• François Loiret

La religion selon Hegel III.



III La différence de la philosophie et de la philosophie de la religion dans leur démarche.

Après avoir montré que la philosophie de la religion n’est en rien assimilable à une connaissance métaphysique de Dieu au sens traditionnel, Hegel aborde maintenant explicitement le rapport de la philosophie de la religion à la philosophie en général, étant donné que toutes deux ont Dieu pour objet. Mais si la philosophie en général et la philosophie de la religion en particulier ont le même objet, il subsiste entre elle une différence dans la mesure où la philosophie en général saisit Dieu comme idée logique, idée purement pensée, alors que la philosophie de la religion saisit Dieu comme idée concrète, idée qui se manifeste effectivement dans le monde. La philosophie en général dans sa démarche part de l’absolu pour arriver à Dieu alors que la philosophie de la religion part directement de Dieu comme Dieu concret tel qu’il est rendu manifeste dans et par la Révélation.

1 La deux formes de la signification, l’en-soi et le pour-soi.

Pour rendre manifeste la différence qui existe entre la philosophie en général et la philosophie de la religion, Hegel expose la différence qui existe entre deux formes de la signification, différence qui est celle de deux démarches opposées.

Dans la première forme de signification, on part de la représentation de quelque chose et on en demande la signification au sens où on demande le concept. Ici on part de la chose vers la pensée elle-même. Demander le concept en effet, c’est demander ce qu’est la chose représentée pour la pensée, c’est la concevoir, en dégager l’essence conçue et sue, l’idée universelle. Ainsi, partant de l’expression Dieu, on demande ce que signifie cette expression conceptuellement, et on en dégage alors le concept. Dieu su dans la pensée, conçu, n’est rien d’autre que l’absolu. Il s’agit précise Hegel de l’essence logique de Dieu, de l’essence tel qu’elle est dans le logos, dans la pensée. L’absolu est ainsi la signification de Dieu dans la pensée : Dieu conçu signifie l’absolu. Cette démarche dans laquelle on part de la chose pour en dégager la signification universelle conçue est la démarche de la philosophie en général. Dans cette démarche la chose est saisie telle qu’elle est en soi, c’est-à-dire dans son essence conçue, dans son essence logique.

Mais il existe une seconde forme de signification. C’est ce qui a lieu lorsqu’on demande ce que signifie telle ou telle détermination universelle de pensée. Dans ce cas, la démarche va dans le sens opposé celle de la première signification : on part de la pensée vers la chose elle-même, on part du concept et on demande ce qu’il signifie concrètement. C’est ce qui se passe, souligne Hegel, lorsqu’on présente un exemple. L’exemple est là pour rendre manifeste la signification du concept. Avec l’exemple, la pensée sort d’elle-même vers la chose. Ce qu’elle gagne par là c’est la signification concrète, la signification qui correspond à quelque chose d’effectif, quelque chose d’existant singulièrement. La seconde démarche part donc de la pensée pour arriver à la chose telle qu’elle apparaît, c’est-à-dire telle qu’elle se montre d’elle-même en tant que chose effective, chose pour soi. Alors que dans la première démarche Dieu avait pour signification l’absolu, dans la seconde démarche Dieu a pour signification l’esprit effectif, l’esprit qui se révèle dans le monde et s’y révélant se présente comme l’esprit objectif. Cette seconde démarche est celle de la philosophie de la religion qui n’a pas affaire à Dieu tel qu’il est en soi dans la pensée, mais à Dieu tel qu’il est pour soi comme Dieu qui se révèle. La philosophie de la religion a donc affaire à la Révélation comme manifestation concrète de Dieu dans le monde, comme effectivité, et cette Révélation n’est rien d’autre que la religion.

La philosophie de la religion a donc affaire à l’idée concrète de Dieu, c’est-à-dire à l’idée de Dieu telle qu’elle se manifeste, telle qu’elle apparaît, et cette manifestation, cette apparition est la Révélation de Dieu. C’est pourquoi la philosophie de la religion saisit l’idée dans sa signification concrète.

