• François Loiret

La triple fondation du marché.



Le marché au sens d’Adam Smith n’est pas une entité supérieure qui domine les hommes et qui les ploie sous son joug comme on le lit trop souvent dans les gazettes qui le personnifient outrancièrement. Le marché n’agit pas puisqu’il consiste concrètement dans les transactions des hommes. A la différence de Locke, Smith ne fonde pas la richesse sur le labeur, mais sur le marché comme l’indique l’équivalence des mots « richesse » et « bon marché ». En effet, même si une nation riche suppose le développement de la division du travail, cette division du travail est fonction de l’étendue du marché. Pourquoi y a-t-il plus de métiers différents dans les grandes villes que dans les campagnes demande en son temps Adam Smith ? Parce que dans les grandes villes le marché est plus étendu. Personne n’irait installer une fabrique de clous dans une campagne reculée où il n’y pas assez d’acheteurs pour les clous. Le marché ne repose donc pas sur la division du travail, mais bien la division du travail sur le marché comme le dit explicitement Smith dans les Leçons sur la jurisprudence :

« C’est l’existence même d’un marché qui, à son commencement, a occasionné la division du travail et l’extension du marché est ce qui mets certains dans la capacité de la mener encore plus loin » (p.521).

A la différence de l’homme de Marx, l’homme d’Adam Smith n’est pas d’abord un producteur. Ce qui le caractérise en effet, c’est une propension naturelle à échanger. Il s’agit d’ailleurs seulement d’une propension naturelle, pas d’une essence. Alors que Marx prétend saisir dans le travail l’essence de l’homme, Adam Smith ne prétend pas que l’échange est l’essence de l’homme. Le marché s’enracine dans une propension naturelle des hommes à échanger qui se rencontre partout où il y a des hommes, mais qui ne se déploie que dans un contexte institutionnel favorable, à savoir si des institutions juridiques et politiques garantissent la rectitude des échanges, ce qui est seulement le cas des sociétés commerçantes. Cette propension naturelle à échanger s’enracine elle-même dans une propension naturelle à persuader (héritage grec). Les hommes, observe Adam Smith, dans leurs rapports quotidiens, s’efforcent constamment de persuader les autres de tout et de n’importe quoi. A propos de n’importe quel événement, ils se soucient d’obtenir l’approbation des autres et ils sont chagrinés s’ils ne l’obtiennent pas. Ce désir d’être cru par les autres hommes, d’obtenir leur approbation, d’être admiré même par eux, ne relève pas d’une vanité mal placée, il est indissociable de la nature sociale des hommes. Les hommes en tant qu’êtres sociaux ont le souci que leurs paroles, leurs actes, leurs conduites soient approuvées par les spectateurs, et en cela a lieu l’opération de la sympathie qui comme telle n’est pas tant un sentiment que l’opération qui consiste à se mettre à la place des autres. La sympathie n’a en tant que telle rien d’affectif ni d’altruiste : son enjeu est l’approbation morale. Se mettre à la place d’un autre, ce n’est pas l’aimer, c’est tenter de comprendre sa conduite, ce qui n’est pas la même chose. Le désir d’échanger dans la mesure où il s’enracine dans le désir de persuader – ce qui n’est guère étonnant car il n’y pas d’échange sans persuasion- ne peut donc reposer sur le seul égoïsme, qui est une passion ni sociale, ni asociale, mais sur un égoïsme régulé par la sympathie. Le marché n’est donc pas une construction intentionnelle des hommes, il apparaît spontanément avec les premières transactions humaines, mais ne se déploie que si des institutions juridiques et politiques favorisent ce déploiement en protégeant la propriété, les contrats, la liberté de commercer. Toutefois l’extension du marché au point que les biens soient à bon marché ne suppose pas seulement la propension naturelle des hommes à échanger, elle suppose aussi le désir naturel des hommes d’améliorer leur condition. Il ne s’agit pas comme tel d’un désir de devenir plus parfait, mais d’un désir de vivre mieux. Ce désir, tout naturel qu’il soit, ne se déploie que si les circonstances sont favorables. Si les institutions politiques et juridiques font obstacle à ce désir, il y a peu de chances qu’il s’épanouisse. Un hilote spartiate ou un fellah égyptien ne pouvait avoir ce désir alors qu’un paysan européen du XIIIe pouvait l’avoir. Or comme la manière la plus facile d’améliorer sa