• François Loiret

Volonté et volition chez Duns Scot II.

Mis à jour : 5 juin 2019



Le problème posé par les apparentes divergences entre Opus oxoniense II d.25 et les autres passages de la même œuvre sur la causation de la volition pourraient être levés si on se limitait aux textes qui sont vraiment attribuables à Duns Scot, à savoir la distinction 25 de la Lectura et celle des Reportata. Or c’est dans la confrontation de ces deux derniers textes que la divergence semble se manifester de la manière la plus criante.

La question posée dans la distinction 25 est celle de la production de la volition. Dans la Lectura, elle a pour énoncé : « En ce qui concerne la liberté de la volonté, on demande si la cause de l’acte de la volonté est par l’objet qui meut la volonté ou la volonté qui se meut elle-même ? ». La Reportatio II d.25 demande de son côté : « A propos de cette distinction 25, on demande en premier lieu si la cause effective de l’acte de la volonté est quelque chose d’autre que la volonté ? ». Dans les deux cas, l’acte de la volonté est à comprendre comme acte intérieur à la volonté : il s’agit de la volition. L’effet n’est donc pas ici un effet extérieur, dans le monde, mais un effet intérieur à la volonté. Il s’agit alors d’examiner si la volition est causée dans la volonté par autre chose que la volonté, à savoir l’intellect ou l’objet, ou par la volonté elle-même. Comme l’indique explicitement l’énoncé de la Lectura, il en va ici de la liberté de la volonté. Autrement dit, si la volition n’est pas tant un effet de la volonté que de l’objet ou de l’intellect, la liberté, qui a pour site la volonté, est détruite. A ce titre, Duns Scot distingue deux grandes positions, d’une part celle de ceux qui soutiennent que la volition est principiellement l’effet de l’objet ou de l’intellect, et celle de ceux qui soutiennent qu’elle est principiellement l’effet de la volonté. Parmi les premiers, c’est avant tout de Godefroid de Fontaines et de Gilles de Rome qu’il s’agit, parmi les seconds, c’est avant tout de Henri de Gand. Pour qui lit les textes de la distinction 25 du second livre du Commentaire des Sentences de Duns Scot, une différence criante apparaît entre les deux versions attribuables à Duns Scot, celles à partir desquelles les éditeurs du XVIIème siècle ont composé Opus oxoniense II d.25, à savoir, la version la plus ancienne, celle de la Lectura, et la version postérieure, celle des Reportata. Les deux lectures des Sentences, l’oxfordienne et la parisienne ne semblent pas coïncider totalement.

La première grande différence réside en ce que dans la Reportatio II d.25, les positions examinées et combattues ne sont pas aussi diverses que dans la Lectura. Dans ce dernier texte, Duns Scot affronte d’une part les positions de Godefroid de Fontaines, de Gilles de Rome, et secondairement de Gauthier de Bruges, d’autre part celles de Henri de Gand et de Pierre de Jean Olivi alors que dans la Reportatio, les seuls adversaires sont Godefroid de Fontaines et Gilles de Rome. La Reportatio ne se livre donc pas à une critique ouverte de ceux qui affirment que la volition dépend avant tout et même exclusivement de la volonté, que la volonté en est la cause totale.

