• François Loiret

La vie riche exige l'institution de la liberté.



Aujourd’hui, les partisans du transhumanisme nous promettent une vie totalement déchargée grâce à l’avènement du cyborg, un être humain hyper connecté et immunisé contre tout risque par l’implantation de modules nanotechnologiques en son corps. S’ils lisaient Locke, ils apprendraient qu’une vie totalement déchargé nous est impossible sur terre, même avec toutes les technologies possibles. Pourquoi ? Parce que la vie humaine sur terre est indissociable de l’inquiétude, du malaise. Alors que la philosophie grecque mettait souvent au premier plan la recherche du plaisir, fut-ce un plaisir supérieur, intellectualisé, Locke met au premier plan la fuite de la douleur – il sera suivi en cela par Arnold Gehlen. Le labeur est cette activité à laquelle l’homme est poussé par la fuite de la douleur : pour fuir la charge de la douleur, il s’impose la charge du labeur, ou plus précisément, Dieu lui impose à la fois la douleur, la fuite de la douleur et le labeur pour la fuir. Le labeur est une charge pour se procurer les biens qui apportent une décharge : la faim est une douleur, une charge, manger est une décharge, le labeur est cette charge qui apporte la décharge qu’est manger. Mais le labeur et l’ingéniosité humaine conduisent par les inventions technologiques à soulager la charge du labeur, à faire que le labeur lui-même soit moins pénible, c’est-à-dire plus plaisant. Une communauté riche n’est pas une communauté qui élimine le labeur, mais une communauté dans laquelle la charge du labeur se fait moins lourde. Toutefois le malaise, l’inquiétude n’est jamais éliminée en cette vie, c’est pourquoi le bien-être total n’est en rien accessible. Nous le constatons aujourd’hui : nous jouissons en Europe Occidentale de tout un ensemble de biens dont la valeur d’utilité est haute, mais l’inquiétude, même chez les plus riches, n’est jamais éliminée. Toujours est-il que la vie riche suppose le labeur comme libre activité. Du même coup, la bonne vie riche ne peut être une vie sans labeur. La fondation de la vie riche sur le labeur implique la condamnation de l’oisiveté, aussi bien l’oisiveté des riches que celles des pauvres qui peuvent travailler, mais qui ne le font pas. La vie oisive des riches est une vie vaine : faute de labeur, ils dispersent leur fortune dans des activités futiles, des chasses à courre, des jeux d’argent. La vie oisive des pauvres en état de travailler est une vie à la charge des hommes laborieux et industrieux puisqu’ils attendent des ces hommes de quoi se procurer leur pitance sans peine. C’est pourquoi si la vie riche n’exclut pas la charité, elle n’adresse cependant cette charité qu’à ceux qui ne sont pas en état de travailler. Locke nous propose le plan d’une lutte contre la mendicité et la pauvreté qui passe par le labeur : la mendicité ne fait pas sortir les pauvres de la pauvreté, elle les y entretient, la seule manière de les en faire sortir, c’est de les contraindre au labeur, ce qui n’exclut pas d’ailleurs un souci de formation dans les « écoles d’industrie » pour les enfants des pauvres et les pauvres sans formation. Contre le puits sans fond de l’assistance, qui n’est jamais dissociable d’arrière-pensée clientélistes – puisque par l’assistance, on se constitue une clientèle de pauvres, y compris une clientèle électorale – Locke voit dans le labeur une solution. Or cette solution s’adresse aussi aux riches oisifs puisqu’elle leur impose d’employer utilement une partie de leurs richesses à créer des emplois plutôt qu’à se livrer à des occupations futiles et dangereuses. Une autre implication de la fondation de la vie riche sur le labeur, c’est qu’elle exclut ces formes d’enrichissement par la violence qu’Aristote considérait légitimes : la guerre, la piraterie, la rapine. Puisque la propriété privée est un droit naturel de tout homme, aucun homme n’a le droit de s’emparer des biens des autres hommes, même s’il est vainqueur. Un peuple vainqueur peut exiger des réparations non abusives, il ne peut exiger les richesses des vaincus. Tout recours à la violence est illégitime. Ce qu’oublient en effet ceux qui célèbrent la critique du commerce par Aristote, c’est que cette critique allait de pair avec la légitimation des acquisitions violentes des biens des peuples et communautés étrangers. Contre Aristote, pourrait-on dire, mais