• François Loiret

La religion selon Hegel I.



Hegel : Leçons sur la philosophie de la religion.

Introduction d’après le cours de 1824

Les Leçons sur la philosophie de la religion de Hegel constituent la première et peut être même la seule philosophie de la religion. Certes avant Hegel, nous avons bien les Dialogues sur la religion naturelle de Hume et La religion dans les limites de la simple raison de Kant, mais ce ne sont en rien des philosophies de la religion. Dans le premier cas, il s’agit d’envisager la possibilité d’une religion naturelle, c’est-à-dire d’une religion reposant sur les principes de la raison humaine, dans le second cas, il s’agit dans l’optique d’une religion naturelle comprise comme partie de la morale, de passer au crible de la raison humaine l’enseignement du Christ conçu avant tout comme enseignement moral. Ces deux ouvrages s’inscrivent donc dans le contexte propre au 18ème siècle d’une religion fondée en raison. Or le propos de Hegel est tout autre.

Au sens hégélien, la philosophie n’a pas à élaborer des chimères tout en prétendant se fonder sur une raison abstraite, elle a recueillir le sens de ce qui est. C’est pourquoi, c’est seulement avec Hegel qu’apparaît une philosophie de la religion. Cette philosophie de la religion ne se propose pas d’établir une fumeuse religion philosophique, car à la différence de la philosophie raisonnante du 18è siècle, elle sait prendre la religion historique au sérieux. La philosophie de la religion considère la religion existante et la seule religion existante est la religion historique. Elle ne se propose en aucune manière de critiquer la religion historique, mais d’en délivrer le sens spéculatif. La philosophie de la religion est la considération pensante de la religion qui sait voir dans la religion la présence de la pensée elle-même. La philosophie de la religion reconnaît la religion et s’y propose d’y séjourner. Elle est la pensée qui reconnaît la pensée. Mais plus gravement encore, la philosophie de la religion, loin de se distancer de manière critique de la religion, va jusqu’à éprouver l’identité de la philosophie et de la religion.

I Dieu comme objet de la philosophie de la religion.

1 La détermination de la religion.

La philosophie de la religion a apparemment pour objet la religion. Or qu’est-ce que la religion ? Hegel commence par caractériser la religion de plusieurs façons.

D’abord la religion est ce qui a pour objet Dieu.

Ensuite la religion est la région du repos éternel et de la vérité.

Enfin la religion est pensée de Dieu au sens d’un savoir de Dieu.

Dans la mesure où l’objet de la religion est Dieu, il en résulte que l’objet de la philosophie de la religion est aussi celui de la religion. Cet objet n’est pas un objet comme un autre, il est l’objet suprême et absolu. Suprême parce qu’il est l’objet le plus haut qui soit, l’objet dont le degré d’être est le plus élevé. Absolu, parce qu’il est la condition de tout et n’est relatif à rien, par contre tout ce qui n’est pas Dieu est relatif à Dieu. La religion a donc pour objet l’absolu et la philosophie en tant qu’elle est un savoir de l’absolu est nécessairement un savoir de l’objet de la religion, un savoir de Dieu.

