• François Loiret

La question d'une ontologie de l'usage III.



3 La vie comme œuvre et usage n’est pas extatique.

Dans son projet d’une ontologie de l’usage, Agamben tient par-dessus tout à arracher l’usage à l’œuvre. Aussi reproche-t-il à Heidegger de maintenir l’entente de l’usage comme énergeïa, être-dans-l’œuvre. « A un certain point, Heidegger assimile l’usage à l’énergeïa »[1] écrit-il. Le problème n’est pas tant que Heidegger assimile l’usage à l’énergeïa, mais qu’il maintient, comme en 1927, la compréhension de l’ergon comme produit en passant sous silence la compréhension bien plus riche de l’ergon comme usage. La tentative d’arracher l’usage à l’œuvre est vaine et elle est vaine parce que l’œuvre se présente bien plus comme usage que comme produit. L’œuvre comme usage est vie et plus précisément elle est bien vivre si l’on se réfère aux textes grecs, et pas seulement à ceux d’Aristote. C’est Zénon de Citium qui dit par exemple : « Homme, vit non pas seulement en vue de manger et de boire, mais en vue de faire pleinement usage de la vie pour bien vivre ». La vie est usage et elle l’est déjà chez les animaux comme le souligne Aristote qui, à la différence de Platon, affirme que l’usage n’est en rien seulement humain. Or Aristote a de très bonnes raisons de comprendre la vie comme œuvre et comme œuvre en tant qu’usage et non en tant que produit. C’est l’attention au phénomène fondamental de la vie qui amène Aristote à envisager la vie comme œuvre. Pour le comprendre, il faut saisir que la vie est radicalement différenciée par Aristote du mouvement, ce que Heidegger s’est refusé à comprendre. En comprenant l’existence comme extase, Heidegger a compris l’existence sur la base du mouvement au sens aristotélicien. En effet, chez Aristote, le mouvement est bien extatique, il est bien sortie de soi. Le mouvement a toujours un dehors qui est sa fin et son œuvre. Les activités qui sont des mouvements sont donc extatiques. Par contre, dans la vue, dans le savoir, dans la pensée, et dans la vie, il n’y a pas d’extase, de sortie. Vivre, c’est être dans la vie. La vie au sens d’Aristote est œuvre, mais elle n’est pas œuvre comme produit, elle est œuvre comme usage. Dans l’Ethique à Eudème, Aristote écrit à ce propos :

« Admettons que l’œuvre de l’âme est de faire vivre, et que l’œuvre de la vie, c’est d’en faire usage et d’être éveillé (car le sommeil est une certaine inactivité et un repos) : l’œuvre de l’âme et de sa vertu étant nécessairement une et identique, l’œuvre de la vertu sera donc la vie heureuse. C’est donc elle qui est le bien complet lequel précisément était à nos yeux le bonheur »[2].

Dire que la vie est œuvre comme usage, c’est dire que l’activité de vivre et sa fin, la vie, coïncident comme l’activité de voir et sa fin, la vue. Vivre, c’est donc pleinement être dans au double sens de l’être dans l’œuvre, énergeïa et de l’être dans la fin, entéléchéïa. La vie comme la vue est un pur dedans sans dehors : celui qui vit ne s’achemine pas vers la vie et n’en sort pas. Vivre n’est pas un mouvement, une tension vers la vie, cela n’a pas de sens. Il n’y a pas d’acheminement vers la vie car celui qui vit dès qu’il vit est toujours déjà installé dans la vie, il est donc toujours déjà dans l’œuvre, toujours déjà dans la fin puisque le vivre est à lui-même son œuvre et sa fin. Tant qu’il vit, il n’entre pas dans la vie et n’en sort pas, c’est pourquoi d’ailleurs il n’a aucune expérience ni de sa naissance ni de sa mort. La vie est énergeïa. Il est absurde de dire que quelqu’un peut être en puissance de vivre. Celui qui vit n’est jamais en puissance de vivre, il est toujours dans l’œuvre, dans la vie. Toutefois la vie des vivants que sont les hommes est une vie mortelle. Si les hommes ne sont pas en puissance de vivre, ils sont par contre en puissance de mourir. C’est pourquoi l’être dans n’est pas au sens le plus haut humain. Poursuivant les implications fondamentales de l’énergeïa comme être dans l’œuvre, Aristote peut affirmer que ce qui est en œuvre par excellence, c’est ce qui échappe totalement au mouvement qu’est la génération et la corruption, ce qui est inengendré et incorruptible. L’énergeïa se déploie avec les étants perpétuels, ceux qui échappent à la génération et à la corruption : ceux-là ne sont jamais en puissance, ils sont toujours et constamment dans l’œuvre, ils sont pure énergeïa. L’être dans l’œuvre le plus haut ne peut alors être qu’une vie qui échappe à la mort, une vie perpétuelle et cette vie perpétuelle, c’est celle de dieu. L’on n’a pas assez remarqué que le dieu d’Aristote est vie et qu’il est même le vivant le plus vivant de tous les vivants. Dans la Métaphysique, Aristote soutient en effet :

