• François Loiret

La richesse, c'est le bon marché.



L’épicier Edouard Leclerc avait peut être mieux compris l’intuition fondamentale d’Adam Smith que bien des économistes et des commentateurs du philosophe écossais. Il est vrai que pour saisir cette intuition fondamentale, il faut lire les Leçons sur la jurisprudence, ouvrage généralement peu lu. On a reproché à Adam Smith de parler de la richesse sans la définir. Or dans les Leçons sur la jurisprudence, il la définit très précisément :

« Le troisième objet de la police se rapporte aux moyens convenables pour produire la richesse et l’abondance dans le pays, c’est-à-dire la modicité des prix. Car ces termes de « richesse » et de « bon marché » sont d’une certaine façon synonymes » (p.492).

La police est une partie de la jurisprudence qui est la science du droit et du gouvernement. Cette partie concerne l’opulence qui est entendu par Adam Smith comme une fin des gouvernements en vue de favoriser le bonheur des hommes sur cette terre. Or dans ce passage des Leçons sur la jurisprudence, Adam Smith définit en quoi consiste l’opulence. Comme Aristote et comme Locke, il ne soutient pas qu’elle consiste dans l’abondance d’argent. Du même coup la vie riche n’est en rien la vie qui consiste à accumuler de l’argent. L’opulence réside essentiellement dans la modicité des prix, autrement dit dans le « bon marché ». On doit remarquer que cette définition de l’opulence demande à être comprise comme celle de l’opulence d’une nation. Une nation est opulente non en ce qu’elle possède beaucoup d’or et d’argent, mais en ce que les biens disponibles sur le marché sont à bas prix pour ceux qui y vivent. Il ne s’agit en rien de prix au sens absolu, mais de prix au sens relatif : si dans une nation A les biens sont bon marché alors que dans une nation B, ils ne le sont pas quoique dans la seconde les prix au sens absolu soient plus faibles que dans la nation A, il n’en reste pas moins que c’est la nation A qui est la plus riche. Au Canada, les biens sont meilleurs marché pour les habitants qu’en Bolivie quoique les prix en Bolivie puissent être inférieurs pour beaucoup de produits à ceux du Canada : ce n’est pas la Bolivie qui est la nation riche, mais le Canada. Il faut bien voir ici que la modicité des prix va de pair avec leur abondance : une nation riche est une nation dont les habitants peuvent se procurer beaucoup de biens à bon marché. Cette définition de la richesse d’une nation a deux implications sur lesquelles il faut insister. La première comme l’indique l’expression « bon marché », c’est que la richesse est indissociable du marché. En d’autres termes, plus le marché est étendu, plus l’accès des produits au marché est facile, plus la nation est riche. Le « bon marché » va de pair avec l’extension du marché, c’est pourquoi toute restriction de l’accès au marché loin d’augmenter la richesse, la diminue. C’est pourquoi aussi les nations où la marché est rudimentaire, où il n’existe même pas un marché national, mais de multiples marchés locaux, ne peuvent être des nations riches. La seconde implication semble évidente, mais il est nécessaire d’y insister : dans une nation riche où les biens sont par définition d’un prix modique, le plus grand nombre a accès à ces biens. Une nation riche n’est pas une nation où une minorité de privilégiés jouit d’un haut niveau de vie et où le reste croupit dans la misère, c’est au contraire une nation où les biens sont en abondance et accessibles à tous. Adam Smith, à la différence de Locke, n’hésite pas à parler de luxe. Reprenant l’exemple lockéen du journalier anglais, il écrit :

« Nous constatons, conformément à ceci, qu’un journalier ordinaire qu’on ne peut que faussement décrire comme vivant très simplement a accès à plus de commodités et de luxes de la vie que n’en a un chef indien qui se trouve à la tête de 1000 sauvages dénudés » (Leçons sur la jurisprudence, p.498).

La vie riche n’est pas une vie frugale, mais une vie luxueuse si l’on comprend par là que le luxe réside dans l’accès à des biens et à des plaisirs complètement déconnectés de la simple subsistance. Adam Smith s’emporte d’ailleurs violemment contre ces esprits chagrins qui dénoncent le fait que le bas peuple prétend désormais à des biens et à des divertissements qui devraient être réservés aux groupes supérieurs. Loin de voir en cela un avilissement, il y voit au contraire un enrichissement. Des philosophes tristes comme Adorno qui se croyait marxiste mais qui était plutôt un élitiste nietzschéen ont déploré la vie abîmée par le marché puisque le marché déversait un tas de camelotes. Ils ne se sont pas rendu compte que bien des camelotes déversés autrefois sur le marché sont devenus aujourd’hui des objets recherchés comme le soulignait ironiquement Veblen dans la Théorie de la classe de loisirs : une bourgeoisie qui se veut en rupture et qui cultive le goût de « l’authentique » se fournit en vieilleries, se croyant à l’abri du marché alors qu’elle ne voit pas que les vieilleries dont elle raffole étaient autrefois de la camelote déversée sur le marché au sens d’Adorno. Toujours est-il que l’enrichissement de tous sans exception est la tâche que le philosophe écossais assigne à la police et donc du même coup au gouvernement. Le gouvernement n’a plus pour fin d’assurer la subsistance des plus pauvres- comme chez Aristote ou Thomas d’Aquin-il a pour fin de sortir les pauvres de la pauvreté en permettant l’abondance de biens à bon marché. La vie riche est la vie dans l’opulence, dans l’abondance de biens à bon marché et c’est dans cette mesure qu’elle a une portée universelle à l’échelle d’une nation. Mais en cela, les gouvernements ne font que suivre la nature humaine.

François Loiret, tous droits réservés.

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