• François Loiret

La question d'une ontologie de l'usage II.



2 La fruitio, non l’usus comme sauvegarde de la différence ontologique.

Faute de pouvoir penser une ontologie de l’usage à partir d’Être et temps, Agamben se tourne vers un texte plus tardif de Heidegger, vers La parole d’Anaximandre où Heidegger déploie en effet une nouvelle approche de l’usage qui semble prometteuse. Désormais, affirme Agamben, c’est à l’usage que revient la plus haute dimension. Et il semble bien qu’il en soit ainsi puisque Heidegger n’hésite pas à écrire en rapprochant chréon de é cheir, la main : « Anaximandre dit : to chréon. Nous risquons une traduction qui sonne étrangement et prête d’abord à malentendu : to chréon- Der Brauch »[1]. Si to chréon est à entendre comme usage, alors l’usage a bien la plus haute dimension ontologique puisque soutient Heidegger plus haut : « To chréon est alors la remise du présent, laquelle remise délivre la présence au présent et ainsi maintient précisément le présent comme tel, c’est-à-dire le sauvegarde dans la présence »[2]. Giorgio Agamben peut, semble-t-il dire à bon droit que « Ce qui est ici décisif, c’est qu’une fonction ontologique fondamentale revient à l’usage ainsi replacé dans la sphère de la main, puisqu’il nomme la différence même de l’être et de l’étant, de la présence (Anwesen) et du présent (Anwesendes) que Heidegger ne se lasse pas de rappeler à la mémoire »[3]. Heidegger situerait donc l’usage dans une dimension ontologique en soustrayant l’usage au domaine de l’utilisation, le rendant, prétend Agamben, à sa « complexité sémantique originaire »[4]. Mais dans le passage cité par Agamben, il n’est absolument pas question de restituer l’usage à sa complexité originaire, ou plus radicalement, il n’est même pas au fond question d’usage. Certes, Heidegger précise bien que « habituellement nous comprenons user au sens d’utiliser et d’avoir besoin, à l’intérieur de l’usage d’une utilisation. Ce dont nous avons toujours ainsi besoin dans l’exercice de l’utilisation devient ainsi l’usuel. L’utilité est en usage. Nous ne penserons point ici « l’usage » en tant que traduction de to chréon dans ses acceptions dérivées et courantes »[5]. Mais alors comment l’usage est-il pensé ? Il est étonnant que Giorgio Agamben demeure silencieux devant le coup de force tenté par Heidegger. En effet, Heidegger ne se soucie en rien de restituer l’usage à sa « complexité sémantique originaire », il reconduit l’usage à la fruitio ! Lisons le passage cité par Agamben mais que ce dernier ne se donne pas la peine de commenter : « Nous nous tiendrons plutôt à sa signification fondamentale : brauchen, c’est bruchen, en latin frui, qui a donné en allemand, à partir de fructum, Frucht et fruchten. Nous le traduisons librement par « jouir de » ; or « jouir » signifie : se réjouir d’une chose, être en sa jouissance et ainsi, l’avoir en usage »[6]. Heidegger dit ici clairement la façon dont il faut entendre Der Brauch ontologiquement. Der brauch est à entendre non comme usage mais comme jouissance, non comme usus mais comme fruitio. Pour le dire autrement, l’usage ontologique est jouissance, fruitio ! D’ailleurs, Heidegger ne se prive pas de recourir aux textes d’Augustin pour soutenir sa très curieuse compréhension de Der Brauch : « C’est bien cette signification fondamentale de brauchen comme frui qui est atteinte lorsque Saint Augustin écrit : Quid enim est aliud quod dicimus frui, nisi praesto habere, quod diligis ?(De Moribus Eccl., lib I, c.3 : cf. De Doctrina Christiana, lib. I c.2-4) »[7]. La référence au De Doctrina Christiana est éclairante de la façon dont Heidegger récupère le texte augustinien dans l’optique de la Gelassenheit. En effet, Augustin dit que « jouir, c’est en effet être lié par l’amour à une chose pour elle-même »[8] et cet amour devient chez Heidegger « délivrer quelque chose à son déploiement propre et le maintenir, en tant qu’ainsi présent, en cet usage sauvegardant »[9]. Il n’en reste pas moins que le texte complet d’Augustin, loin de reconduire l’usage à la jouissance ou joie, établit nettement leur différenciation : « Jouir, c’est en effet être lié par l’amour à une chose pour elle-même, tandis qu’user, c’est rapporter ce dont on fait usage à la possession de ce que l’on aime, si toutefois celui-ci vaut d’être aimé ». La différenciation de l’usus et de la fruitio n’est en rien une opposition. D’une part, il n’est pas d’usus sans fruitio, c’est la fruitio qui libère la possibilité de l’usus[10]. D’autre part, l’usus ne s’oppose en rien à la fruitio, mais à l’abusus. L’abusus n’est pas un usage, un mauvais usage, il est la négation de l’usage. Il consiste en effet à jouir de ce dont il faut user et à user de ce dont il faut jouir. En d’autres termes, il consiste à jouir du monde et à user de Dieu au lieu d’user du monde et de jouir de Dieu, de jouir de soi en Dieu et de jouir du prochain en Dieu. Dans la complexe approche de l’usage par Augustin, l’usage n’est en rien mondain comme il le sera dans Être et temps, il est bien plutôt le modus vivendi de ceux qui tout en étant dans le monde ne sont cependant pas du monde comme le précise d’ailleurs la suite du passage auquel se réfère Heidegger. Dans le monde, nous sommes des viatores, des voyageurs, là n’est pas notre patria, puisque nous ne sommes pas à l’image du monde, mais à l’image de Dieu. Cette complexité de la relation de l’usus et de la fruitio est délibérément ignorée par Heidegger tant dans Être et temps que dans La parole d’Anaximandre. Dans Être et temps, Heidegger exploite la compréhension augustinienne de l’usage, mais pour faire de l’usage ce qu’il n’est en rien chez Augustin, à savoir l’existence inauthentique. En termes augustinien, pourrait-on dire, Heidegger reconduit totalement l’usus à l’abusus dans Être et temps, ce qui va de pair avec une mondanisation totale de notre présence. Si l’usus est reconduit à l’abusus en 1927 comme le montre la reprise de théologèmes augustiniens pour qualifier l’inexistence inauthentique, par contre en 1946, l’usus est reconduit à la fruitio. On peut donc soutenir que Heidegger a manqué l’usus par deux fois. Mais du même coup peut-on soutenir comme le fait Agamben qu’en 1946 Heidegger nous amènerait vers une ontologie de l’usage ? On peut en douter. Ce n’est pas l’usage qui vient au premier plan, mais la fruitio et pour des raisons qui tiennent au statut même de la fruitio. Ce n’est donc pas l’usage qui est entendu comme « dimension ontologique fondamentale, où l’être maintient l’étant dans la présence » comme le croit Agamben, mais la fruitio. Fruitio devient ici un nouveau nom de l’être qui dispense et se retire en dispensant. Au fond, entre 1927 et 1946, il n’y a aucun renversement concernant l’usage. Certes, La parole d’Anaximandre différencie deux sens de l’usage, le sens habituel comme utilisation et le sens ontologique, mais ce sens ontologique n’est pas tant usage que fruitio. Quelque chose aurait dû alerter Giorgio Agamben, à savoir la reprise du motif du souci en 1946. Si Être et temps affirme bien la primauté du souci sur l’usage, La parole d’Anaximandre n’affirme en rien une primauté de l’usage sur le souci ni une assimilation du souci à l’usage. Dans ce dernier texte, Heidegger renvoie Sorge au vieil allemand Ruoche :

