• François Loiret

L'artificialité de l'essence selon Hobbes.

Mis à jour : 5 juin 2019



Hobbes, qui pratiquait couramment le grec et le latin, souligne à juste tire que les mots « essence », « essentialité », « entité » dérivent du verbe être. Ils ont été formés à partir du verbe être comme on peut encore le remarquer en français avec les mots « être », «étant ». Le mot « essence », essentia en latin, dérive bien en effet du verbe latin esse. Or cette dérivation qui ne peut exister que dans les langues qui possèdent le verbe être, tient au rôle de ce verbe dans la proposition, c’est-à-dire dans la prédication. Quel est le rôle de ce verbe ? Hobbes soutient que le verbe être fait partie des mots qui servent à nommer « la consécution » entre deux mots. Par exemple, dans la proposition « Un homme est un corps », le mot « est » ne fait que nommer la relation entre le mot « homme » et le mot « corps » et ces deux mots sont à entendre comme nommant la même chose. Cela revient à dire d’ailleurs que la proposition « Un homme est un corps » est vrai parce que le mot « homme » d’un côté et le mot « corps » de l’autre nomment bien le même étant. Si nous n’avions pas le verbe être, la relation entre les deux mots serait quand même envisageable, comme dans l’expression «Un homme, un corps » ou « homme, corps ». Le verbe être ne nomme donc que la relation logique de connexion entre deux mots et rien d’autre. Il faut entendre par là que le verbe être n’a qu’une signification logique, il n’a jamais de signification ontologique. La proposition « L’homme est un animal rationnel » ne définit pas l’homme, elle définit le mot « homme » et dans cette proposition « animal rationnel » n’est que l’explication du mot « homme », ce n’est en rien la définition de ce qu’est l’homme comme l’affirmait Thomas d’Aquin. En d’autres termes la proposition « L’homme est un animal rationnel » ne signifie en rien que «animal rationnel » est l’essence de l’homme au sens d’une essence réelle pas plus que la proposition « L’homme est un corps » ne signifie que le corps est l’essence de l’homme ou plus précisément que l’essence de l’homme réside dans la corporéité ou encore la proposition « Les corps animés sont des corps vivants » ne signifie en rien que ces corps possèdent la vie ou que la vie soit leur essence. Dans la même perspective la proposition « L’homme est un être social » ne signifie en rien que la socialité soit l’essence de l’homme, ou que l’homme possède l’être-social, elle ne fait qu’énoncer la relation logique entre deux mots qui dénomment la même chose. Etre social n’est pas plus réel qu’être corps ou qu’être vivant. Dans tous les cas, il ne s’agit que de mots, que de manières de dire et rien de plus. Pour Hobbes, les auteurs comme Aristote, Thomas d’Aquin et bien d’autres ont attribué au verbe être une signification ontologique qu’il ne peut avoir et c’est ce qui les a conduit à imaginer qu’il y avait bien une essence réelle de l’homme, une essence réelle de l’animal, une essence réelle de quoi que ce soit. Plus précisément, c’est ce qui les a conduit à imaginer qu’il pouvait y avoir des essences universelles réelles. Dans cette perspective, « l’être-homme », «l’être-animal », « l’être-beau », « l’être-juste », « l’être-vertueux », mais tout aussi bien « l’être-social », « l’être-femme » ne sont que des manières de dire et ne sont en rien des déterminations réelles des étants. Du même coup, toute question portant sur l’essence universelle est dépourvue de sens. Demander comme Platon « Qu’est-ce que la beauté en soi ? », ou encore demander « Qu’est-ce que l’homme en soi » est absurde. Dans la version latine du Léviathan, Hobbes ira jusqu’à dire : « L’essence n’est donc pas une chose créée ou incréée, mais une dénomination fabriquée artificiellement » (p.698). Les essences universelles au sens large ne sont en rien des déterminations réelles, ce sont des entités purement artificielles dont nous nous servons dans les sciences, mais auxquelles nous ne devons absolument pas prêter une signification ontologique. Elles sont d’autant plus artificielles qu’elles ne sont que des manières de dire, qu’elles n’ont de présence que nominales puisque les mots, soutient Hobbes, sont eux-aussi des fabrications de l’homme comme le sont aussi les définitions des mots et même les vérités. Dans le De corpore, Hobbes n’hésite pas à écrire : « Les premières vérités naissent de l’arbitre de ceux qui les premiers attribuèrent des noms aux choses, ou les reçurent de l’attribution des autres. En effet, est vrai, « L’homme est un animal », mais parce qu’il a plu d’imposer ces deux noms à la même chose » (8, p.248). La proposition « L’homme est un animal » ne peut en rien énoncer une essence réelle de l’homme puisqu’elle n’est que la relation logique entre deux appellations des hommes singuliers, à savoir « homme » et « animal ». Ces appellations ne reposent en rien sur les choses, elles relèvent entièrement de l’arbitre humain, non du libre-arbitre puisque Hobbes nie l’existence du libre arbitre, ni du caprice. Hobbes veut dire ici que les définitions sont entièrement affaire d’institution humaine comme les lois civiles. Elles ne sont pas arbitraires au sens où elles dépendraient du caprice des hommes – de sorte que chacun pourrait les changer à sa guise- elles sont arbitraires au sens où elles relèvent seulement d’une convention établie par les hommes. Du même coup, elles ne s’enracinent en rien dans la nature des choses. C’est pourquoi lorsque Hobbes propose de n’envisager les étants que comme des corps, il ne fait en rien preuve de matérialisme, ce serait croire de manière superstitieuse que la matière est l’essence réelle des étants, il fait seulement preuve d’efficientisme, terme juridique qui convient le mieux à sa position : il s’agit seulement de déterminer quelle approche est la plus efficiente et pas du tout de se prononcer sur l’essence des choses. On a constamment exagéré le prétendu « matérialisme » de Hobbes, comme on a aussi constamment exagéré sont prétendu « mécanisme ». On n’a pas vu que Hobbes pensait en juriste à la manière des civilistes médiévaux et que les essences étaient à comprendre comme une forme de fictio iuris. Les essences sont des fictions dont le philosophe ne peut se passer pas plus que le civiliste ne peut se passer de la fiction de la personne collective par exemple.

François Loiret, Dijon, tous droits réservés.

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