• François Loiret

La question d'une ontologie de l'usage IV.



4 La vie désoeuvrée comme abus.

La vie, la zoé, est œuvre et elle l’est en tant qu’usage. Certes, Aristote soutient bien que la vie n’est œuvre que comme vie éveillée et en ce sens il semble bien que s’instaurerait un clivage à l’intérieur de la vie entre la vie végétative et la vie non végétative comme le soutient Agamben. Mais s’agit-il d’un clivage ? Lecteur rigoureux d’Aristote, Hegel n’a pas craint d’affirmer que le minéral est vie cristallisée dans la mesure où il porte la vie des végétaux et des animaux. Il est vie cristallisée qui se dissout pour que se déploie la vie des vivants. La vie se déploie à différentes niveaux et son niveau élémentaire est la vie dormeuse qui, comme telle, n’est pas œuvre. Par contre, contrairement à ce que soutient Agamben, la skholé est œuvre, elle n’est en rien désoeuvrement[1]. Si on lit attentivement Aristote, il existe bien une vie qui n’est pas œuvre au sens strict, la vie dormeuse et cela implique que si le désoeuvrement existe, il n’existe que comme sommeil et pas autrement. Cette vie n’est pas œuvre au sens strict car l’usage ne peut proprement lui revenir dans la mesure où il suppose l’éveil et à ce titre le désir et le sentir. Mais pourquoi faudrait-il d’ailleurs que la vie soit désoeuvrée ? En vertu de quelles exigences ? Dans La puissance de la pensée, Giorgio Agamben en donne une raison historique. Selon lui, «à partir de la fin de la Première guerre mondiale, le paradigme de l’œuvre est entré en crise » de sorte que pour les Etats-nations européens il commençait à devenir évident qu’il n’y avait rien de tel qu’une mission historique assignable à un peuple »[2]. On relèvera que c’est justement après la première guerre mondiale que l’idée d’une mission historique assignable est déployée et elle l’est notamment par Heidegger de façon insistante dans les années trente, elle l’est aussi de l’autre côté par des gens comme Lukacs ou Benjamin. Mais que vient faire l’idée de mission historique avec celle d’œuvre ? Comment les deux s’articulent-elles ? C’est à la faveur d’une référence à Marx que Giorgio Agamben réussit cette articulation : « Dans la période moderne, la politique occidentale s’est pensée de manière conséquente comme la prise en charge collective d’une mission historique (« l’œuvre ») par une peuple ou une nation. Cette mission politique coïncidait avec une mission métaphysique, c’est-à-dire avec la réalisation de l’homme entendu comme être vivant rationnel […] La pensée de Marx, qui se propose la réalisation de l’homme en tant qu’être générique (Gattungswesen) représente dans cette perspective une reprise et une radicalisation du projet aristotélicien »[3]. Que chez Marx, il y ait une reprise de la philosophie d’Aristote, nous ne pouvons le nier. Il y a même l’affirmation d’une universalisation de la skholé : le communisme, c’est la skholé pour tous. A partir de là des idéologues n’ont pas craint d’affirmer que dans la société communiste, tous seraient des Aristote, des Galilée, des Raphaël. On ne peut dire comme le fait Agamben que Marx n’a pas su définir l’activité de l’homme dans la société sans classes, elle est au contraire définie comme skholé universelle. Toutefois, la skholé n’est pas pensée par Marx comme usage, elle est pensée comme mouvement de production. L’autoproduction libre de l’homme dans laquelle ce dernier déploiera toutes ses potentialités, telle est la mission historique du prolétariat selon Marx et ici Marx ne reprend ni Aristote, ni Hegel, mais le romantisme schillérien. La reprise de la philosophie d’Aristote par Marx ne permet cependant en rien d’assimiler hâtivement l’œuvre et la mission historique, la vie comme œuvre et la mission historique d’un peuple, même si cette assimilation a pu être faite. Aristote ne se souciait en rien de la « mission historique » d’un peuple lorsqu’il envisageait la vie comme œuvre. La raison historique donnée par Agamben n’a au fond de sens que pour ceux qui d’une manière ou d’une autre ont souscrit à la « mission historique du prolétariat » - et il y en a eu de nombreux, même chez ceux qui faisaient profession de philosopher- ou auraient aimé y souscrire et qui ont tardivement saisi que cette mission n’avait plus de sens. Certains ne l’ont d’ailleurs saisi qu’en 1990. Cette raison historique n’est donc en rien probante. Mais Giorgio Agamben nous livre d’autres raisons en faveur de la vie désoeuvrée. Il écrit en effet :

« Ce qui est en jeu dans cette question, ce n’est rien moins que la nature même de l’homme, qui se présente comme le vivant sans œuvre, c’est-à-dire comme le vivant privé d’une nature et d’une vocation spécifique. S’il manquait d’un ergon propre, l’homme n’aurait pas même une énergeïa, un être en acte qui pourrait en définir l’essence : il serait donc un être de pure puissance, un être qu’aucune identité et aucune œuvre ne pourraient épuiser »[4].