« Le mot moyen-haut-allemand ruoche nomme le soin, le souci, la sollicitude. La sollicitude fait attention à ce que quelque chose demeure en son être »[11].

Le souci, dont l’une des manifestations est l’amour, a la structure de la fruitio. Plus précisément, on pourrait dire que le souci est rendu possible par la fruitio. Désormais le souci a déjà la forme de la Gelassenheit. Comme en 1927, Heidegger affirme donc bien en 1946 la primauté du souci et il n’est pas plus conduit à cette dernière date vers une ontologie de l’usage qu’en 1927. On peut toujours tenter d’entendre la Gelassenheit comme désoeuvrement, mais ce désoeuvrement n’est pas usage, il est jouissance ou joie. Il est d’ailleurs douteux que Heidegger ait accepté de comprendre l’existence authentique en 1927, la fruitio en 1946 comme désoeuvrement au sens où l’entend Agamben.

François Loiret, tous droits réservés.

[1] Chemins qui mènent nulle part, p.442.

[2] Chemins qui ne mènent nulle part, p.441.

[3] L’Usage des corps, p.83.

[4] L’Usage des corps, p.84.

[5] Chemins qui ne mènent nulle part, p.442.

[6] Idem.

[7] Chemins qui ne mènent nulle part, p.442-443. Le texte d’Augustin entendu part Heidegger dit « Jouir, n’est-ce pas, en effet, avoir en main ce que l’on aime ? ». Le «en main », praesto habere étant sensé faire signe vers le to chréon.

[8] Augustin, De la doctrine chrétienne, L I, 4, p.81.

[9] Chemins qui ne mènent nulle part, p.443.

[10] Sur usus, abusus et fruitio chez Augustin : François Loiret, L’usage et la joie, p.14-100.

[11] Chemins qui ne mènent nulle part, p.434.

#Agamben #Heidegger #Augustin

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