La seconde grande différence, celle qui constitue le point central du débat réside dans la question de la production de la volition. En effet, La Reportatio semble affirmer que la volonté est la cause totale de la volition et son énoncé se retrouve tel quel dans la recomposition éditoriale qu’est Opus oxoniense II d.25 : « Je réponds donc à la question posée que, dans le créé, il n’y a rien d’autre que la volonté qui soit la cause totale de l’acte de vouloir dans la volonté ». La Lectura, par contre déclare que la cause totale de la volition n’est pas la volonté, mais l’unité de deux causes partielles qui sont la volonté et l’objet ou l’intellect : « Je réponds donc à la question que la cause effective de l’acte de volition n’est pas seulement l’objet ou le phantasme selon ce que pose la première opinion (parce que cela ne sauve d’aucune manière la liberté), - et aussi que la volonté n’est pas la seule cause effective de l’acte de volition, comme le pose la seconde opinion qui est extrême, parce qu’alors toutes les conditions qui suivent de l’acte de vouloir ne pourraient être sauvées, comme on l’a montré. C’est pourquoi, je soutiens la voie médiane, à savoir qu’autant la volonté que l’objet concourent à causer l’acte de vouloir, si bien que l’acte de vouloir a pour cause effective la volonté et l’objet connu ». Dans la Lectura, Duns Scot ne dit donc pas de la volonté qu’elle est la cause totale de la volition, mais qu’elle est en la cause partielle. C’est cette réponse de la Lectura que nous retrouvons dans les passages de l’Opus oxoniense précédemment mentionnées et qui semblent en désaccord avec la distinction 25 de ce même ouvrage, à savoir, II d. 37, III d.31, III d.33 et IV d.49. Comme la distinction 25 de l’Opus oxoniense n’existe pas, nous pouvons donc avancer que l’Opus oxoniense reprend en fait la thèse soutenue à Oxford par Duns Scot avant 1303, même si la révision des cours d’Oxford s’est poursuivie jusqu’en 1304. Ainsi dans la Lectura et dans l’Opus oxoniense, la volonté est présentée comme cause partielle de la volition, alors que dans les Reportata parisiensa, elle semble être présentée comme la cause totale de la volition. Le désaccord entre les deux versions paraît flagrant. Comment y remédier ou du moins comment l’expliquer ?

C’est ici que l’idée d’une « évolution » de la pensée de Duns Scot semble pouvoir lever la difficulté. Alors que certains historiens ignorent délibérément la difficulté et affirment que pour Duns Scot la volonté est cause totale de la volition, en se basant sur le texte controversé qu’est Opus oxoniense II d.25, d’autres recourent à l’idée d’évolution. Ce recours à l’idée d’évolution a pour la première fois été mis en œuvre par Balic. Selon Balic, Duns Scot aurait d’abord compris la volonté comme cause totale de la volition à Oxford pour la concevoir ensuite comme cause partielle : la compréhension de la volonté comme cause partielle de la volition serait donc la version la plus tardive et la plus élaborée du problème de la production de la volition. C’est à cette approche de Balic que se réfère Auer en 1938. Les éditeurs de l’édition vaticane ont par contre avancé l’idée que Duns Scot est demeuré constamment fidèle à la thèse qu’il soutient dans Lectura II d.25, à savoir celle de la causalité efficiente partielle de la volonté et de l’intellect dans la production de la volition. Mais dès 1952, Gilson avait déjà contestée l’idée d’une évolution de Duns Scot sur ce problème. Toutefois, ni les éditeurs de l’édition vaticane, ni Gilson ne se sont livré à une confrontation précise de la première version, celle de la Lectura, et de la seconde version, celle des Reportata parisiensa. La prise en charge de cette confrontation a conduit à des conclusions tout à fait différentes de celles des éditeurs et de Gilson, puisque l’idée d’une évolution refait surface, mais cette fois en un sens opposé : Duns Scot aurait d’abord soutenu à Oxford (et donc dans la Lectura) que la volonté était cause partielle de la volition avec l’intellect, puis aurait défendu à Paris, sous l’influence de Gonsalve d’Espagne, que la volonté est cause totale de la volition. C’est ce que veut montrer Dumont dans un article récent. A sa position se sont ralliés de nombreux commentateurs, dont Mary Ingham et Thomas Williams, aux motivations différentes. Selon Dumont, Duns Scot lors de son séjour parisien se serait rapproché de la thèse de Henri de Gand qui soutenait que ni l’intellect, ni l’objet n’étaient causes partielles de la volition. Il aurait donc évolué vers une position plus ouvertement « volontariste » que celle qu’il défendait à Oxford auparavant. Entre les deux pôles que seraient l’intellectualisme et le volontarisme, Duns Scot aurait, à Paris, ouvertement opté pour le volontarisme.

Cette approche, qui est la plus récente, n’est pas inexposée elle aussi aux problèmes soulevés par la datation, car elle tient pour beaucoup à l’affirmation de la postériorité du second livre des Reportata aux premier et quatrième livres, affirmation contestée par Brampton. Mais tout aussi gravement, elle ne tient pas assez compte des autres passages des Reportata Parisiensa où il est question de la production de la volition.

François Loiret, Colmar 2009, tous droits réservés.

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