• François Loiret

L'action comme dynamisme automoteur chez Duns Scot.

Mis à jour : 5 juin 2019



Dans la Lectura, Duns Scot dit que la volonté « meut » selon l’acte premier, dans la Reportatio, il précise : « Il n’y a donc pas seulement ici une action transitive, mais il faut une action du genre Action envers un terme et ce terme est l’opération. Cette action est une action immanente parce qu’elle passe du repos à un acte qui n’est pas causé dans un autre étant. Donc comme l’acte premier cause quelque chose en un autre étant, il peut ainsi causer l’acte second en lui-même » (I d.3). Ce que Duns Scot nomme ici « Actio » n’est pas l’acte second, la volition, mais l’acte premier. Les éclaircissements à ce propos peuvent être trouvés dans le premier livre du Commentaire des Sentences, distinction 3, dans la question XIII du Quodlibet, mais aussi dans le quatrième livre du Commentaire des Sentences, distinction 13.

L’acte intérieur de vouloir, comme l’acte intérieur d’intelliger, n’est pas proprement une action du genre action, soutient Duns Scot, même s’il présente certains traits de l’action du genre action. La volition, comme l’intellection, est une opération et les opérations tombent sous la catégorie de la qualité, non sous celle de l’action. Dans la Lectura, Duns Scot avance une argumentation qu’il reprendra dans la question XIII du Quodlibet, selon laquelle les opérations se distinguent des actions dans la mesure où les premières dépendent des secondes et en dépendent comme de produits : les opérations, volition et intellection sont produites, et leur production relève de l’action. Autrement dit, l’acte second (opération) suppose l’acte premier comme activité immanente productrice :

« Les actes premiers n’ont pas d’actes antérieurs qui les produisent, mais les actes seconds en ont, et pour cette raison, il y a ici parent et progéniture » (Lectura I d.3 p.3 q.4 n.453).

A l’acte premier ou action revient le caractère producteur qui fait qu’il confère l’être à son produit, l’acte second, qui peut alors être qualifié de terme de l’action. Plus précisément, le genre « action » se différencie en action immanente et action transitive. L’action est transitive lorsque le terme de l’activité est extérieur à la puissance agissante ; elle est immanente lorsque le terme de l’activité est immanent à la puissance agissante, mais dans tous les cas, le terme ne préexiste pas à l’activité, il est produit ou suscité par elle :

« Alio modo potest actio de genere Actionis dividi in actionem immanentem, et transeuntem, sicut superius in inferiora. Nam non solum ad formam inductam per motum in passum aliud ab agente, est actio de genere Actionis, sed etiam ad formam inductam per mutationem in ipsomet agentem” (Quodlibet, q.XIII, n.27).

Dans le cas de la production de la volition, comme de l’intellection, le terme de l’activité est immanent à la puissance agissante, et c’est la volition ou l’intellection. Si les actes seconds, les opérations peuvent être nommés opérations, c’est parce qu’ils partagent deux traits de l’action : comme l’action, ils sont toujours en devenir (semper in fieri) et ils tendent toujours vers un terme, car, affirme Duns Scot, « Il est inintelligible en effet qu’une intellection soit une intellection, ou une volition une volition, sans être l’intellection ou la volition d’un terme quel qu’il soit » (L’image, n.603). Par contre, les actes seconds ou opérations ne produisent pas ou ne suscitent pas leur terme. La volonté qui veut A produit bien en elle la volition de A, elle peut même produire A, mais la volition de A quant à elle ne produit rien : ainsi la volonté qui veut le mariage produit en elle la volition du mariage, elle peut même produire le mariage, le réaliser mais la volition du mariage ne produit rien, le voulu lui est prédonné. Ce qui nous importe ici, c’est le premier trait de l’action, que l’opération partage avec elle et qu’elle tient d’elle, à savoir l’esse in fieri. L’acte premier nomme une activité originaire, une activité qu’aucun être en puissance ne précède, qui n’est rigoureusement pas envisageable en termes d’acte et de puissance et qui n’est pas appréhendable en termes temporels (ou du moins ne s’agit-il pas d’une temporalité articulée selon la succession). Il s’agit d’un dynamisme automoteur dont les actes seconds sont les produits. Dans la production de la volition dans la volonté, l’acte premier est un dynamisme automoteur immanent et illimité. Si l’acte second est le terme immanent de l’acte premier, cela ne signifie en rien que cet acte second achève l’acte premier, l’accomplit. L’acte premier déborde toujours tout accomplissement. C’est pourquoi Duns Scot envisage les principes actifs, et donc la volonté, comme des causes illimitées :

« La seconde est l’indétermination de la puissance active, qui ne provient pas d’un manque de forme, mais de l’illimitation et de la perfection de la forme et de l’acte à des effets différents et opposés » (Lectura II d.25 q.unica n.92).

L’acte premier est une activité toujours en devenir, mais le devenir dont il est question ici n’est pas assimilable à un processus temporel successif et en ce sens se distingue foncièrement du mouvement aristotélicien. Le mouvement chez Aristote est articulé selon le temps, dans une succession de maintenants. C’est cette successivité du mouvement qui est abolie dans le « semper in fieri » qui caractérise les principes actifs, et par-dessus tout la volonté. L’activité illimitée de la volonté dans l’acte premier n’est pas soumise à la succession. L’automouvement de la volonté est donc pensé par Duns Scot comme une activité immanente, illimitée et non successive qui constitue le lieu de la production de toute volition, activité qui échappe à la distinction de la puissance et de l’acte et qui n’est pas envisageable comme mouvement. Il en va un peu de cet automouvement comme il en va de la vie chez Aristote qui a ce trait caractéristique d’être toujours en acte. Cet automouvement exclut d’emblée toute actuation de la volonté par l’objet ou l’intellect.

François Loiret, tous droits réservés.

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