• François Loiret

L'action comme activité pratique selon Duns Scot II.

Mis à jour : 5 juin 2019



Pour Duns Scot, la praxis ne réside pas originairement dans l'acte extérieur et ne trouve pas non plus dans l'acte extérieur sa réalisation, comme le soutenait Henri de Gand, elle est déjà réalisée dans l'acte intérieur qu'est l'acte de choix. La libéralité, donne en exemple Duns Scot, ne réside pas dans l'acte même de donner, qui est l'acte commandé, mais dans le choix, dans la résolut ion de donner même si le choix, la résolution ne peut être suivie d'effet, parce que celui qui se décide à la libéralité ne dispose pas des moyens de cette libéralité :

« Soit un homme qui ne dispose pas d’une somme d’argent, à qui cependant son imagination représente cette somme. Si, avant que l’acte qu’il choisit ne devienne principe efficient pour une faculté subordonnée, il choisit de distribuer généreusement cette somme d’argent comme s’il en disposait, alors la consécution postérieure, c’est-à-dire la distribution, n’est pas requise pour que l’acte et l’habitus soient vertueux, car lorsqu’un objet est représenté dans une image mentale, qui peut donner lieu à un acte de libéralité, toutes les conditions d’un choix délibéré sont réunies, et la libéralité procède du choix qui est fait, ou ce choix a sa source dans la libéralité ; si l’acte extérieur fait matériellement défaut, la consécution de l’acte ultérieur n’est pas requise, ni quelque chose d’extérieur, ni que le choix soit ordonné à quelque chose d’extérieur » (Ordinatio, Prologus, 288).

La décision ferme d'être libéral (décision ferme en effet car l'electio n'est pas à comprendre comme choix d'une manière plus ou moins vague, mais bien comme décision résolue) est l'acte pratique lui-même, et c'est seulement en vertu de cette décision que l'acte de donner peut être libéral.

Si l'electio est originairement la praxis, ce n'est pas parce qu'elle dépend elle aussi de principes pratiques, c'est parce qu'elle est immédiatement acte de la volonté à la différence de l'actus imperatus puisque « c'est dans la volonté que l'acte pratique réside immédiatement » précise la Lectura (Lectura Prologus, Pars 4, q 1-2, 176). L'electio ne dépend en effet de principes pratiques (la droite raison et l'habitus de vertu) que parce qu'elle est acte de la volonté. C'est que semble ne pas comprendre Sondag lorsqu'il écrit que « bien que la pratique relève fondamentalement de la volonté, en tant qu'elle se distingue de l'intellect par le pouvoir d'élection qu'elle détient, l'acte volontaire ne serait pas libre si l'intellect ne connaissait pas avant le bien fondé des règles pratiques » (introduction à La Théologie comme science pratique, p.77). Sondag fonde ainsi explicitement la liberté de la volonté sur la connaissance et manque ainsi radicalement l'événement scotiste. L'intellection des règles pratiques ne peut fonder la liberté de l'acte volontaire puisque l'exigence de règles pratiques procède justement de la liberté de l'acte volontaire. La même esquive de ce qui a lieu chez Duns Scot se répète un peu plus loin lorsque Sondag affirme que « c'est seulement grâce à la connaissance de son objet que l'acte d'aimer, est, comme il [Duns Scot] le dit clairement, un "acte libre". Et c'est là, croyons-nous, la raison pour laquelle notre auteur affirme avec force que la connaissance précède l'acte pratique de la volonté » (idem p.84). Duns Scot n'affirme pas « avec force » que la connaissance précède l'acte pratique, ce qu'il affirme plutôt avec force, c'est que l'antériorité de la connaissance n'est pas fondationnelle. Là où Duns Scot opère une défondation, Sondag lit une fondation et se méprend du même coup totalement sur la liberté de l'acte d'amour. L'acte d'amour est un acte libre, nous l'avons vu, parce que l'amour n'est pas assimilable à une passion, mais relève de la volonté. A aucun moment Duns Scot n'affirme que la connaissance est constitutive de la liberté de l'acte d'amour. L’electio est originairement praxis parce qu'elle est originairement acte volontaire, comme nous l'apprend encore le Quodlibet :

« Lorsque l'acte extérieur est joint à l'acte intérieur et procède du dernier, il ne devient pas seulement un acte volontaire, mais il a une raison distincte pour l'être, car il est "médiatement volontaire" alors que l'acte intérieur est "immédiatement volontaire" » (Quaestiones quodlibetales XVIII n.21).

La praxis est l'acte intérieur qui n'est rien d'autre que l'acte de choix, et elle l'est parce que l'acte intérieur est entièrement acte de la volonté, ce qui n'est pas le cas de l'acte extérieur, qui est l'acte commandé par la volonté à une autre puissance. La distinction de l'acte immédiatement pratique et de l'acte médiatement pratique recouvre celle de l'acte immédiatement volontaire et de l'acte médiatement volontaire. Est pratique l'acte volontaire et du même coup libre. Il n'y a de praxis que là où il y a liberté. L'acte commandé tient sa liberté de l'electio puisque d'une part cet acte commandé fait intervenir d'autres puissances que la volonté, et donc des puissances non libres, et que d'autre part, l'electio est, en tant qu'acte originaire de la volonté, l'acte originairement libre.

L'identification de l'acte originairement pratique avec un acte purement volontaire permet à Duns Scot d'affirmer, à la différence d'Aristote, que l'acte pratique est au plus haut point acte d'amour. C'est en effet comme amour que s'accomplit la liberté. La fondation de la praxis dans la volonté assure ainsi l'identification de la théologie pour nous à la science pratique. Avec une indulgence non feinte vis à vis d'Aristote, qui manifeste implicitement en contrepartie une sévérité certaine à l'égard des maîtres ès arts et des théologiens, Duns Scot peut ainsi affirmer :

« Si donc le Philosophe était d'accord avec nous, et posait que l’amour de la fin est un acte libre, qui peut être élu droitement ou non, et ne peut être élu droitement que s'il est élu conformément à une raison droite, qui non seulement montre l'objet, mais encore dicte la manière dont l'acte doit être élu, il aurait posé sans aucun doute une connaissance pratique regardant cet acte d’amour parce qu’elle est conforme à un appétit droit » Ordinatio Prologue, p.5, q.1-2, 302).

Parce que la praxis a pour lieu la volonté, parce que l'acte originairement praxis est un acte purement volontaire, la connaissance pratique est au plus haut point théologie et non science morale. Les théologiens qui se sont évertués à assimiler la théologie à une connaissance spéculative manifestaient, par une soumission à l'aristotélisme, leur oubli de la véritable praxis qu'est l'amour.

François Loiret, tous droits réservés.

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