• François Loiret

L'existence comme distinction des personnes chez Richard de Saint Victor.



La question qui se pose à Richard de Saint Victor est constamment celle de la conciliation de l’unité de Dieu et de la pluralité des personnes divines. Comment distinguer en Dieu des personnes sans compromettre l’unité et la simplicité divines ? La substance compromettait l’unité et la simplicité divines. Il s’agit d’ailler chercher ailleurs cette distinction en posant la question de l’origine. La solution donnée au problème trinitaire ne concerne cependant pas les seules personnes divines, elle concerne toutes les personnes, qu’elles soient divines, angéliques ou humaines. Dans cette perspective, Richard de Saint Victor écrit :


«Pour distinguer les personnes, une double considération est, je crois, nécessaire. Il faut savoir et ce qu’est la personne et d’où elle tient l’être. La première considération vise à discerner la qualité de la chose, la seconde son origine ». La Trinité, L IV, 11, p.252.


La distinction des personnes exige de prendre en considération non seulement le plan du quale, c’est-à-dire de l’essence, mais aussi celui de l’origine. Il ne suffit pas de considérer l’esse, il faut aussi considérer d’où ce qui a l’esse tient l’esse. Être, c’est avoir puisque ce qui est a l’être et s’il a l’être, se pose la question de savoir d’où il l’a. C’est pourquoi si s’en tenir au plan de la substance ce n’est pas pouvoir distinguer les personnes, s’en tenir au seul plan de l’essence ne suffit pas à assurer cette distinction. Pour distinguer les personnes, considérer leur manière d’être, leur modus essendi ne suffit pas, il faut surtout considérer la manière dont quelqu’un obtient l’être car il s’agit bien ici d’un quelqu’un et non pas d’un quelque chose, d’un aliquis et non d’un aliquid. Or la considération de l’essence et de l’origine amène Richard de Saint Victor à promouvoir l’existence. Il écrit en effet :


« Le mot existence peut nous faire entendre ces deux considérations : et celle qui se réfère à l’essence et celle qui se réfère à l’obtention » La Trinité, L IV, 12, 937C, p.253.


Pour montrer en quoi le mot existence permet d’appréhender la double considération de l’essence et de l’origine, Richard de Saint Victor inaugure philosophiquement en opérant un dédoublement du verbe exsistere qui aura des prolongements jusque dans la philosophie du XXème siècle avec Heidegger. Exsistere soutient-il en effet demande à être lu de la manière suivante : ex-sistere :


« Existence dérive du verbe exister (exsistere). On peut noter que dans ce verbe, la terminaison sister (sistere) se rapporte à la première considération ; et on peut noter que le préfixe ex se rapporte à la seconde considération » La Trinité, L IV, 12, 937D, p.255.


Qui s’enquiert de la distinction des personnes et du même coup de l’origine de l’esse de quelqu’un trouve la réponse dans l’existence. L’existence n’est rien d’autre que l’origine de la sistence. Dans le mot existence s’entend à la fois, la possession de l’être avec la sistence (sistentia) et l’origine de l’être avec l’ex. Cette origine, précise Richard de Saint Victor ne peut être que quelqu’un. Exister, c’est tenir son être de quelqu’un et ce qui tient son être de quelqu’un est aussi quelqu’un :


« Qu’est-ce qu’exister, sinon être de quelqu’un, tenir de quelqu’un son être substantiel ? » La Trinité, L IV, 12, 938A, p.255.