surtout contre l’éthique aristocratique guerrière, Locke affirme : plutôt le commerce et le crédit que la guerre. Le commerce et le prêt à intérêt se présentent alors comme des formes légitimes de l’acquisition de richesses. Le commerce parce qu’il procure les biens dont a besoin sans violence et qu’on ne produit pas, le prêt à intérêt parce qu’il permet de financer les activités laborieuses (il ne s’agit pas ici du prêt à la consommation). D’ailleurs, dans une communauté politique où le labeur se diversifie et se complexifie, le commerce est la seule manière de se procurer les biens. La vie riche suppose ainsi un commerce intérieur et extérieur étendu comme elle suppose le crédit. Les riches oisifs plutôt que de dépenser leurs richesses en biens et en activités futiles feraient mieux d’en consacrer une partie au crédit, c’est-à-dire au financement des activités laborieuses et industrieuses pour augmenter le bien-être de tous. Une telle approche de la vie riche comme vie laborieuse implique non seulement la condamnation des politiques de conquête, des politiques impériales, elle implique aussi la condamnation de l’absolutisme royal. Contre Filmer, Locke dresse le portrait d’une communauté laborieuse et libre où les hommes ne sont pas les sujets d’un monarque absolu, mais des citoyens dont émane la totalité du pouvoir, aussi bien le pouvoir législatif que le pouvoir exécutif. Dans cette communauté, en effet, la fin du gouvernement est la protection de la propriété. Contrairement à ce que veulent s’imaginer les lecteurs marxistes, il ne s’agit en rien seulement de la propriété des biens, mais de la propriété dans toute son étendue, la propriété de soi, de son corps, de ses actes, de ses droits, de sa liberté individuelle. Il est risible de constater que des lecteurs de ce type qui condamnent la propriété privée n’ont nul souci des propriétés fondamentales de la personne humaine comme l’a montré avec éloquence le siècle dernier. La vie riche suppose ainsi des institutions libres, c’est-à-dire des institutions politiques et juridiques qui protègent la personne de chacun et ses biens de toute violence et de tout acte arbitraire des gouvernements. Sans cette protection, la vie riche ne peut se déployer. Ce qui se déploie au contraire, ce sont les intrigues des riches oisifs qui ne sachant rien faire de leur richesse, l’emploient à fomenter des troubles en se procurant une clientèle de miséreux et attentent à la liberté et à la propriété de tous. C’est seulement à l’abri d’institutions politiques libres que la dynamique de la richesse, son augmentation peut se déployer. Pourtant cette augmentation de la richesse n’est pas synonyme de vie épithumique. Certes, l’augmentation de la richesse est une augmentation de la décharge, du soulagement, mais Locke dissocie la bonne vie riche de la vie dans le luxe. La bonne vie riche est une vie frugale. La frugalité ne signifie pas ici la frustration et encore moins l’ascétisme, elle signifie seulement que les hommes ne vivent pas au dessus de leurs moyens et s’ils sont riches, emploient leur richesse de la manière qui convient. Dans cette perspective, la libéralité, comprise à partir de Thomas d’Aquin comme frein à l’amor sceleratus habendi, n’est pas exclue. Il faut apprendre aux enfants à être libéraux, soutient Locke, pour qu’ils ne développent pas en eux l’amour excessif de la propriété des biens et surtout qu’ils ne développent pas en eux cet amour scélérat qui conduit à vouloir dominer les autres et qui caractérise tous les conquérants. La mauvaise vie riche est la vie oisive et luxueuse. Le luxe est à comprendre ici au sens de dépenses ostentatoires qui ont leur source dans ces vices que sont la vanité et l’orgueil. L’apprentissage de la libéralité et de la charité bien ordonnée vise à vaincre ces vices qui font les conquérants, les hommes peu soucieux des propriétés des autres et donc de leurs libertés et qui rêvent d’un pouvoir absolu sur les autres. Et enfin la bonne vie riche est la vie dans laquelle les hommes font au mieux ce qu’ils ont le devoir de faire, devoir qui leur imposé par Dieu et qui correspond à leur vocation. C’est pourquoi même ceux qui sont très riches et qui n’ont pas à embrasser une profession doivent se livrer à un labeur, serait-il un labeur intellectuel.

François Loiret, tous droits réservés.

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