• François Loiret

La mort de Dieu comme mort du monde.



Dieu chez Aristote nomme à la fois l’être le plus haut, le plus parfait, et le bord ultime du monde, la sphère immatérielle qui englobe tout ce qui est et qui confère à tout ce qui est sa cohésion. Dieu est ici le nom de ce sans quoi il n’y aurait pas de Kosmos au sens grec comme totalité close sur elle-même de tous les êtants. A partir de là, on peut envisager une déclaration souvent mal comprise du philosophe allemand Nietzsche dans son ouvrage le Gai Savoir publié en 1882. Dans le § 125 du livre III, nous trouvons en effet la fameuse déclaration : « Dieu est mort ». Comme le montre le texte, Nietzsche écrit plus précisément : « Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ». Ce fameux fragment 125 ne parle pas seulement de la mort de Dieu, il parle aussi et surtout du fait que les hommes ont tué Dieu, qu’ils sont les assassins de Dieu. D’un strict point de vue religieux, qu’on soit Juif, chrétien ou musulman, parler du meurtre de Dieu par les hommes est dénué de sens. Comment les hommes pourraient-ils assassiner Dieu ? Or c’est bien d’un meurtre de Dieu que parle Nietzsche. En ce sens, la déclaration de Nietzsche « Dieu est mort » ne correspond pas du tout à un athéisme militant, car un athée ne tue pas Dieu, un athée a même paradoxalement besoin de Dieu car sa position ne se justifie que comme croyance en l’inexistence de Dieu. Cette déclaration de Nietzsche ne peut même pas correspondre simplement à une position anti-religieuse puisque comme on vient de le dire, le meurtre de Dieu n’a aucun sens à l’intérieur des religions de la Révélation. La méprise au sujet de cette déclaration de Nietzsche tient à ce qu’on associe trop hâtivement Dieu aux religions révélées et qu’on oublie que Dieu a pu être une figure philosophique indissociable du monde.

Si on regarde attentivement comment a eu lieu le meurtre de Dieu dont parle Nietzsche, on s’aperçoit que ce meurtre est avant tout lié à des questions cosmologiques et non à des questions religieuses. Le dieu qui a été tué n’est pas le Dieu de la Révélation, mais le dieu de la cosmologie. Nietzsche en effet pose explicitement la question : « Comment avons-nous fait cela ? » et il y répond longuement de la manière suivante :

« Comment avons-nous pu vider la mer ? Qui nous a donné l’éponge pour effacer l’horizon tout entier ? Qu’avons-nous fait, à désenchaîner cette terre de son soleil ? Vers où roule-t-elle à présent ? Vers quoi nous porte son mouvement ? Loin de tous les soleils ? Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue ? Et cela en arrière, de côté, en avant, vers tous les côtés ? Est-il encore un haut et un bas ? N’errons-nous pas comme à travers un néant infini ? Ne sentons-nous pas le souffle du vide ? ».

Comme cela apparaît de manière manifeste, la manière dont dieu a été tué ne renvoie pas à la perte de la foi en Dieu, elle n’évoque ni montée de l’agnosticisme ni développement de l’athéisme. Nietzsche ne prétend pas nous entretenir de la disparition des religions que certains font toujours disparaître trop tôt. De quoi nous parle Nietzsche exactement lorsqu’il évoque le meurtre de dieu ? Il parle de la terre qui erre avec nous dans le vide, il parle de la disparition du haut et du bas, il parle du souffle du vide. A trois siècles de distance, aussi étrange que cela soit, Nietzsche fait ici référence à ce qui a eu lieu après Copernic en astronomie. Le meurtre de Dieu renvoie à la révolution scientifique des XVIe et XVIIe siècle, il est avant tout implicitement associé aux noms de Copernic, Kepler, Galilée, Newton. On peut dire que ce meurtre est avant tout un forfait accompli par des astronomes et physiciens. Qu’est-ce que ces astronomes et physiciens ont détruit ? Ils ont détruit les merveilleuses enveloppes célestes dont parlait Aristote. Ils ont certes arraché la terre à son immobilité dans le bas du monde, mais en même temps, ils ont détruit l’ordonnance interne du monde aristotélicien. La terre est une planète au même titre que Mars ou Jupiter, mais toutes les planètes ne sont plus que des corps comme les autres en mouvement dans un espace vide. La terre erre dans l’espace, il n’y a plus au dessus d’elle et des hommes la splendeur des sphères célestes. Autour de la terre ne s’étend plus le ciel, mais le vide. Le ciel étoilé cher à Kant n’est même plus admirable. Mais si les enveloppes célestes sont abolies, ce qui est aboli avec elles, c’est l’enveloppe immatérielle ultime qui conférait au monde comme cosmos son ordre, sa cohésion, son unité. Cette enveloppe ultime, cette sphère extrême, c’est Dieu.