condition est de s’enrichir, il s’ensuit que le désir d’améliorer sa condition se présente comme un désir de s’enrichir et la manière la plus éthique de s’enrichir n’est pas de se livrer à la guerre, de voler, de tromper, mais d’accéder au marché, et pour cela d’épargner. Le marché est donc à la confluence de trois dispositions humaines, la disposition à échanger, la disposition à persuader, la disposition à s’enrichir. Il est le libre jeu du déploiement de ces trois dispositions. Favoriser ce libre déploiement, c’est ce qui amène l’opulence pour tous. La vie riche telle que la comprend donc Adam Smith est bien la vie dans l’opulence universelle, ce qui ne signifie pas que tous soient très riches, qu’il n’y ait pas des très riches et des moins riches. Mais si Adam Smith nous présente bien les conditions de l’avènement de l’opulence, qu’a-t-il à nous dire sur cette opulence elle-même ? Si nous savons que pour que l’opulence règne, l’épargne, les transactions commerciales libres, la division du travail sont des conditions sine qua non, une fois l’opulence là, comment y vivre ? On pourrait considérer que des philosophes comme Aristote et même Locke ou des théologiens comme Thomas d’Aquin avaient à nous dire quelque chose à ce propos et qu’Adam Smith sur ce point est muet. Du même coup cette vie dans l’opulence ne courre cependant-elle pas le reproche d’être une vie épithumique comme disait Aristote, une vie sans grandeur ? Tout dépend de ce que l’on entend par grandeur car si l’on associe la grandeur à l’héroïsme, on risque de se retrouver non pas héros, mais complices de massacres, comme on l’observe encore aujourd’hui chez les tenants de l’extrémisme. Ne risque--elle pas comme l’affirmait Dostoïevski d’être une vie livrée à l’ennui ? Ne risque-t-elle pas enfin comme le diagnostique Peter Sloterdijk d’être un enfoncement dans la banalité ? Pour le saisir, il faut envisager les vertus. S’il est une vertu qui préside à l’enrichissement des nations et de tous, c’est la prudence qui incite à épargner et à bien placer les capitaux (capitals), mais ce n’est pas la seule vertu et encore moins la plus haute. La plus haute des vertus est la bienveillance qui se manifeste dans l’amitié, la générosité, la libéralité notamment. Adam Smith n’a jamais soutenu que des hommes vivant dans l’opulence devaient être des égoïstes radicaux ne se souciant que de leur intérêt. D’abord, des égoïstes radicaux ne peuvent en rien s’enrichir et enrichir les autres car ils sont complètement indifférents aux autres. Ensuite des hommes vivant dans l’opulence sont tenus d’être bienveillants et ils le sont d’autant plus qu’ils vivent dans l’opulence. Plus l’opulence règne, plus les hommes s’enrichissent, plus s’ouvre la possibilité de l’exercice de la bienveillance, car on ne peut attendre de ceux qui sont misérables cet exercice. L’opulence ouvre donc l’opportunité de l’exercice de la plus haute des vertus. Mais cette vertu doit aussi être celle des gouvernants : le règne de l’opulence est aussi celui où le gouvernement est tenu d’être bienveillant et il l’est non en pratiquant l’assistanat et le clientélisme, mais en favorisant l’instruction des hommes pour les arracher à tous les fanatismes possibles. La vie riche pensée comme vie opulente au sens d’Adam Smith ne se présente au fond jamais comme une vie vouée à la possession ou à l’accumulation, elle n’est jamais foncièrement une vie qui possède ni même une vie qui prend. Dans cette perspective, l’opulence n’est pas une déchéance comme l’affirmait les penseurs de l’Ecole de Francfort, elle est une chance à saisir car s’il n’est pas de don sans possession, comme l’a montré Aristote, l’exercice du don est d’autant plus facilité que l’opulence touche tout le monde. C’est pourquoi la vie riche ne peut se déployer qu’en encourageant cet exercice comme un exercice libre et non comme un exercice contraint. C’est pourquoi Adam Smith soulignait que si la justice est une vertu que l’on doit imposer aux hommes, la bienveillance ne l’est pas. Ce n’est pas en encourageant l’envie, la jalousie, et en dénonçant dans les hommes des êtres avides, mus par leurs intérêts que la philosophie peut favoriser la vie riche comme vie qui donne, bien au contraire. Une telle philosophie en propageant une idée basse des hommes favorise justement les comportements bas.

François Loiret, tous droits réservés.

#AdamSmith

56 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now