• François Loiret

Volonté et volition chez Duns Scot III.

Mis à jour : 5 juin 2019



Nous avons vu qu’il n’est pas de passage dans l’Opus oxoniense où Duns Scot soutienne que la volonté est cause totale de la volition. Qu’en est-il dans les Reportata Parisiensa, si l’on en excepte la distinction 25 du livre II ? Les autres passages des Reportata parisiensa dans lesquels il est question de la production de la volition disent apparemment tout autre chose que la distinction 25 du livre II. Deux passages peuvent être allégués. Dans le premier passage, à savoir la distinction 31 du même livre, Duns Scot reprend la thèse soutenue dans la Lectura : « L’objet, comme objet connu, est cause de la volition, mais il en est la cause partielle ». Le second passage, dans la distinction 49 du livre IV, déclare : « Je réponds donc que si l’objet, l’intellect et le phantasme ont une causalité et une efficace envers l’acte de l’intellect ou de la volonté, il n’ont cependant pas une causalité et une efficace totale envers l’acte de la volonté ». Quelques lignes plus bas, Duns Scot conclut alors en parlant de l’intellect ou de l’objet connu par l’intellect : « Il est donc cause partielle ». S’il y avait donc un désaccord à trouver, il ne serait pas seulement entre la Lectura et les Reportata Parisiensa, il serait même interne aux Reportata parisiensa. Il serait difficile d’invoquer ici la datation, dans la mesure où rien ne peut permettre d’affirmer par exemple que la distinction 25 du livre II est postérieure à la distinction 31 du même livre, et rien ne permet d’assurer que cette distinction 25 est postérieure à la distinction 49 du livre IV. Faut-il alors dire que Duns Scot est pris ici en flagrant délit d’incohérence ? Plutôt que soumettre Duns Scot à la torture de l’inquisition critique, se réclamerait-elle de l’histoire, il est préférable d’avoir la générosité de le lire. Or, si nous relisons les deux passages allégués dans les Reportata, nous constatons qu’ils se contentent de dire que l’intellect ou l’objet connu est cause partielle de la volition. Le problème ne vient pas nécessairement des textes de Duns Scot, il vient de la façon qu’on a de les lire, en ne tenant pas assez compte de leur subtilité. Si Duns Scot a été nommé le Docteur subtil, il convient d’aborder ses textes avec un peu de subtilité, en évitant les grosses ficelles interprétatives. Selon l’interprétation la plus courante, la version « standard » comme disent les américains, l’affirmation que la volonté est cause totale de la volition dans la distinction 25 des Reportata parisiensa exclurait totalement que l’objet ou l’intellect puissent en être cause partielle. Or dans le texte de cette distinction, Duns Scot ne nie pas du tout que l’objet ou l’intellect puisse être cause partielle de la volition. Comme dans beaucoup d’autres textes, il se contente seulement de nier que l’objet connu ou l’intellect puissent être cause totale de la volition. Dire qu’il ne combat pas les thèses de Pierre de Jean Olivi et d’Henri de Gand ne signifie pas qu’il les approuve ou qu’il s’y rallie « tardivement » (en fait 4 à 5 ans plus tard). Nous ne connaissons pas les circonstances précises des cours parisiens. Il se pourrait qu’en 1303-1304, la priorité ne soit pas la même pour Duns Scot, et que sans aucunement se rallier à Henri de Gand, il ait poursuivi son combat contre Godefroid de Fontaines et Gilles de Rome. Il n’y aurait rien d’étonnant à cela. Mais arrêtons les conjectures et retournons aux textes.