Mais la religion est aussi la région du repos éternel et de la vérité. Le but et le contenu de la philosophie de la religion est la religion, or la religion n’est pas du même niveau que toutes les autres régions de l’occupation et du savoir humain que Hegel nommera par la suite, à savoir les sciences, les arts, la vie politique. Dans la religion, dans la mesure où elle a Dieu pour objet, s’effacent toutes les énigmes, toutes les contradictions, toutes les souffrances de la vie. La vie ordinaire est déchirement, inquiétude et cette inquiétude a pour nom le temps. Vivre, c’est pour les hommes être voué au temps qui dévore tout. La religion ouvre aux hommes l’horizon d’un repos éternel en les arrachant au temps et à son inquiétude, et cet arrachement est aussi ce qui les mène à la vérité. La religion est la région de la vérité parce qu’en elle la vie humaine se sait vouée à autre chose que ses multiples occupations ordinaires, elle se sait vouée à Dieu, se sait vouée à l’Esprit. Hegel le précise plus bas lorsqu’il présente Dieu comme le centre, le terme et le commencement de tous les intérêts humains, de toutes les occupations humaines. Dieu est l’alpha et l’omega, à la fois le commencement, ce dont tout procède et le terme, ce à quoi tout revient et il l’est parce qu’il est l’Esprit absolu. L’homme est esprit et son existence spirituelle se manifeste dans les sciences, les arts, la vie politique en tant qu’il s’agit bien là de formations spirituelles. Mais ces formations spirituelles ne trouvent pas en elle-même leur vérité, leur être, elles le trouvent en Dieu. Pourquoi ? Parce que l’homme en tant qu’existence spirituelle, en tant qu’esprit, trouve son accomplissement dans la pensée la plus spirituelle qui soit, dans la pensée de Dieu, et du même coup dans la religion, puisque la religion pense Dieu. La religion est donc la région de l’accomplissement de l’existence humaine en tant qu’existence spirituelle. Dans la mesure où l’homme est esprit, il a sa vérité dans la religion, il a sa vérité en Dieu. Mais il ne peut le savoir que par et dans la religion, dans la mesure où la religion est en elle-même un savoir. Dans la religion, déclare Hegel contre les philosophes des Lumières, Dieu est su. Il y a un contenu positif et spéculatif de la religion. La philosophie de la religion n’a pas à opposer un savoir de Dieu à la religion, elle ne prétend pas savoir mieux que la religion ce qu’est Dieu, au contraire, elle se contente de dévoiler ce que sait déjà la religion en le déployant philosophiquement. Or que sait la religion de Dieu ? Elle sait que c’est en Dieu que se trouve le centre de toute existence humaine, que toutes les dimensions de la vie humaine ont leur principe animateur en Dieu, en d’autres termes que c’est en Dieu que repose la vie même de l’homme dans sa totalité. Si Dieu est le principe et le centre de tout, ce n’est pas cependant pas cette relation au tout de la vie humaine qui constitue sa vérité, son être. Dieu n’est pas su religieusement comme un être relatif au tout de la vie humaine, mais comme l’être absolu. Cela signifie que Dieu n’est pas en vue de la vie humaine, mais qu’il est en vue de lui-même : il est à lui-même sa fin. En ce sens, Dieu est dans son être inconditionné, absolu, et comme tel il n’est limité par rien et contraint par rien, c’est pourquoi Dieu est par excellence libre et illimité.

2 La vie dans la religion est le dimanche de la vie.

La religion n’est pas seulement un savoir, elle est aussi une pratique, elle se vit. C’est désormais de la religion comme religion vécue que va parler Hegel. Qu’est-ce vivre dans la religion, qu’est-ce que vivre religieusement ? Rigoureusement parlant, la vie religieuse est la vie absolument libre. Pourquoi ? La vie libre est comprise ici comme la vie qui est à elle-même sa propre fin, la vie qui n’est subordonné à rien d’autre parce qu’elle ne peut jamais être moyen pour autre chose et qu’en elle l’être humain n’est non plus jamais moyen. La vie religieuse est à elle-même sa propre fin parce que sa fin est la fin ultime, la fin en laquelle se résorbe toutes les autres et qui les dépasse toutes, à savoir Dieu lui-même. La vie religieuse est en vue de Dieu, mais tout en étant en vue de Dieu, elle est en vue d’elle-même car elle sait reconnaître en Dieu la fin ultime de tout. Vivre religieusement, ce n’est donc pas vivre en vue de fins finis, de fins limitées comme le sont les fins humaines ordinaires, c’est vivre en vue d’une fin illimitée par rapport à laquelle les autres fins avouent leur caractère limité et la seule fin illimitée ne peut être que Dieu, l’être illimité. Dans la vie religieuse comme seule vie qui soit en vue d’elle-même parce qu’elle est en vue de Dieu, l’être humain accède à la suffisance et à la satisfaction. A la suffisance, car être en vue de Dieu, c’est être en vue du seul être qui se suffit à lui-même, à la satisfaction, car Dieu seul peut combler l’être humain, lui qui est l’absolu.