« Et la vie (Zoé) aussi appartient à dieu, car l’être dans l’œuvre de l’intellect est vie, et dieu est cet être dans l’œuvre même ; et l’être dans l’œuvre subsistant en soi de dieu est une vie parfaite et perpétuelle. Aussi appelons-nous dieu un vivant perpétuel parfait ; la vie et la durée continue et perpétuelle appartiennent donc à dieu, car c’est cela même qui est dieu »[3].

Contrairement à ce que soutient Agamben, rien ne permet de penser la zoé comme « vie nue ». Zoé n’est pas la vie nue dont se différencierait le bios et dont la manifestation par excellence serait la vie végétative. La vie végétative ne peut en rien être la manifestation par excellence de l’être-dans de la zoé, seul le peut le dieu. Quant au bios, il ne signifie en rien une césure radicale et malheureuse, il ne dit rien d’autre que la forme de vie. Si l’on comprend exclusivement l’énergeïa à partir du mouvement, il est impossible de comprendre comment un étant immobile peut être pure énergeïa. Si le pur être dans l’œuvre est celui d’un étant immobile, c’est que l’énergeïa comme nous venons de le voir ne se rapporte pas fondamentalement au mouvement mais à la vie et avec elle à la pensée et au voir, c’est-à-dire justement à des activités qui ne sont pas des mouvements. Être, c’est donc être dans. Être dans, c’est à la fois être dans l’œuvre et être dans la fin. Ce qui est dans l’œuvre est à la fois essentiellement et existentiellement. Il est essentiellement puisqu’il est ce qu’il est, il est existentiellement puisqu’il existe. Il n’est même vraiment ce qu’il est essentiellement qu’en existant. Être en puissance, c’est ne pas encore être dans. Mais l’être en puissance comme ne pas encore être dans ne se comprend qu’à partir de l’être dans l’œuvre comme être dans. C’est pourquoi Aristote affirme que l’être dans l’œuvre est antérieur à l’être en puissance, que l’énergeïa est antérieure à la dynamis. Ce qui est au sens le plus haut, aussi bien essentiellement qu’existentiellement, c’est ce qui est pure énergeïa et qui est immobile. Ce qui est pure dynamis ne peut être, par exemple la matière première. Ce qui est dans l’écart entre dynamis et énergeïa est à un moindre degré aussi bien essentiellement qu’existentiellement, c’est le cas de tous les étants corruptibles, c’est le cas des étants qui sont mobiles. Or le dieu est vie, il est pleinement vie parce qu’il est immobile. Il est le vivant par excellence, celui chez lequel se manifeste le mieux l’être-dans qui caractérise la vie puisque, échappant au mouvement, il échappe à la sortie de soi qui définit le mouvement. La vie n’est pas comprise comme énergeïa parce qu’elle serait comprise à partir de la production comme le laisse entendre Heidegger, elle est comprise comme pure énergeïa parce que lui revient excellemment l’être-dans. L’ontologie d’Aristote n’est pas une ontologie du produit, elle n’est pas une ontologie de l’œuvre comme produit, elle est une ontologie du dedans et c’est en ce sens que la vie est œuvre et qu’elle est plus œuvre que tout produit. L’usage est vie et la vie ne peut être qu’être-dans-l’œuvre. Pour penser une vie sans œuvre, il faut être aveugle à l’être-dans qui caractérise la vie et maintenir plus ou moins secrètement la compréhension de l’œuvre comme produit. Dans l’énergeïa, comme aussi dans l’entéléchéïa, Agamben ne voit pas ce qu’il y a de plus décisif, le petit mot én.

François Loiret, tous droits réservés.

[1] L’usage des corps, p.85.

[2] Aristote, Ethique à Eudème, L II, 1, 1219a 24, p.81.

[3] Aristote, Métaphysique Lambda 1072b 27, p.683.

#Agamben #Aristote #Heidegger

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