• François Loiret

La religion selon Hegel II.



II La philosophie de la religion n’est pas une théologie naturelle.

Si la philosophie de la religion a pour objet l’objet même de la religion, à savoir Dieu, ne serait-elle pas identique à ce que la tradition nommait théologia naturalis, à savoir connaissance métaphysique rationnelle de Dieu ? C’est ce que va contester Hegel qui commence par clarifier par là la relation entre la philosophie et la philosophie de la religion.

1 L’abstraction de la théologie naturelle.

On entend par théologie naturelle dès le moyen-âge, une connaissance de Dieu par la seule raison naturelle, à savoir la raison humaine. Il s’agit là d’une connaissance métaphysique, Dieu étant un objet de la métaphysique et même son plus haut objet. Le projet d’une théologie naturelle, d’une connaissance métaphysique rationnelle de Dieu a été poussé à son plus haut point par le philosophe allemand Wolff (1670-1754). Ce qui différencie la philosophie de la religion de la théologie naturelle, c’est que la philosophie de la religion ne se présente pas comme une théologie philosophique. La théologie naturelle a pour objet Dieu conçu comme entité métaphysique, indépendamment de toute religion donnée puisque par définition, la théologie naturelle ne s’appuie pas sur une religion, ne s’appuie en aucune manière sur une Révélation, mais croît tirer son savoir de Dieu de la seule raison humaine. Dans la théologie naturelle, Dieu est une exigence métaphysique de la raison humaine. Or il en va tout autrement dans la philosophie de la religion que Hegel établit. Cette dernière a certes pour objet Dieu, mais elle a pour objet Dieu dans une vivante relation à la religion. C’est pourquoi Hegel dit que le contenu de la philosophie de la religion n’est pas Dieu, mais la religion. Il faut comprendre par là que la philosophie de la religion a pour objet Dieu tel qu’il est su dans et par la religion, tel qu’il irradie les pratiques concrètes des hommes, elle a pour objet Dieu comme contenu religieux vivant et non une idée métaphysique de Dieu sans connexion vivante avec une religion. C’est pourquoi Hegel dit que la théologie naturelle est un savoir abstrait et vide de Dieu alors que la philosophie de la religion en est un savoir concret. Le Dieu de la théologie naturelle est une abstraction, en ce sens qu’il n’est un concept vide, séparé de toute existence, alors que le Dieu de la philosophie de la religion est le Dieu concret tel qu’il vit et se présente dans la vie religieuse des hommes. Dans la théologie naturelle, Dieu n’est qu’un concept abstrait, à savoir le concept d’étant : Dieu est l’étant au sens de l’étant suprême, de l’étant qui seul est véritablement. Or le Dieu concret de la religion n’est en rien assimilable à un étant ou un être suprême, il est esprit et en tant qu’esprit, il n’est jamais seulement objet mais aussi sujet. La théologie naturelle prétendait savoir quelque chose de Dieu en se passant totalement de la religion et en s’appuyant sur la seule raison humaine. Elle était bien une philosophie d’entendement, à savoir une philosophie raisonnante, plaçant une confiance absolue dans le seul raisonnement. Mais avec tout ses raisonnements, ce qu’elle atteint c’est une chose sans vie, le fameux « Dieu des philosophes ». La philosophie véritable n’est pas une philosophie d’entendement, mais une philosophie rationnelle. Or « rationnel » chez Hegel a un sens bien particulier : la pensée rationnelle au sens hégélien n’est pas la pensée raisonnante, mais la pensée qui recueillant toutes les manifestations de l’esprit, y séjourne. C’est pourquoi une approche rationnelle de Dieu au sens hégélien est une approche qui séjourne nécessairement là où Dieu lui-même atteste sa présence, à savoir dans la religion. Pour savoir quelque chose de Dieu, la philosophie doit se donner la peine de séjourner dans la religion, d’assumer le contenu de la religion et non de s’en détourner. Une philosophie qui prétendrait parler de Dieu sans s’obliger à penser la religion est une philosophie qui n’aboutit à aucun savoir effectif sur Dieu. Elle croit parler de Dieu, alors qu’elle ne fait que produire un concept vide.

2 L’exigence d’une reconnaissance philosophique de la religion.

La théologie naturelle ne connaît Dieu que comme objet dans le concept vide qu’elle s’en donne. Cette connaissance de Dieu n’est pas la véritable connaissance de Dieu, car elle ignore que Dieu est sujet au sens où il est Esprit. Or la détermination de Dieu comme sujet ou Esprit ne se donne que dans la religion. C’est pourquoi une connaissance philosophique de Dieu ne peut avoir la forme de la théologie naturelle, mais doit avoir la forme de la philosophie de la religion.

