• François Loiret

L'usage et la Joie par François Loiret

Mis à jour : 19 juin 2019



Introduction.

Dans une étude antérieure, nous avons montré comment Heidegger, dans les années 1920, avait thématisé la question de l’usage tout en la manquant dans la mesure où il avait ignoré les multiples dimensions de l’usage dans la pensée grecque et notamment dans la philosophie d’Aristote. Dans ces années, Heidegger insiste explicitement sur la dette qu’il a envers Aristote, Luther et Kierkegaard, il insiste moins sur celle qu’il a envers Augustin, même s’il lui arrive de la mentionner. Et cette dette est importante comme le souligne la note de la p.151 d’Être et Temps :

« Si l’auteur de ce livre en est venu à adopter cette perspective prédominante sur le « souci » qui gouverne l’analyse précédente du Dasein, c’est dans le cadre de ses tentatives pour interpréter l’anthropologie augustinienne- c’est-à-dire gréco-chrétienne – par rapport aux fondements posés dans l’ontologie d’Aristote »[1].

La note fait implicitement référence au cours sur Augustin et le néoplatonisme mené en 1921. Elle indique que c’est non seulement l’ontologie d’Aristote, mais aussi l’anthropologie d’Augustin qui constitue une source décisive de l’approche existentiale. Heidegger ne dit pas explicitement que les concepts qui gouvernent l’approche de l’être-au-monde quotidien lui viennent de sa lecture d’Augustin. La dispersion, la tentation, la curiosité, la chute, autant de théologèmes augustiniens revisités par Heidegger. Il y a plus décisif encore, c’est la détermination de l’existence quotidienne comme usage et celle du monde quotidien comme monde de l’usage. En effet, dans son approche du monde quotidien, Heidegger n’emprunte pas le concept d’usage à Platon et à Aristote, il l’emprunte à Augustin en lui faisant subir une torsion qu’il n’a pas du tout chez Augustin. Chez Heidegger, l’usage qualifie l’être-au-monde déficient, médiocre. Chez Augustin, il n’en va pas de même. Dans le déploiement de la pensée augustinienne, l’usage est rapporté au monde, il n’y a d’usage que du monde. Toutefois l’usage n’a rien en soi de négatif, puisqu’Augustin distingue très tôt l’usage du mésusage, l’usus de l’abusus qui sont des concepts centraux du droit romain. Chez Augustin se constitue peu à peu le couple usage/jouissance, ou usage/joie. Si l’usage est rapporté au monde et qualifie l’existence mondaine, la joie est rapportée à Dieu, à la Trinité, et qualifie le rapport à ce qui n’est pas du monde. Ce couple usage/joie joue un rôle décisif, bien que souterrain dans la pensée européenne, surtout depuis Les Sentences de Pierre Lombard comme l’a remarqué Hans Blumenberg[2]. Il est au centre de la pensée théologique du XIIIème au XVIème, d’Albert le Grand à Luther, d’autant plus que tous les maîtres en théologie devaient faire cours sur les Sentences, c’est-à-dire produire des Commentaires des Sentences. Or la pensée franciscaine du XIIIe siècle, à partir des écrits de François d’Assise, va déployer l’idée et la pratique d’un usage pauvre. C’est notamment dans les écrits de Pierre Jean Olivi, dont la pensée commence à être mieux connue grâce au travail d’édition contemporain, que l’usus pauper, l’usage pauvre, sans lequel il n’est pas de joie, mais qui trouve sa condition dans la joie elle-même, conduit à des conclusions en apparence paradoxales. En effet, à partir de l’usage pauvre, Olivi va légitimer le commerce, le prêt à intérêt, et la richesse née du marché tout en nous offrant la première grande théorie connue de la valeur et du capital. Il ne faut pas négliger non plus, comme y insiste Luca Parisoli, l’apport de Duns Scot dont témoignent certaines questions du dernier Livre du Commentaire des Sentences[3]. L’usage légitime de la richesse prend ainsi la forme d’un usage pauvre sous la forme de la circulation de la richesse. Aussi n’est-il pas étonnant, comme l’ont montré Todeschini, Parisoli, et Sensi, que les franciscains aient pu voir dans l’accès des pauvres au marché non pas l’avènement d’une aliénation, mais bien celle d’une libération[4].

[1] Heidegger, Être et Temps, § 42, note, traduction Martineau, p.151

[2] Hans Blumenberg, Paradigmes pour une métaphorologie, note 3, p.31 : «La figure traditionnelle de la dualité a été fixée de la manière la plus durable dans le Livre des Sentences de Pierre Lombard, I d.1, q2-3 : De rebus quibus fruendum est vel utendum – Quia sit uti vel frui (sur ce dont on doit jouir ou ce que l’on doit utliser – parce que l’on peut utiliser une chose sans en jouir). Ainsi cette formule devint canonique comme objet des commentaires obligatoires des sentences, et dans ses variations, parfois très subtiles, elle est un des aspects les plus importants, non encore écrits, de l’histoire des antécédents conceptuels de la modernité, comme époque au sein de laquelle la relation entre utilisation et jouissance fait partie des décisions préalables (et des problèmes !) les plus souterrains ».

[3] Iohannis Duns Scoti, Ordinatio IV, d.14-42, Opera Omnia T XIII, Civitas Vaticana, 2011 ; John Duns Scotus, Political and Economy Philosophy, Latin text and English translation with an introduction and notes by Allan B. Wolter, O.F.M, The Franciscan Institute, St. Bonaventure, New York, 2001.

[4] Giacomo Todeschini : Richesse franciscaine. De la pauvreté volontaire à la société de marché ; Luca Parisoli, « La Règle, la Pauvreté, le Destin industriel. Aux sources théologiques du capitalisme », Pauvreté et capitalisme, sous la direction de Luca Parisoli, p.39-146 ; Mario Sensi : « Un aspect singulier des deux « âmes » du franciscanisme : Mont de Piété à titre onéreux et monts sine merito », Pauvreté et capitalisme, p. 153-174. Voir aussi les nombreuses contributions de Sylvain Piron.

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