A trois siècles de distance de la révolution astronomique moderne, Nietzsche ne parle pas du tout de la mort des religions, il parle de la mort du monde sphérique d’Aristote, du Kosmos. « Dieu est mort » signifie : le monde est mort, le Kosmos admirable est mort. Autrement, le meurtre de Dieu se présente comme le meurtre du dieu d’Aristote, du dieu philosophique compris comme être impassible, parfait, intellectuel et surtout comme sphère immatérielle assurant au monde son ordre et assurant à l’homme la plus grande élévation dans la contemplation du monde. Si la sphère est morte alors il en résulte que la philosophie comme contemplation du monde est morte dans la mesure où l’univers physique ne forme plus désormais une belle totalité close sur elle-même à contempler.

Dieu est mort signifie donc : le Kosmos est mort, c’est-à-dire le monde comme totalité ordonnée est mort, le monde est désormais sans bord qui abrite tout ce qui est. Tout est froidement exposé au vide et les hommes plus que tous les autres êtres. C’est pourquoi la destruction des enveloppes aristotéliciennes a pour résultat la chute indéfinie des hommes : il n’y a plus rien vers lesquels ils puissent tourner leur regard pour s’élever. Mais comme le dieu philosophique n’est pas seulement la sphère ultime du monde mais aussi et en même temps la fin ultime du monde, ce dont quoi tout dépend dans le monde, cela implique que tout ce qui est dans le monde se retrouve désormais sans fin, non pas seulement sans but mais surtout sans accomplissement car la fin au sens d’Aristote est surtout accomplissement. Cette situation affecte principalement les hommes et parmi eux les philosophes. Si dieu est mort, alors la vie humaine est sans en vue de quoi, dépourvue de tout accomplissement et du même coup de tout sens. La vie humaine ne peut être alors qu’une vie inaccomplie. Poser la question de l’accomplissement de sa vie est désormais dépourvu de sens. L’exposition au vide prend désormais tout son sens : sentir le souffle du vide, c’est sentir que la vie humaine elle-même est vide, que les hommes eux-mêmes sont vides. C’est ce que ne comprennent pas ceux auxquels s’adresse l’insensé. Ils ne saisissent pas que si la sphère immatérielle est morte et toutes les autres sphères avec elle, la vie humaine est surexposée au vide au point que leur propre vie est vide. Tenter de combler ce vide de manière dérisoire, sans qu’ils s’en rendent compte, est ce qui leur reste : ils auront comme moyens dérisoires de combler ce vide les idéologies, la consommation, le tourisme, les Droits de l’Homme, le Kitsch. La question que pose Nietzsche est alors celle-ci : comment les hommes peuvent-ils mener une vie sensée dans un univers sans ordre, sans bord, et dépourvu de sens ? Et c’est cette question qu’il adresse à ses contemporains en décrypteur de la révolution astronomique du XVI et XVIIe siècles. La mort de la sphère impliquerait ainsi la déréliction de l’homme moderne qui ne sait plus à quoi se vouer lorsqu’il a perdu toute enveloppe cosmique et cosmo-théologique. Mais c’est accorder encore un crédit aux enveloppes cosmo-théologiques. Aussi n’est-il pas si certain que la destruction des enveloppes cosmos-théologiques soit l’événement traumatisant et inaugural dont Nietzsche prétend faire le diagnostic d’autant plus que dans le sombre tableau qu’il dresse de la situation de l’homme dans l’univers post-copernicien, Nietzsche oublie quelque chose d’essentiel. Il oublie que le décentrement de la terre n’est pas seulement une errance de la terre et des hommes, il est aussi la disparition de la terre comme lieu le plus mal famé du monde. Nietzsche semble en effet oublier qu’habiter au centre du monde ordonné, au plus loin du ciel étoilé, était loin d’être un privilège. Au fond, on peut se demander si Nietzsche n’a pas pris trop à la lettre les complaintes de ceux qui ont pleuré la mort du monde sphérique. Depuis, ce célèbre texte est devenu le cri de ralliement du nietzschéisme du pauvre qui n’a cessé de foisonner, même pas un cri, un réflexe pourrait-on dire, tant les réflexes tiennent parfois lieu de pensée. De tristes épigones s’imaginent à tort qu’ils sont sans doute ceux qui sont à la hauteur de l’événement relaté par Nietzsche.

François Loiret, Dijon 2016, tous droits réservés.

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