• François Loiret

Le possible logique selon Duns Scot

Mis à jour : 5 juin 2019



L’exercice de la toute-puissance requiert que rien ne puisse lui préexister ni la borner. Il n’est pas étonnant que la réduction des idées divines au néant aille de pair chez Duns Scot avec une conception de la puissance absolue comme puissance effective, alors que l’identification des idées à l’esse essentiae chez Henri de Gand s’accompagne d’une conception de la puissance absolue comme puissance seulement logique. La distinction de la res in anima et de la res extra animam se présente alors chez Duns Scot comme celle de la possibilité réelle et de la réalité effective.

La possibilité réelle ne concerne pas seulement l’être d’existence mais tout aussi bien l’être d’essence. Autrement dit la chose n’est pas seulement possible dans son existence, elle l’est aussi dans son essence. Duns Scot différencie cependant la possibilité réelle de la possibilité logique. Le possible réel, puisqu’il n’est rien d’autre que le créable ou l’effectuable, suppose le renvoi à la toute-puissance divine, même s’il ne tient pas son être possible de la toute-puissance. C’est pourquoi il n’est pas absolument antérieur à la toute puissance, comme le précise la distinction 43 lorsqu’elle déclare :

« Il n’y a pas de possibilité dans l’objet qui soit en quelque sorte antérieure à la toute-puissance en Dieu, si l’on prend la toute-puissance comme une perfection absolue en Dieu – de même que la créature n’est antérieure à rien d’absolu en Dieu » (Ordinatio I d.43 q.unica 14, trad. Boulnois p.277).

Le possible logique par contre, pris absolument, « pourrait demeurer même si par impossible aucune toute puissance ne se rapportait à lui »(Ordinatio I d.36 q. unica 61, TVI p.296). Qu’est-ce qui définit le possible logique ? C’est la seule compatibilité des termes dans une proposition. Dans les Quaestiones in Metaphysicam et dans Le Commentaire des Sentences, Duns Scot prend comme exemple la proposition : « le monde sera » :

« Avant la création du monde, il aurait été possible que le monde dût être, s’il y avait eu alors un intellect qui formât cette proposition complexe : « le monde sera », même si à ce moment là, il n’y avait eu ni la puissance passive que le monde soit, ni même la puissance active – ce dernier point étant posé par impossible » (Quaestiones in Metaphysicam IX q.2 n.3, TIV p.760 : « Et sic possibile fuisset mundum fore ante eius creationem, si tunc fuisset intellectus formans hanc compositionem, Mundus erit : licet nunc nec fuisset potentia passiva ad esse mundi, nec etiam activa, posito hoc per impossibile »).

Il n’y a de possible logique que là où il y a une composition de termes. Sont logiquement possibles les termes composables. En ce sens, la possibilité logique semble se confondre avec la non-contradiction. Dans la distinction 36 de l’Ordinatio, Duns Scot précise que la possibilité logique précède la possibilité réelle : « Cette possibilité logique est suivie d’une possibilité objective, en supposant la toute-puissance de Dieu qui se rapporte à tout possible (pourvu que celui-ci soit autre qu’elle-même) » (Ordinatio I d.36 q.unica 59, TVI p.291 : « Et illam possibilitatem [la possibilité logique] consequitur possibilitas obiectiva, et hoc supposita omnipotentia Dei quae respicit omne possibile (dummodo illud sit aliud a se ») . La possibilité logique, établit Duns Scot, ne suppose pas la toute-puissance de Dieu. Est-elle pour autant envisageable comme la condition préalable de toute pensée et de tout étant comme le soutiennent certains commentateurs (Par exemple, Alanen et Knuutila, The Foundations of Modality and conceivability in Descartes and his predecessors, in Knuutila ed. Modern modalities, Dordrecht 1988) ? Cette antériorité de la possibilité logique par rapport à la possibilité objective ou réelle est-elle pensable comme fondation de la possibilité logique ? Olivier Boulnois le soutient lorsqu’il écrit que « le possible n’est possible que dans la mesure où il est non-contradictoire – où il obéit aux lois de la logique. Il se fonde sur cet a priori » (Boulnois, Etre et représentation, p.441). Cette affirmation se soutient d’une assimilation complète du possible logique au non-contradictoire, assimilation qui permet de dire que Dieu serait lui-même soumis à la logique et qu’il y aurait des vérités immuables qui s’imposeraient à son entendement comme au nôtre (Idem, p.442 : « Dieu n’est soumis qu’à la logique »). Comme cette soumission à la logique paraît inconciliable avec la toute-puissance divine, l’auteur ajoute : « mais en étant soumis à la logique, il n’est soumis à rien, puisque l’être logique n’est rien ». A partir de là, Suarez apparaît comme un continuateur de Duns Scot. Mais l’assimilation de la possibilité logique à la non-contradiction n’est pas validée par les textes. Bien plus gravement encore, les textes où Duns Scot parlerait de la possibilité logique, selon Boulnois, sont des textes où Duns Scot parle de tout autre chose, à savoir de la ratitudo ou de la puissance métaphysique. Est ici en cause le préjugé logiciste de notre temps, qui surdétermine l’importance du logique dans l’interprétation et tend à constituer le logique en point central de la pensée. C’est pourquoi l’examen détaillé des textes s’impose ici.

