• François Loiret

L'action comme activité pratique selon Duns Scot I.

Mis à jour : 5 juin 2019



Il n'y a de connaissance pratique pour Duns Scot que dans la mesure où la praxis relève de la volonté. Si la praxis ne relevait que d'un appétit, il n'y aurait pas de connaissance pratique puisque le simple appétit n'est pas postérieur à la connaissance intellectuelle, mais lui est antérieur, et que la connaissance pratique ne peut s'exercer que sur une puissance qui est à même d'être dirigée, qui peut recevoir les règles de l'action. Or il n'y a que la volonté qui soit une telle puissance parce qu'elle est irréductible à l'appétit. C'est pourquoi la référence à Aristote ne doit pas faire ignorer que la praxis, en tant qu'elle relève de la volonté, ne relève pas d'un orexis dianoétiké comme chez Aristote. Les trois conditions qui délimitent la praxis chez Duns Scot la situent éminemment comme acte de la volonté. Elles énoncent en effet que la praxis ne peut être un acte de l'intellect, qu'elle présuppose la connaissance intellectuelle, et qu'elle doit relever d'une puissance qui par sa nature même peut produire un acte de choix (peut se décider) en conformité à la droite raison :

« Je déclare donc, pour commencer, que la praxis, à laquelle s'étend la connaissance pratique, est l'acte d'une autre puissance que l'intellect, naturellement postérieur à l'intellection, et tel qu’afin d’être droit, il faut qu’il soit élu conformément à une intellection droite » Ordinatio Prologue, p.5, q.1-2, 228).

La première condition exclut que l'acte pratique puisse être un acte de l'intellect, serait-ce celui de l'intellect pratique. Il est communément admis que l'extensio est constitutive de l'intellect pratique. Si l'intellect n'est pratique que par extension à la praxis, l'acte pratique ne peut être un acte de l'intellect, même si un acte de l'intellect peut se rapporter à un autre acte de l'intellect et le diriger. La logique assure bien en effet la direction, la régulation d'actes de l'intellect, mais elle ne peut pas se présenter comme une connaissance pratique. Il n'y a aucune extensio de l'intellect à un acte de l'intellect puisque « l'intellect ne s’étend hors de soi que si son acte se rapporte à l'acte d'une autre puissance » (Idem). L'extension qui est constitutive de l'intellect pratique est mouvement extatique, le hors de soi est son caractère primordial. Ce n'est donc qu'en étant hors de soi, auprès de l'acte d'une autre puissance que l'intellect est pratique. Il n'est pas pratique essentiellement, précise Duns Scot en réponse à une objection, il ne l'est qu'accidentellement : « Bien que la spéculation soit une opération, et qu’à cet égard elle puisse être appelée, par extension du terme, un acte pratique, nulle intellection n’est pour autant un acte pratique, si l’on entend par acte pratique la seule opération à laquelle peut s’appliquer l’intellect quand il s’étend hors de soi ; c’est en ce sens que l’on entend l’acte pratique quand on dit que la connaissance pratique s’étend à l’acte pratique » (Idem, 232). Mais cette autre puissance, comme l'indique la seconde condition ne peut être un appétit, car l'acte pratique est l'acte d'une puissance qui n'agit qu'en étant ordonnée à l'intellection or les actes des appétits ne sont pas ordonnés à ceux de l'intellect. L'acte pratique ne peut être alors qu'un acte de la volonté, car la praxis est foncièrement acte libre, elle est un « acte qui est au pouvoir du connaissant » précise Duns Scot. Seul l'acte de la volonté est libre et, en tant que libre, présuppose l'intellection, comme nous l'avons plus haut. Duns Scot peut alors soutenir :

« La praxis à laquelle s'étend l'habitus pratique ne peut être qu'un acte de la volonté, soit l'acte d’élection, soit l'acte commandé » (Idem 230).

