêts et préjugés qui s’y opposent. Il n’en reste pas moins qu’il est à comprendre comme une tâche imposé par Dieu aux gouvernements. En agissant pour la liberté du travail, pour la liberté du commerce, pour la liberté d’une saine concurrence, les gouvernements agissent comme les ministres de Dieu, ils exécutent à leur façon la Providence divine.

François Loiret, tous droits réservés.

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