La vie religieuse est alors le lieu de la liberté absolue, de la vérité absolue, de la jouissance absolue. Elle est le lieu de la liberté absolue parce qu’elle est laisse derrière elle toutes les fins finis, tous les buts limités et conditionnés de la vie ordinaire. Elle est le lieu de la vérité absolue puisque la vérité absolue n’est rien d’autre que la fin absolue, à savoir Dieu. Elle est enfin le lieu de la jouissance absolue, car la jouissance absolue est celle que procure l’absolu lui-même, à savoir Dieu, en d’autres termes la béatitude. Autrement dit, la vie religieuse est la vie accomplie sur tous les plans aussi bien théorique que pratique. Cet accomplissement ne réside en rien d’autre que dans la manifestation de la gloire de Dieu. Vivre religieusement, c’est vivre en vue de Dieu et vivre en vue de Dieu, c’est glorifier Dieu.

Que la vie religieuse soit la vie accomplie la vie même des peuples en témoigne soutient Hegel. Les peuples ont vu dans la vie religieuse la dimanche de la vie. Le dimanche, le jour de Dieu, est le jour qui interrompt le cours ordinaire de la vie dans sa médiocrité, sa finitude, son incomplétude, c’est le jour où la grisaille ordinaire de la vie est dissoute. Dans la vie humaine limitée règnent les soucis quotidiens, les misères, les dégoûts et les peines quotidiennes qui affligent les hommes et que les hommes s’infligent les uns aux autres. C’est l’humain trop humain. La vie religieuse est un véritable arrachement à cette grisaille de la vie, car dans le recueillement présent ou dans l’espérance du recueillement à venir, elle fait s’évanouir ce monde ordinaire des buts fins, des occupations finies, des soucis finis. Elle est un arrachement à la finitude, à l’inquiétude du temps, elle est le dépassement de cette inquiétude. Mais cela n’implique en rien qu’elle soit pour ainsi dire réservée au dimanche, qu’elle soit une autre vie à côté de la vie ordinaire.

3 La présence de l’absolu dans le monde.

La religion nous présente une image de l’absolu alors que la philosophie en présente le concept. La religion est une représentation de l’absolu. Elle peut représenter l’absolu de deux manières. Soit l’absolu est représenté comme une présence actuelle, comme étant là dans le recueillement du croyant. Soit l’absolu est représenté comme l’objet de l’espérance du croyant, comme situé dans un au-delà du monde présent. Mais que l’absolu soit représenté de la première ou de la seconde manière, il n’en reste pas moins qu’il irradie de son rayonnement le monde présent et c’est cela que sait la foi car la foi demande à être comprise comme un savoir. Avoir la foi, c’est savoir que Dieu et Dieu seul est la vérité, c’est-à-dire la présence de tout ce qui est présent, ou autrement dit la substance de toute existence, c’est ce que signifie d’ailleurs la Création. La foi reconnaît donc la présence vivante de Dieu dans le monde. Dieu en tant que présence de tout ce qui est présent est ainsi ce qui agit dans le monde en ce sens que l’homme de foi agit dans le monde en vue de Dieu dans tout ce qu’il fait : sa foi régit sa conduite en tout. La vie religieuse n’est pas une vie à côté d’une autre vie, elle est le tout de la vie : elle n’est pas une affaire privée, réservée à l’intimité, comme si l’on pouvait agir en homme de foi chez soi et non à l’extérieur de chez soi. En ce sens, dans la vie religieuse, pourrait-on dire, chaque jour est dimanche.

François Loiret, tous droits réservés.

#Hegel

617 vues

Posts récents

Voir tout

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now