Dieu en tant qu’esprit ne se présente pas indépendamment de la religion, car la présence vivante de Dieu comme esprit est la communauté de ceux qui ont la foi, la communauté religieuse. C’est dans la communauté des croyants que Dieu manifeste sa présence comme esprit et c’est dans l’activité de cette communauté qu’il agit concrètement. Le Dieu concret et vivant n’est pas le concept auquel aboutit la théologie naturelle de la métaphysique traditionnelle, mais le Dieu qui vit et agit dans et par la communauté des croyants, dans et par la religion. La philosophie ne peut donc ignorer la religion et prétendre saisir Dieu indépendamment de la religion puisque c’est la religion qui atteste de sa présence. Aussi la philosophie ne peut elle prétendre à une connaissance de Dieu qu’en devenant savoir philosophique de la religion, philosophie de la religion, qu’en assumant le contenu de la religion et non en l’ignorant. Par là, non seulement la philosophie échappe à l’abstraction de la théologie naturelle, mais elle échappe aussi au reproche que peut élever contre elle la religion en la nommant « sagesse du monde ».

3 La philosophie n’est pas une sagesse du monde.

Si la philosophie de la religion n’est pas une théologie naturelle, elle est pourtant bien de la philosophie dans la mesure même où l’objet de la philosophie de la religion qui est aussi l’objet de la religion, est aussi l’objet de la philosophie. Or si l’objet de la philosophie est le même que l’objet de la philosophie de la religion, cela revient à dire que l’objet de la philosophie et l’objet de la religion sont le même. Encore faut-il clarifier en quel sens. Hegel commence par rappeler que la philosophie comme telle a Dieu pour objet et que Dieu est même son unique objet. Par là Hegel assume aussi bien l’héritage philosophique proprement dit que l’héritage religieux. En effet, Dieu appartient de plein droit à la tradition philosophique et depuis Aristote, la philosophie n’a cessé de parler de Dieu et de se présenter comme une connaissance de Dieu. Un savoir sur Dieu appartient donc dès ses débuts à la philosophie de sorte qu’une philosophie qui renoncerait à ce savoir cesserait d’être une philosophie. Mais Hegel assume aussi l’héritage religieux en concevant le monde comme manifestation de Dieu ou, ce qui revient au même de l’Esprit. Hegel nous le dit implicitement dans un débat avec St Paul.

Dans la première Epître aux Corinthiens, Paul condamne la prétention de la philosophie grecque à être la Sophia en déclarant : « Dieu a convaincu de folie la sagesse du monde ». La philosophie grecque n’est Sophia que d’un point de vue humain étranger à la Révélation, mais du point de vue de la Révélation, la philosophie grecque n’est pas du tout sagesse, mais folie. La Sophia philosophique n’est qu’une sagesse du monde, une sagesse mondaine, seulement humaine et bornée à l’homme. Or cette sagesse humaine est en vérité folie et elle est folie parce qu’elle se croit sagesse. Sa folie réside plus particulièrement en ce qu’elle divinise l’homme en faisant du philosophe un homme divin. Mais sa folie est aussi et surtout qu’elle prétend posséder un savoir sur Dieu sous forme d’un savoir métaphysique étranger à la Révélation, et donc au sens hégélien, étranger à la religion. Hegel ne se contente pas de s’opposer à Paul, il assume à sa manière sa déclaration. En déclarant que la philosophie n’est pas une sagesse du monde, Hegel d’un côté semble bien s’opposer à Paul, mais en fait il s’oppose avant tout aux philosophes qui depuis Kant soutiennent que Dieu est inconnaissable et qui réduisent de ce fait la philosophie à une sagesse ignorante de Dieu et bornée au monde, à l’existence et à la vie empirique. Hegel soutient donc que la philosophie en elle-même est une connaissance du non-mondain. Il ne dit pas qu’elle est une connaissance du supra-mondain, de ce qui est au-delà du monde, car Dieu conçu rationnellement n’est pas quelque chose qui est au-delà du monde, hors du monde. Toutefois dire que la philosophie n’est pas une connaissance du mondain, ce n’est pas dire qu’elle se détourne du monde, mais qu’elle connaît le monde comme manifestation de Dieu, ou ce qui revient au même de l’esprit. Parce que la philosophie envisage le monde comme existence spirituelle et non comme existence empirique ou factuelle, elle ne l’envisage d’une manière mondaine, à la différence des sciences et du même coup n’est pas une sagesse du monde. Elle est d’autant moins une sagesse du monde qu’elle assume la révélation en se développant comme philosophie de la religion.

François Loiret, tous droits réservés.

#Hegel

74 vues

Posts récents

Voir tout

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now