La thèse critique « standard » qui veut que la proposition « Rien d’autre que la volonté n’est la cause totale de la volition » soit incompatible avec la proposition « L’intellect ou l’objet connu est une cause partielle de la volition, et la volonté, l’autre cause partielle », malgré son apparente cohérence, peut être aveugle à la formulation elle-même. A cet égard un témoignage du XVIIème nous est offert par l’ancienne édition Wadding de 1639 dont on sait qu’elle est accompagnée de commentaires. On y constate un conflit des commentateurs irlandais. Le commentateur du livre IV de l’Ordinatio, Anthony Hickey (1588-1641) souligne dans la distinction 49 la différence avec la distinction 25 du livre II. Il en va tout autrement dans le commentaire de la distinction 25 de l’Ordinatio, écrit par Hugh MacCaghwell (Cavelus, mort en 1626). Ce dernier, en référence au fameux passage « Rien d’autre que la volonté n’est la cause totale de la volition dans la volonté », avance en effet : « Ici le Docteur affirme expressément que rien d’autre que la volonté n’est cause totale de la volition, mais il ne nie pas expressément que quelque chose d’autre ne puisse être cause partielle de la volition : et il prouve que la volonté est à tout le moins cause partielle de la volition ». Notre second commentateur attire ici l’attention sur un point important, mais souvent négligé par la critique, à savoir que Duns Scot n’affirme pas dans la distinction 25 de l’Ordinatio, c’est-à-dire en fait dans la distinction 25 du second livre des Reportata Parisiensa que la volonté est cause totale de la volition. L’énoncé scotien n’est pas affirmatif, mais négatif. Rigoureusement lu, l’énoncé ne ferait alors que reprendre ce que Duns Scot a déjà écrit maintes fois ailleurs, à savoir que ni l’objet, ni l’intellect, ni même le phantasme ne peuvent être cause totale de la volition. L’énoncé ne dirait pas : « La volonté est la cause totale de la volition ». Il dirait : « S’il y avait une cause totale de la volition, ce ne pourrait être que la volonté, mais ce ne serait certainement pas l’objet connu, l’intellect ou le phantasme », or cela n’affirme en rien qu’il y ait une cause totale de la volition. Ainsi les difficultés soulevées par la confrontation des textes de Duns Scot sur la production de la volition se lèveraient d’elles-mêmes par le seul exercice de la lecture et sans la mobilisation de tout un appareillage historiographique.

Restent néanmoins deux autres passages que nous n’avons pas encore invoqué, celui de la distinction 26 du livre II et surtout celui de la distinction 18 du livre III. Autant dans l’Opus oxoniense que dans les Reportata Parisiensa, nous ne trouvons aucune affirmation évidente de l’idée que la volonté est cause totale de volition dans la distinction 26. La distinction 26 de l’Opus oxoniense, texte rappelons-le qui est une reconstruction des éditeurs, envisage seulement une alternative. Elle dit en effet : « Si en effet l’intellection est cause partielle par soi de la volition, comme le dit la troisième opinion dans la question précédente, il suit que la vision et la connaissance par énigme (qui sont des intellections de raisons différentes) peuvent concourir absolument à une volition d’une raison différente ». Dans une additio, nous trouvons la déclaration suivante : « Mais si on soutient que la volonté est cause totale de la volition et de la jouissance, il est plus difficile dans ce cas de sauver l’affirmation que la béatitude consiste principalement dans la jouissance ». Ce passage n’affirme pas que la volonté est cause totale de la volition, comme le souligne la forme hypothétique de l’énonciation. Qu’en est-il dans le texte vraiment attribuable à Duns Scot, à savoir celui des Reportata parisiensa ? Dans ce dernier texte, Duns Scot présente ouvertement une alternative : « Je réponds : si on soutient que l’objet est une cause par soi, bien qu’il ne soit pas une cause principale, alors l’effet par soi peut être différent ici et dans la Patrie, parce que l’objet n’est pas présent maintenant de la manière requise par la béatitude [ …] Si on soutient que l’objet n’est une cause de la béatitude qu’à titre de cause sine qua non, on peut dire que la jouissance ici et la jouissance dans la Patrie diffèrent spécifiquement ». Le passage original, celui de la Reportatio II d.26 n’affirme donc pas que la volonté est cause totale de la volition, il ne fait qu’avancer l’idée que la jouissance n’est pas de la même espèce en cette vie et dans la vie bienheureuse et produit pour cela des arguments. Duns Scot dit donc ici que la jouissance diffère par l’espèce dans cette vie et dans la vie bienheureuse que l’on considère l’objet comme cause partielle de la béatitude ou la volonté comme cause totale de la béatitude. Dans la distinction 26 des Reportata parisiensa, Duns Scot n’affirme donc pas que la volonté est cause totale de la volition. Dans la distinction 18 du livre III, il semble en aller autrement. Le texte dit en effet : « De ce que l’intellect considère l’objet bon […], il ne suit cependant pas que l’intellect ou l’intellection, ou encore l’objet soit la cause de la volition ». Cet énoncé semble exclure totalement la thèse soutenue par Lectura II d.25, à savoir celle de la causalité partielle de l’objet et de l’intellect dans la production de la volition. Toutefois, il n’affirme pas que la volonté soit la cause totale de la volition. Il est en effet une réponse à ceux qui affirment que l’intellect est cause totale de la volition. En résumé, il n’existe en fait aucun passage où Duns Scot affirme clairement que la volonté est la cause totale de la volition. Nous sommes par contre en présence de simples indices qui rendent pour le moins indécidable la proposition qui veut que Duns Scot ait modifié sa compréhension de la volonté dans un sens plus « volontariste », plus proche de la thèse de Henri de Gand.

François Loiret, Colmar 2009, tous droits réservés.

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