• François Loiret

L'amour comme usage et joie



Repris dans L'usage et la joie, p. 72-75.

Les commentateurs contemporains d’Augustin ont tenté par tous les moyens de refuser ou de contourner l’affirmation explicite d’Augustin selon laquelle l’amour du prochain est non seulement de l’ordre de la fruitio mais aussi de l’ordre de l’usus. Dire en effet que l’amour du prochain est à la fois jouissance et usage leur semblait contradictoire avec la compréhension de l’amour du prochain comme caritas, charité. Or considérer qu’il y aurait contradiction ou du moins incompatibilité à concevoir l’amour du prochain comme usage, c’est appliquer aux textes d’Augustin une approche moderne de l’usage qui réduit l’usage à l’utilisation et dont la source majeure est chez les commentateurs l’éthique kantienne. Pour les commentateurs contemporains, envisager l’amour du prochain comme usage, c’est faire du prochain un moyen, alors qu’il serait censé être une fin. Cette distinction de la fin et du moyen telle qu’elle est pensée dans la philosophie moderne avec Kant et depuis Kant est inopérante ici. Elle est inopérante parce que Kant ne parle pas du prochain, mais de l’homme comme être raisonnable, elle est aussi inopérante parce que la différenciation de l’usus et de la fruitio n’est pas celle des moyens et de la fin, mais de l’amour relatif et de l’amour absolu. Elle est enfin inopérante parce que la caritas ne s’oppose pas du tout chez Augustin à l’usus, mais à la cupiditas qui définit l’abusus. Il n’y a pas d’opposition entre charité et usage chez Augustin, mais bien une opposition entre charité et convoitise. C’est pourquoi si la charité ne peut jamais être abusus, elle peut aussi bien être usus que fruitio comme le dit explicitement Augustin dans le De Doctrina christiana. Si on considère l’usage tel qu’il a été pensé par les philosophes grecs, il n’y a rien d’étonnant à envisager l’amour du prochain comme usus. En effet, la philia chez Aristote est chrésis : l’amour dans son sens le plus général est usage. L’usage pensé en grec n’est en rien instrumentalisation, il ne signifie pas que l’aimé est traité comme un moyen. Or Augustin, à la différence d’Aristote, réserve le terme d’usage à partir des 83 questions à l’amour ordonné. L’abusus, en effet, n’est pas usage, n’est pas mauvais usage, mais négation de l’usage, en ce qu’il est convoitise. Par cette modification du statut de l’usage, Augustin est d’autant plus habilité à envisager l’amour comme usage que l’amour mercenaire ou l’amour par plaisir ne sont pas chez lui usage, mais abus. C’est donc ne pas tenir compte de l’arrière plan grec et de la transformation augustinienne de cet arrière-plan que de prétendre voir une incompatibilité totale entre la charité et l’usage. L’amour du prochain qui est caritas se présente donc aussi bien comme usus que comme fruitio. Il en va de même de l’amour de soi. Seul l’amour pour Dieu, qui est bien caritas, ne peut être que fruitio, jouissance ou joie. Toutefois, ce qui est spécifique à l’amour de soi et à l’amour du prochain, c’est qu’ils sont susceptibles de se convertir en fruitio, ce qui n’est jamais le cas de l’amour des biens inférieurs. La caritas qui dans la vie mortelle est usage peut devenir jouissance de soi-même et du prochain en Dieu. La caritas qu’elle soit usage ou jouissance est un amour qui donne. L’opposition entre la caritas et la cupiditas, entre l’amour véritablement libre et l’amour possédé est l’opposition entre un amour qui donne et un amour qui prend. La convoitise, quelle que soit sa forme, est toujours un prendre et un prendre dans lequel celui qui prend ne possède pas ce qu’il prend, mais est possédé par ce qu’il prend. C’est pourquoi la convoitise est toujours une forme d’avarice. L’anthropologie moderne, comme l’a souligne Sloterdijk, ne voit l’homme que comme une main qui prend et n’envisage aussi l’Etat que comme une main qui prend, qui doit prendre, et qui prend toujours plus qu’elle ne donne[1]. L’homme de l’anthropologie moderne est un homme gouverné par la convoitise. L’anthropologie augustinienne, au contraire de ce que prétend Sloterdijk, n’est pas unilatéralement une anthropologie de la misère, une anthropologie noire. En effet, l’affirmer, c’est ne pas tenir compte de l’opposition de l’usus et de l’abusus, et donc de la charité et de la convoitise. La conversion au sens d’Augustin consiste à passer d’une vie prédatrice à une vie charitable, d’une vie qui consiste à prendre à une vie qui consiste à donner. L’amour du prochain relève du don et il est conduit par un don supérieur, le don divin de la Création.

[1] Peter Sloterdijk, Repenser l’impôt. Pour une éthique du don démocratique ; notamment le chapitre 6, « Capitalisme et cleptocratie ».

#Augustin

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