• François Loiret

L'action comme activité pratique selon Aristote.

Mis à jour : 5 juin 2019



Ne sont des actions au sens d’Aristote que les activités qui trouvent leur accomplissement en elles-mêmes et dont l’accomplissement est aussi celui de l’agent. La praxis se différencie radicalement de la poiésis, l’action se différencie radicalement de la production. La production est une activité transitive alors que l’action est une activité intransitive dans la mesure où son télos est elle-même. Aussi, au sens d’Aristote, l’idée d’une autoproduction de l’homme par l’homme ne pourrait être qu’absurde. De même ne pourrait qu’être absurde l’idée d’envisager la vie humaine comme une œuvre d’art car une œuvre d’art est un produit. Dans l’action, l’accomplissement est celui de l’agent, ce qui n’est pas le cas dans la production. La vie heureuse ne peut donc pas être celles d’hommes qui produisent, mais celle d’hommes qui agissent. Il en résulte que la vie heureuse n’est pas celle des producteurs de richesse, mais celle de ceux qui font usage des richesses puisque la destination de tout produit est son usage.

Toutefois, cette détermination de l’action n’est pas suffisante pour saisir ce qu’envisage Aristote lorsqu’il parle de la vie pratique, du Bios praktikos et de l’excellence pratique. En effet l’action au sens de l’activité autotélique n’est pas en soi une activité pratique, elle peut être aussi bien théorétique que pratique comme le montre l’exemple de la vision. Qu’est-ce qui caractérise l’action au sens déterminé de l’activité pratique qu’Aristote envisage dans les Ethiques et dans la Politique ?

L’action comme activité pratique concerne le contingent qui est compris au sens de ce qui peut être autrement. Le domaine de l’activité pratique à la différence de celui de l’activité théorétique est le domaine de la contingence et non le domaine du nécessaire. Ce domaine de la contingence est exclusivement terrestre et se déploie dans les affaires humaines. La contingence envisagée ici concerne avant tout le futur. En effet, selon Aristote, le passé est nécessaire : ce qui est arrivé lorsqu’il est arrivé est devenu nécessaire. Le futur dans les affaires humaines est au contraire contingent : il peut ou ne peut pas arriver. L’action comme activité pratique a pour condition deux puissances de l’âme, la puissance de désirer, To Orektikon, et la puissance de penser, le Nous pratikon, qui relève de la partie de l’âme avec logos, avec discours ce qui n’est pas le cas de l’action comme activité théorique qui ne relève que du Nous théorétikon. Aristote distingue en effet dans l’âme humaine deux grandes parties, la partie sans logos et la partie avec logos. La partie avec logos se divise en l’épistémikon qui correspond à l’intellect théorétique et logistikon qui correspond à l’intellect pratique. La partie sans logos comprend la puissance nutritive, la puissance sensitive (aisthesis), la puissance imaginative (phantasia), la puissance désirante (orexis). L’action relève de l’union de l’intellect pratique et de la puissance de désirer qui constitue ce qu’Aristote nomme la prohaïresis, la prise anticipée et qu’il caractérise de la manière suivante :

« On peut dire indifféremment que la prise anticipée est un intellect qui désirant ou un désir pensant et le principe qui est de cette sorte est un homme » Ethique à Nicomaque, VI 2 1139b 4, p.279.

On traduit couramment prohaïresis soit par choix, soit par volonté. Rien ne permet d’envisager la prohaïresis de cette manière. Elle est bien, dit Aristote, un désir pensant, ou un intellect désirant, c’est-à-dire la prise ne charge par la pensée du désir. Pour le comprendre, il faut saisir en quoi l’action relève bien à la fois de la puissance désirante et de l’intellect pratique. L’action relève de la puissance désirante parce que le désirable est à la fois principe et fin de l’action. Il est le principe de l’action en tant qu’il est la fin, et à ce titre la cause finale. L’action vise à la prise du désirable, l’haïresis. Or la poursuite du désirable n’a pas chez l’homme sa cause efficiente dans la faculté de désirer. Pourquoi ? Parce que comme l’être humain anticipe par la pensée la prise du désirable, ce qui déclenche l’action et donc la poursuite du désirable n’est rien d’autre que le désir pensant ou l’intellect désirant, à savoir la prise anticipée. Chez l’homme, donc, il y action et non pas mouvement parce que le désirable meut la prise anticipée. Mais en quoi réside le caractère pensant de la prise anticipée, c’est-à-dire du désir pensant ? Il réside dans l’examen, la bouleusis. C’est pourquoi Aristote caractérise la prohaïresis comme un désir examinatif. Aristote caractérise de la manière suivante la structure de l’action dans l’Ethique à Nicomaque :

« Ce que l’affirmation et la négation sont dans la pensée, la recherche et la fuite le sont dans l’ordre du désir ; par conséquent, puisque l’excellence éthique est une disposition capable de prise anticipée et que la prise anticipée est un désir examinatif, il faut par là-même qu’à la fois le discours soit vrai et le désir droit, si la prise anticipée est bonne, et qu’il y ait identité entre ce que le discours affirme et ce que le désir poursuit » VI 2 1139a.

