• François Loiret

La périchorèse des personnes humaines selon Richard de Saint Victor.



Heidegger, à la suite de Max Scheler, caractérisait notre présence comme une présence-avec. Là où Max Scheler parlait de Mitmensch, Heidegger parle de Mitsein. L’être-avec n’est cependant la manière la plus osée et la plus belle de penser la co-appartenance. Pour la trouver, il faut revenir vers la théologie chrétienne et tenir compte d’une qualification de notre présence que Heidegger avait bien vite écarté, sans le justifier de manière suffisante, la personne. C’est en effet dans la spéculation théologique concernant la personne, et en premier lieu, les personne divines, que se déploie une pensée de la co-appartenance qui n’est pas tant à comprendre comme une être-avec que comme un vivre-dans. C’est la périchorèse ou la circumincessio. Cette périchorèse ne caractérise cependant pas seulement les personnes divines, mais aussi les personnes humaines comme le montre la spéculation de Richard de Saint Victor dans le De Trinitate. Dans leur vivre les uns dans les autres, dans leur périchorèse, les personnes divines réalisent la communion la plus dense, la plus belle et la plus harmonieuse. Il ne faut cependant pas oublier que cela tient à leur parenté. Cette parenté indiquée par les mots d’engendrement et de spiration indique que la personne divine n’est personne que dans la mesure où elle donne et reçoit. Elle donne l’être ou reçoit l’être en donnant ou en recevant l’amour. Or pour justifier cette parenté des personnes divines qui est à comprendre comme une parenté spirituelle, car l’amour comme vouloir est spirituel, Richard de Saint Victor part de l’expérience humaine :


« Commençons par affirmer ce que nous savons tous par une sorte d’instinct naturel, ce que viennent confirmer la pratique de la vie et nos expériences quotidiennes : il est manifeste que plusieurs personnes sont d’autant plus unies que leur parenté est plus proche et d’autant plus heureuses qu’elles sont plus unies » La Trinité, L V 2, 949D, p.303.


La vie les uns dans les autres, la vie périchorétique qui caractérise la Trinité n’est pas absolument étrangère aux hommes. La Trinité déduite de la caritas implique la parenté des personnes divines et du même coup la procession de la seconde personne à partir de la première, ce qui est la procession immédiate, et la procession de la troisième personne à partir de la première et de la seconde, ce qui est la procession médiate et immédiate. Elle l’implique en effet puisque la caritas exclut un Dieu solitaire aussi bien que plusieurs dieux séparés de sorte que la pluralité des personnes divines ne peut être qu’intradivine et suppose par conséquent une procession de la seconde et de la troisième. Or la procession immédiate et médiate n’est pas étrangère aux hommes en tant qu’ils sont les images de Dieu. Ainsi Richard de Saint Victor écrit –il :


« Dans le monde humain, nous le constatons, une personne procède d’une autre personne ; et cette procession peut évidemment se réaliser de trois manières. Car une personne procède d’une autre personne, parfois d’une manière seulement immédiate, parfois d’une manière seulement médiate, parfois d’une manière qui est tout ensemble médiate et immédiate. Jacob, aussi bien qu’Isaac procède de la substance d’Abraham ; mais la procession de l’un a été seulement médiate, la procession de l’autre seulement immédiate. Car c’est par l’intermédiaire d’Isaac que Jacob est issu des reins d’Abraham […] Ainsi, dans la nature humaine, la procession des personnes comporte trois modes distincts. Et bien que pareille nature semble fort éloignée de la nature unique et très excellente, on y trouve pourtant une certaine ressemblance, puisqu’elle a été créée à l’image de Dieu » La Trinité, LV, 6, 953A, p.313-315.


Dire que des hommes sont parents, c’est dire qu’ils sont en relation et que cette relation ne s’établit pas après coup, mais qu’elle est au contraire ce qui porte leur existence. Il n’y a pas d’abord Isaac et Jacob et puis ensuite une relation de parenté qui s’établit entre eux. Dire qu’ils sont parents, c’est dire que soit l’un procède de l’autre, soit qu’ils procèdent d’un autre. Aucun n’est à partir de lui-même mais tous sont à partir d’autres qu’eux. Ils ne tiennent pas leur vie d’eux-mêmes, ils la tiennent d’autres qu’eux et ils sont entrelacés avec ces autres dans la relation de parenté. La parenté, qu’elle soit à l’échelle d’une famille ou d’un peuple, est un vivre les uns dans les autres. Mais chez les hommes, ce vivre les uns dans les autres peut être une catastrophe, ce qu’il n’est jamais en Dieu. Toujours est-il que la personnalité humaine est indissociable de la parenté. Elle l’est en effet puisque ce qui distingue chaque personne humaine d’une autre tient à son origine, tient donc à un don et à une réception. Comme personne, chaque être humain reçoit son être et la manière dont il le reçoit, le comment de cette réception est ce qui le distingue de tous les autres. C’est pourquoi deux fils du même père peuvent être distincts tout en étant bien parents car le père n’a pas donné l’être à chacun de la même manière et chacun a reçu l’être d’une manière propre. La filiation est bien constitutive de la personne humaine de sorte qu’il est exclu qu’une personne humaine puisse se présenter comme un être séparé. Envisager l’être humain comme un être radicalement seul, c’est ne pas tenir compte de la filiation et donc des processions humaines. Parce que les hommes en tant que personnes sont issus d’une procession, ils ne sont jamais radicalement seuls, ils sont toujours déjà les uns dans les autres tout en étant distincts. Les hommes communiquent l’être mais à chaque fois l’être est communiqué singulièrement de sorte que la communication de l’être n’exclut pas l’incommunicabilité mais l’inclut. Les fils sont bien fils, mais chacun l’est à sa manière et il en va de même des pères. Ce que les pères communiquent aux fils, ce n’est pas leur être propre, leur propriété personnelle, c’est l’être. Et de même les fils communiqueront l’être à leurs fils sans pour autant communiquer leur propriété personnelle. Les êtres humains communiquent et reçoivent l’être d’une manière singulière. Il y a donc bien incommunicabilité dans le comment de la communication et en même temps communication. Il va de soi que cette communication n’est pas à comprendre comme un processus physique, d’elle relève autant l'éducation que le sang. Les pères communiquent l’éducation et l’instruction à leurs fils qui la reçoivent singulièrement. La transmission est incluse dans la communication qui définit la procession des générations. Cette transmission est avant tout celle d’une manière de vivre. Aussi dans le processus des générations humaines, les pères vivent dans les fils et les fils dans les pères et dans leurs fils. Il y a donc bien ici un processus périchorétique. La différence avec la périchorèse divine, comme on l’a souligné, c’est que la périchorèse humaine peut devenir un cauchemar tant dans les familles que dans les peuples. Au lieu d’être l’accord, l’harmonie, l’unisson, la vie les uns dans les autres humaine peut dégénérer. Les familles se déchirent, les peuples entrent en guerre civile, les pères renient leurs fils et les fils renient aussi bien leurs pères que leurs fils ou que leurs frères. Dans ces processus de dégénérescence des vies humaines, dans ce ratage des processions humaines, qui est un ratage de la communication, c’est-à-dire de la transmission, les hommes ne se conduisent pas comme des personnes. C’est en ce sens que la Trinité est à comprendre comme ce qui conduit à la bonne manière de vivre les uns dans les autres, ce que Kant n’avait pas saisi.


François Loiret, tous droits réservés.

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