Ce n’est pas le possible logique que Duns Scot définit en termes de non-contradiction mais le possible réel ou métaphysique. Boulnois soutient que «Le possible logique ne se réduit pas à la compréhension physique et cosmologique de l’être en puissance. Il porte sur la non contradiction entre des termes simples ; en ce sens, « le possible se convertit avec tout l’étant, car rien n’est un étant si sa raison inclut une contradiction ». Il porte donc sur des propositions nécessaires et contingentes, puisqu’on peut former des propositions non contradictoires sans que jamais rien de réel ne leur corresponde » (idem, p.451). Certes le possible logique porte bien sur des propositions, mais du même coup il ne peut concerner cette conversion avec « tout l’étant » dont parle Duns Scot, car là il n’est pas question d’une proposition et de ce qu’elle signifie). Boulnois s’autorise du texte des Quaestiones in Metaphysicam IX q.2 qui dit que « le possible se convertit avec tout l’étant, car rien n’est un étant si sa raison inclut une contradiction » (Quaestiones in Metaphysicam IX q.2 n.3, TIV p.761 : « et sic possibile convertitur cum toto ente ; nam nihil est ens, cuius rationem contradictionem includit »), mais il oublie que ce dernier texte ne porte absolument pas sur la potentia logica mais sur la potentia métaphysica. Il faudrait ici citer tout le texte. Nous nous contenterons d’en rappeler la démarche et d’en souligner les passages essentiels.

Dans cette question 2 du neuvième livre du Commentaire de la Métaphysique, Duns Scot commence d’abord par poser la compréhension la plus large de la puissance, après avoir différencié la puissance en principe et en modes de l’étant. C’est cette seconde division qui nous intéresse ici. Abordant la puissance comme mode de l’étant, Duns Scot dit qu’elle peut être entendue comme puissance mathématique (premier membre de la division), comme puissance logique (second membre de la division) et enfin comme puissance métaphysique. Or la puissance métaphysique peut elle-même être comprise de trois façons : comme opposée à l’impossible, comme opposée au nécessaire, comme opposée à l’acte (Idem, p.761 : « De potentia metaphysica dixit Philosophus in principio istius nov ; tc.1. In plus est potentia, et actus eorum, qua dicuntur secundum motum solum. Et c.5.t.c.11. Non solum dicimus possibile aptum natum movere, etc. Sed et aliter ista potentia tripliciter accipitur. Uno modo opponitur impossibili, non quidem ut dicit modum compositionis, sicut in secundo membro distinctionis, sed ut dicit dispositionem alicuius incomplexi quemadmodum secundum Aristoteles 5 huius, capitulo de falso, t.c.34 aliqua ratio dicitur in se falsa, quia contradictionem includit : et sic possibile convertitur cum toto ente ; nam nihil est ens, cuius ratio contradictionem includit. Alio modo sumitur potentia, ut opponitur necessario : et sic loquitur Avicenna de possibili I Metaph.suae ; et sic dicitur necesse, quod ex se habet entitatem indefectibilem, ens possibile, quod defectibilem. Tertio modo strictissime sumitur potentia metaphysica, prout non stat cum actu, circa idem, et sic loquitur Aristoteles cap.5.t.c.11., ubi notificat actum, quod actus est quando res est, non ita sicut in potentia. Et ibidem ponit multa exempla de oppositis, ut vigilans, et dormiens et in fine subdit, Alteri parti est actus determinatus alteri, aut possibile.Ad quaestionem ergo primum dicendum, quod tantummodo potentia metaphysica, ultimo modo sumpta opponitur actui : quia circa idem habent fieri, et simul esse non possunt ».Nous soulignons en gras). Il est manifeste que tout ce passage porte sur la puissance métaphysique et non sur la puissance au sens le plus large. Le second membre dont il s’agit ici est, bien sûr, la puissance logique. Nous intéresse ici la première compréhension de la puissance métaphysique dont Duns Scot dit :

« Cette puissance est comprise de trois manières. D’une manière, elle est opposée à l’impossible, non en tant qu’elle signifie un mode de composition, comme dans le deuxième membre de la distinction, mais en tant qu’elle signifie une disposition de quelque incomplexe ».

C’est à cette disposition d’un incomplexe que se rapporte la non-contradiction. La non-contradiction dont parle Duns Scot à propos du possible n’est pas la non contradiction entre deux termes, qui serait une contradiction extrinsèque et logique, mais la non contradiction intrinsèque à un seul terme, qu’on peut qualifier de non contradiction métaphysique.

Le possible logique n’est en fait absolument pas premier et ne peut apparaître comme la condition du possible réel. Il présuppose quelque chose d’autre, que le possible réel présuppose lui aussi, et ce quelque chose d’autre est l’ens ratum. La possibilité logique n’est pas originaire, elle est bien plutôt dérivée, comme la possibilité réelle, de la ratitudo. Or dans le texte de l’Ordinatio I d.43, allégué par Boulnois, il n’est pas seulement question de la possibilité logique, il est aussi question de la ratitudo.

François Loiret, tous droits réservés.

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