2 La démarche de la philosophie en général.

La philosophie en général ne considère pas l’idée de Dieu dans sa manifestation concrète comme religion révélée. Dans la philosophie en général, nous avons seulement affaire à l’idée logique de Dieu, c’est-à-dire Dieu tel qu’il est conçu et su universellement par la pensée comme l’absolu. Ce contenu, Dieu dans son essence universelle n’est pas seulement dans la pensée, mais est aussi de la pensée, puisqu’il est dans la pensée à titre de déterminations de pensée. La philosophie en général sait donc Dieu comme l’absolu. Ce savoir qu’a la philosophie de Dieu est un résultat précise Hegel. La philosophie en général ne part pas de Dieu, mais aboutit à Dieu. Dieu y est saisi comme le résultat du cheminement de l’absolu. En effet, la philosophie comme savoir absolu ne consiste pas au sens hégélien à produire des définitions de l’absolu et de Dieu, mais à montrer l’engendrement de l’absolu : elle saisir l’autoproduction de l’absolu, l’activité de l’absolu. Dieu est dans la philosophie à la fin et il est en même temps au commencement. Il est à la fin en tant que résultat du cheminement de l’absolu, l’absolu parvenu à lui-même. Il est au commencement dans la mesure même où ayant engendré le concept de Dieu, la philosophie saisit dans ce concept que Dieu n’est pas seulement le terme, mais aussi le commencement, ce dont tout procède et à quoi tout revient. Toutefois, dans ce cheminement de l’absolu, ce à quoi la philosophie a affaire, ce n’est pas encore à Dieu comme esprit absolu, à l’absolu qui se sait lui-même et se manifeste lui-même dans la Révélation. La philosophie en général n’a encore affaire qu’à des manifestations finies et particulières de l’absolu qui sont la nature, l’esprit fini, la conscience.

La philosophie en général part de l’absolu et arrive à l’absolu qui se sait lui-même et se montre lui-même, Dieu. Elle arrive à Dieu comme au résultat de son cheminement. Par contre la philosophie de la religion, dans la mesure même où elle a affaire à la religion, part de Dieu, a donc pour commencement ce qui n’est que résultat dans la philosophie en général. Mais cela indique que la philosophie de la religion présuppose la philosophie en général, présuppose, parce qu’elle est de la philosophie, l’engendrement conceptuel de Dieu dans la philosophie.

3 La religion comme existence de Dieu.

La différence de la philosophie en général et de la philosophie de la religion tient à ce que la seconde a pour commencement ce que la première a pour résultat. La philosophie de la religion commence donc par Dieu comme l’absolu qui se sait. Elle considère d’emblée l’absolu, l’idée logique comme Dieu et ne se soucie donc pas des configurations finies de l’absolu que sont la nature, l’esprit humain, la conscience etc. dont se soucie la philosophie en général. Pour elle, dès qu’il est question de l’absolu, il est question de Dieu, mais il est question de Dieu comme esprit. La philosophie de la religion parce qu’elle est philosophie de la religion et donc a affaire à l’autorévélation de Dieu comme autorévélation de l’esprit, envisage donc comment l’absolu apparaît comme esprit dans le monde. Elle a affaire à l’apparition infinie de l’absolu. C’est que, souligne Hegel, l’esprit n’est pas pure intériorité, l’esprit n’existe qu’en apparaissant. Apparaître, c’est s’extérioriser, devenir extérieur à soi-même. Or qu’est-ce que devenir extérieur à soi-même ? C’est se poser en dehors de soi, ex-sister. C’est pourquoi Hegel dit que ce qui n’apparaît pas n’existe pas. De la même manière qu’une chose en idée n’existe pas comme chose, mais n’existe que lorsque l’idée est extériorisée, posée en dehors de la pensée comme chose, Dieu n’existe que dans la mesure où il apparaît, se montre, et cette apparition de Dieu est sa Révélation dans la religion. La philosophie de la religion saisit donc la religion comme l’existence même de Dieu. Dieu existe dans la religion, dans la Révélation, c’est pourquoi toute considération de Dieu qui fait l’impasse sur la religion est une considération qui ne saisit pas Dieu dans sa concrétude, mais un fantôme de Dieu. La philosophie de la religion se présente donc comme la saisie pensante de l’existence concrète de l’absolu dans la religion.

François Loiret, tous droits réservés.

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