La Lectura précise même que « rien n'est formellement un acte pratique sinon l'acte de la volonté, soit l'acte d’élection, soit l'acte commandé ». La volonté seule est la raison formelle de la praxis. Ce qui définit essentiellement l'acte pratique, ce n'est ni sa fin, ni son objet, mais son principe, et ce principe est la volonté. L'acte pratique, qu'il soit compris comme acte de choix ou comme acte commandé par la volonté à une autre puissance est en son essence même acte volontaire. Dans le Quodlibet, Duns Scot précise en effet que « volontaire » peut être compris de trois manières, à savoir « ce qui est dans la volonté comme sujet, ce qui est voulu par la volonté ou ce qui est commandé par la volonté » Quaestiones Quodlibetales XVIII, n.21). Selon la troisième signification, est volontaire tout acte qui est au pouvoir de la volonté. Or tout acte d'une autre puissance que la volonté est au pouvoir de la volonté lorsqu'il est commandé par la volonté. C'est pourquoi l'acte commandé ou acte extérieur est volontaire au même titre que l'acte de choix ou acte intérieur. L'intellect n'est en rien constitutif du caractère pratique d'un acte, et il ne peut l'être, dans la mesure où l'acte pratique est acte libre, même si l'acte pratique est indissociable de la rectitudo.

Acte libre, la praxis est aussi un acte qui requiert la droite raison. Il n'y a en effet de praxis que là où il y a justice. L'acte pratique est éminemment acte juste. Mais comme la volonté humaine ne se décide pas d'elle-même à accomplir un acte juste, puisqu'elle n'a pas sa règle de justice en elle-même, et que cette règle doit lui être montrée, elle doit se conformer à la connaissance directrice de l'intellect pratique. L'acte pratique doit ainsi suivre le dictat de l'intellect pratique afin d'être juste. Se réclamant d'Aristote, pour lequel le choix exige la droite raison, Duns Scot étend cette exigence à toute volition de telle sorte qu'elle concerne aussi bien l'actus imperatus que l'actus elicitus. Cependant si est praxis soit l'acte de choix, soit l'acte commandé, il n'en reste pas moins que Duns Scot établit une distinction importante entre les deux types d'actes. Ce qui est en jeu dans cette distinction, ce n'est rien moins que le statut de la praxis et son rapport à la connaissance pratique.

Dire que l'acte pratique est soit l'acte de choix, soit l'acte commandé par la volonté à une autre puissance, n'est pas une détermination suffisante de la praxis. Duns Scot va en effet distinguer ce qui est originairement praxis de ce qui ne l'est que d'une manière dérivée. L'acte originairement pratique est celui qui suit originairement l'intellection et qui est originairement décidé conformément à la droite raison, selon les déterminations de la praxis livrées plus haut. C'est pourquoi la praxis ne peut résider originairement dans l'acte commandé, puisque l'acte commandé ne suit pas immédiatement l'intellection, mais la suit médiatement via l'acte de choix. L'acte originairement pratique est l'acte de choix. L'acte commandé est secondairement pratique, il tient sa dimension pratique de l'acte de choix. Il est pratique par accident alors que l'acte de choix l'est essentiellement :

« L'acte commandé par la volonté n'est pas immédiatement praxis mais l'est par accident, parce qu'il n'est pas immédiatement postérieur à l'intellection ni n’est par nature immédiatement élu conformément à la droite raison. Il faut donc qu'un autre acte soit immédiatement praxis ; cet acte n'est pas autre chose que la volition, parce que l'acte commandé reçoit les conditions qui ont été dites ; la première condition de la praxis est donc sauvée dans l'acte d’élection » (Ordinatio, Prologus, 234).

Pour souligner le caractère originairement pratique de l'acte de choix, Duns Scot affirme que, même s'il n'était pas suivi d'un acte commandé, l'acte de choix serait quand même praxis, alors que l'inverse n'est pas tenable : l'acte commandé n'est praxis qu'à la condition d'être précédé par l'acte de choix.

François Loiret, tous droits réservés.

#DunsScot

46 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now