Pour qu’il y ait action au sens de l’activité pratique, il faut qu’il y ait puissance de désirer, puissance de penser et discours. Il faut précisément qu’il y ait l’union de la puissance de désirer et de la puissance de penser qui correspond à la prohaïresis. La prise anticipée prend forme dans et par l’examen par la pensée des voies menant à la prise du désirable. L’examen ne porte pas sur le désirable lui-même, sur la fin, il porte sur les voies qui permettront de l’atteindre, sur les moyens. Ainsi, l’examen ne porte pas sur la santé, il porte sur les moyens d’être en bonne santé. L’examen ne porte donc jamais sur le désirable et il ne peut pas porter sur le désirable puisqu’il le suppose : en effet, c’est le désirable qui détermine l’examen. Examiner, ce n’est jamais envisager si telle ou telle fin est bonne, mais, la fin étant posée, examiner exclusivement quels sont les meilleurs moyens pour atteindre la fin posée et désirée. C’est pourquoi sans examen par la pensée des moyens d’atteindre la fin, il ne peut y avoir de prise anticipée. C’est une fois que l’examen a conclut quelle était le meilleur moyen d’atteindre la fin que la prise anticipée déclenche l’action. Ce déclenchement ne suppose pas un choix et ne prend jamais la forme d’une décision. L’examen en effet n’est pas du tout un choix, il est une sélection, ce qui est tout autre chose. Examiner, c’est opérer un tri entre les moyens afin de déterminer le meilleur moyen. La pensée ne choisit pas, elle sélectionne. Une fois que la pensée a conclut par son raisonnement que tel est le meilleur moyen, ce moyen s’impose à elle et au désir. C’est pourquoi l’action ne relève pas du tout d’une décision. Nous avons affaire ici à un processus entièrement déterminée qui prend la forme suivante : si A est le meilleur moyen, il faut faire l’action qui emploie A, l’action qui emploie A s’ensuit nécessairement. Par exemple, si le meilleur moyen de sauver l’honneur d’Athènes est de déclarer la guerre à Sparte, alors la déclaration de la guerre à Sparte s’ensuit nécessairement.

Tout dans l’action telle que la comprend Aristote est nécessaire. Le désirable détermine nécessairement la puissance de désir unie à l’intellect pratique, l’examen détermine nécessairement les moyens à employer, l’union des deux puissances détermine nécessairement l’action. Il n’y a nulle part un arbitrage, un choix, une décision. L’action ainsi comprise ne relève donc pas du tout d’une volonté. La prohaïresis n’est pas du tout la volonté. Lorsque la volonté adviendra, elle sera caractérisée comme une puissance de l’âme à part entière, distincte de l’intellect. Ici, l’action n’a pas son déclencheur dans une puissance de l’âme, mais dans l’union de deux puissances de l’âme. Agir, ce n’est pas donc jamais se déterminer à une action grâce à une puissance soustraite à toute détermination qui serait la volonté. Mais en quoi l’action peut-elle être libre si elle est entièrement nécessaire ? En ce qu’elle suppose la pensée. Aristote ne différencie pas l’action volontaire de l’action involontaire, mais l’action de plein gré de l’action qui n’est pas de plein gré. Agir de plein gré, c’est agir en sachant avec quoi on agit, sur qui on agit, en vue de quoi on agit. C’est le savoir, et donc l’exercice de la pensée qui caractérise l’action de plein gré. C’est pourquoi Aristote accorde tant d’importance au discours droit dans la bonne action, dans l’action excellente. Si le discours est droit, si la pensée est correcte, alors l’action sera bonne. L’action mauvaise relève donc toujours d’une défaillance de la pensée et du discours, d’une défaillance du savoir. C’est la raison pour laquelle un être humain ne peut jamais être méchant de son plein gré. En effet, un être humain qui pense correctement et dont le discours est droit ne pourra agir que droitement.

Mais pourquoi le discours tient-il une telle place dans l’action au sens de l’activité pratique de telle sorte que s’il ne peut y avoir d’action sans pensée, il ne peut y avoir d’action sans discours ? L’être humain peut agir parce qu’il possède le discours. Posséder le discours, ce n’est pas posséder le langage. Il faut prendre en considération ici les différences entre la phoné, le dialektos et le logos. Les animaux peuvent posséder la voix qui consiste ici en des sons signifiants qui peuvent se résumer à un cri. Certains d’entre eux possèdent même le dialektos, la voix articulée, et ce sont des oiseaux (perdrix, rossignol). Aucun d’eux ne possède le logos. Qu’est-ce en effet que le logos ? Le logos est énonciation et adresse. Discourir, c’est parler à quelqu’un de quelque chose. Dans sa dimension d’adresse, le discours ouvre la possibilité de la persuasion. Ne possède le discours que l’être qui peut être persuadé par le discours. Or l’enjeu du discours n’est rien d’autre que la vie humaine, la conduite de la vie. Être persuadé par le discours, c’est pouvoir sous l’effet du discours changer sa conduite, changer sa vie. Seul peut donc posséder le discours l’être qui peut entendre l’appel à se conduire autrement, qui peut entendre l’appel à changer sa vie et à mener une vie excellente.

François Loiret, Dijon, tous droits réservés.

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