Penser la vie sans œuvre, ce serait donc penser l’homme privé de toute nature, de toute vocation, de toute identité. Mais la vie comme œuvre telle qu’elle est pensée chez Aristote est-elle envisagée en termes de nature, de vocation, d’identité ? Certainement pas comme vocation, vocabulaire étranger à Aristote et aux Grecs et qui renvoie plutôt au christianisme occidental. L’est-elle en termes de nature et d’identité ? Il faudrait pouvoir affirmer que l’homme a bien une nature et une identité, ce qui est tout à fait problématique chez Aristote comme le montre d’ailleurs la différenciation des deux formes de vie, la vie pratique et la vie théorétique, la première convenant à l’homme en tant qu’il n’est qu’homme, la seconde convenant à l’homme en tant qu’il est plus qu’homme. C’est que chez Aristote, l’homme est loin d’avoir un lieu métaphysique déterminé comme l’ont par contre les animaux et le dieu. Il est donc loin d’avoir une nature et une identité déterminée et la caractérisation de l’homme comme animal le plus politique de tous les animaux ne dit rien à cet égard puisque l’homme peut être plus qu’un animal politique. La vie désoeuvrée au sens d’Agamben serait la vie sans nature, sans identité, sans vocation, sans mission, mais ce que ne voit pas Agamben, c’est que sans nature, sans identité, sans vocation et sans mission, la vie demeure œuvre. Au fond, on ne peut s’empêcher de se demander si l’apologie du désoeuvrement n’entre pas en résonance avec une époque dans laquelle en Europe et en Amérique du Nord particulièrement – en Extrême Orient, la chose est moins sûre- le désoeuvrement s’affiche partout, non seulement dans des emplois qui ne méritent même plus le nom de travail ni même de production, mais aussi dans les établissements d’enseignement, et de manière symptômatique dans ce qu’il est convenu de nommer « l’art contemporain ». Aussi, contrairement à ce que semble penser Agamben, la vie désoeuvrée n’est pas la vie qui vient – en silence comme un voleur, comme chacun le sait- mais la vie qui domine dans les collectifs de la Welfare society. Dans Tu dois changer ta vie, Peter Sloterdijk a montré quelles pouvaient être les formes du désoeuvrement contemporain qui triomphe dans les établissements d’enseignement et dans l’art dit plastique. Dans l’école du désoeuvrement, souligne Sloterdijk, « On a acquis l’habitus d’un « faire comme si l’on apprenait » qui s’approprie de manière défensive des objets arbitraires »[5]. Quant à l’art, devenu autoréférentiel, il cultive, si l’on peut dire la créativité vide de sorte que « la devise l’art pour l’art est devenue sous nos yeux le concept the art system for the art system. A partir de cette position, le système de l’art se développe pour devenir le paradigme de toutes les mal-adaptations réussies »[6]. La vie désoeuvrée ne serait ainsi rien d’autre que la reprise maligne des exercices, mais elle cultiverait les mauvais exercices, ceux qui font que les hommes sont colonisés par la mondanité comme le souligne Sloterdijk et comme le disait déjà Augustin. Désoeuvré n’est pas l’usus, mais l’abusus.

A lire le dernier ouvrage de Giorgio Agamben- qui affirme par exemple que « dans le désoeuvrement la société sans classes est déjà présente dans la société capitaliste »[7]- on est en droit de se demander si la production philosophique de ces dernières décennies qui prétend à une certaine radicalité n’est pas habitée non par le spectre du communisme, mais par l’ectoplasme du communisme selon les termes de Hans Manus Enzensberger[8].

François Loiret, tous droits réservés.

[1] La puissance de la pensée, p.311 : « Le vocabulaire du désoeuvrement auquel appartient argos, mais aussi scholé ». Mais skholé n’est en rien le désoeuvrement. Tant chez Aristote que chez Platon, la skholé est œuvre et elle est œuvre comme usage.

[2] La puissance de la pensée, p.314-315.

[3] Idem, p.314.

[4] La puissance de la pensée, p.310-311.

[5] Tu dois changer ta vie, p.618.

[6] Idem, p.622.

[7] L’usage des corps, p.145.

[8] Hans Magnus Enzensberger, Les opinions de M. Zède, p.114 : « J’ai l’impression que le fantôme du communisme rôde toujours autour de nous. Non point comme spectre, mais comme ectoplasme […] A l’origine de ce genre d’expérience se trouve une idée simple, tenant en une phrase : les morts vivent longtemps ».

#Agamben #Sloterdjik

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