• François Loiret

Les amants sont sans enfant.

Mis à jour : 6 juin 2019



Hannah Arendt aurait-elle prétendu que si les amants sont hors du monde, les enfants rattachent les amants au monde ? Ce serait une lecture profondément perverse du Journal de pensée de la philosophe. Précisons d’abord que l’amour dont parle Hannah Arendt n’est en rien présenté sous une coloration sentimentaliste. Elle écrit en effet explicitement : « L’amour est une puissance et non pas un sentiment » (Journal de pensée, p.404). Et elle précise plus loin : « Il est la puissance de la vie dont il assure le cours contre la mort » (idem). Mais l’amour n’est la puissance de la vie qu’à la condition de succomber. Un amour qui ne succomberait pas, un amour qui se voudrait éternel entre les amants, serait un amour qui détruit la vie elle-même. L’amour des amants ne triomphe de la mort qu’en mourant lui-même. Un amour éternel détruirait la vie en détruisant la possibilité d’un monde. C’est que si les amants sont hors du monde, ils le sont comme créateurs de mondes. La vie sans monde des amants est une vie qui se déploie dans l’engendrement d’un monde et cet engendrement d’un monde commence avec l’enfant. Lorsque l’amour arrive entre deux êtres humains, il consume le monde : « L’amour brûle, transperce comme l’éclair l’entre-deux, c’est-à-dire l’espace du monde qui est entre les êtres humains. Ce n’est possible qu’entre deux êtres humains » (p.404). Mais cette consumation est aussi ce qui ouvre la possibilité d’un nouveau monde. Comment l’ouvre-t-elle ? Avec l’enfant : « Dès que le troisième arrive, l’espace réapparaît. Le nouveau monde, symbolisé par l’enfant, prend sa source dans l’absence absolue de monde (= d’espace) de ceux qui s’aiment » (p.404-405). L’amour n’est donc créateur de monde qu’avec l’avènement de l’enfant. Autrement dit, la création d’un monde suppose bien les amants, mais elle suppose aussi que les amants cessent d’être des amants, qu’ils deviennent parents. Rigoureusement parlant, les amants sont sans enfants et ils ne peuvent demeurer amants qu’en demeurant sans enfants. Mais alors ils demeurent hors du monde et ne sont en rien créateurs de mondes. La puissance de l’amour est du même coup stérile. Le tragique de l’amour des amants, c’est qu’il doit succomber pour devenir créateur d’un monde dans l’enfant. Hannah Arendt le dit deux fois de manière explicite : « Seuls ceux qui s’aiment appartiennent à ce nouvel entre deux, au nouvel espace d’un monde qui commence, ils lui appartiennent et ils en sont responsables. Mais c’est précisément la fin de l’amour. Si l’amour perdure, ce nouveau monde sera détruit » (p.405). L’appartenance de ceux qui s’aiment au monde créé par la puissance de l’amour suppose la fin de l’amour des amants, elle suppose explicitement la mort des amants comme amants, la mort de l’amour des amants : « Chaque amour est le commencement d’un nouveau monde ; c’est là sa grandeur et son tragique. Car dans ce nouveau monde, dans la mesure où il n’est pas seulement nouveau, mais où il est également le monde, il succombe » (p.405). Pour qu’un monde soit, il faut l’amour des amants, mais ce monde n’advient véritablement et ne persiste que si l’amour des amants se nie, que si les amants se nient comme amants dans l’enfant. L’enfant est la mort des amants, telle est ce que Hannah Arendt nomme « la grandeur » et « le tragique » de l’amour. La philosophe ne soutient donc jamais que l’enfant rattache au monde les amants car rien ne peut les « rattacher » au monde. Comme amants, ils sont rigoureusement hors du monde. Comme amants, ils sont aussi destructeurs de mondes car pour ceux qui sont hors du monde, le monde n’importe pas et il peut être livré à la destruction. Il est rigoureusement impossible qu’il y ait à la fois le hors du monde des amants et l’enfant. L’enfant n’advient que grâce au hors du monde des amants selon la philosophe mais aussi que grâce à l’autodestruction des amants comme amants. La puissance créatrice de l’amour des amants ne se montre donc en rien dans l’amour des amants, elle se montre dans la mort de l’amour des amants, c’est-à-dire dans l’enfant. Si l’amour s’impose contre le monde, il n’est plus créateur, mais destructeur. On ne peut donc être à la fois hors du monde et dans le monde, on ne peut être à la fois des amants et être rattaché au monde par l'enfant. Si l’on suit rigoureusement ce qu’écrit la philosophe, pour les amants les enfants n’existent pas, ils n’ont aucune place dans le hors du monde des amants et il est totalement impossible qu’ils en aient une. L’amour des amants ne pourrait être créateur d’un monde que par l’avènement d’un enfant, d’une famille. Dans le cas contraire, l’amour cesse d’être la puissance créatrice qu’il est et n’est que puissance destructrice. Comme il n’est pas créateur d’un monde, comme il refuse de succomber dans la création d’un monde, il n’a ni la grandeur, ni le tragique que la philosophe reconnaissait à l’amour. Il devient romance et verse dans le sentimentalisme.

François Loiret, Dijon 2015, tous droits réservés.

#Arendt

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