Contrairement à ce que suppose Jean-Christophe Bardout dans sa belle étude Penser l’existence, on ne peut soutenir que Richard de Saint Victor « laisse l’existence largement indéterminée » (p.229. Selon Bardout, les médiévaux en général, et Richard de Saint Victor en particulier n’entendraient au fond par « existence » que la pure position. C’est leur imposer un philosophème venu de Kant et réactivé par Heidegger qui n’a en rien sa place chez Richard de Saint Victor. Il ne faut pas demander aux auteurs médiévaux ce qu’ils ne peuvent donner et en ce sens il est préférable de les écouter ou de les lire. Richard de Saint Victor ne laisse en rien l’existence indéterminée. L’existence dit la provenance à partir d’un qui car seul un qui peut être origine et en ce qui concerne les personnes qui sont des qui, elle dit donc la provenance d’un qui à partir d’un qui. L’origine, dit clairement Richard de Saint Victor, ne peut pas être quelque chose, elle ne peut être que quelqu’un. En ce qui concerne la personne, cette origine est celle de quelqu’un. L’existence dit alors l’origine de l’être de quelqu’un à partir de quelqu’un. Une personne ne peut donc pas être sans origine ou provenance et bien plus encore, l’origine ou la provenance est constitutive de la personnalité de toute personne. La distinction des personnes ne pourra donc pas s’accomplir selon la seule considération de la possession de l’être, elle devra s’accomplir selon la considération de l’origine de l’être possédé. Seule la considération de l’origine, et par conséquent seule la considération de l’existence assure une distinction universelle des personnes. A partir de là, Richard de Saint Victor va établir que les personnes divines ne se distinguent entre elles que selon l’origine, les personnes angéliques ne se distinguent entre elles que selon l’essence, les personnes humaines se distinguent entre elles selon l’origine et l’essence.

Les personnes angéliques ne peuvent se distinguer entre elles par l’origine puisqu’elles ont toutes la même origine, Dieu et la façon dont elles obtiennent l’être est la même, la Création. Mais elles se distinguent par leur origine des personnes humaines et des personnes divines. En effet, les personnes divines ne sont pas créées, alors que la création ne suffit pas à distinguer les personnes humaines, il faut aussi tenir compte de la propagation.

Les personnes divines ne peuvent se différencier par l’essence car elles ont la même essence, elles sont identiques en nature et égales en nature puisque leur nature n’est rien d’autre que la nature divine. La seule manière de différencier les personnes divines tient donc à l’origine, elles se différencient en ce qu’elles n’ont pas la même origine, qu’elles n’ont pas la même provenance. La différence des personnes divines ne tient pas dans la sistence, mais dans l’ex de la sistence. Le Père est sans origine, néanmoins, et contrairement à ce que soutient Emmanuel Housset dans La vocation de la personne, il n’est pas sans existence (Cet ouvrage de Housset se veut d’inspiration husserliano-heideggerienne, mais son fond est avant tout schélérien et il est en ce sens symptomatique qu’il n’y soit jamais question de Scheler. Il est d’ailleurs curieux de prétendre écrire sur la personne à partir de Heidegger…). Richard de Saint Victor dit bien qu’il existe : le Père se tient à partir de lui-même, « exstet a seipso » (p.260), il est comme en provenance de lui-même. Le Fils a son origine dans le père, il se tient à partir du Père, le Saint Esprit a son origine dans le Père et dans le Fils, il se tient à partir des deux autres personnes divines. C’est donc bien l’ex de l’exsistentia qui distingue les trois personnes divines dont l’essence est identique.


Si l’essence intervient dans la distinction des personnes humaines, elle ne peut suffire et est d’ailleurs subordonnée à la considération de l’origine. Dans le cas des personnes humaines, la pluralité des origines s’impose comme constituante de chaque personne humaine. Ainsi Richard écrit-il :


« Chaque personne humaine possède une nature singulière qui lui est propre et qui la distingue sans aucune ambiguïté de n’importe quelle autre. Et chacune a une origine propre, différente de toutes les autres, se distinguant par une propriété exclusive. Celui-ci a tel commencement, celui-là tel autre, parce que l’un a pour père tel homme, le second tel autre. Et lorsque plusieurs ont le même père, ils ne proviennent pas du même élément de la substance paternelle. Ainsi nous constatons, comme nous le disions, que dans les personnes humaines, les existences propres se diversifient d’après leurs qualités et d’après leur origine » La Trinité, L IV, 14, 938D, p.258-259.


Chaque personne humaine a une nature singulière et chaque personne humaine a une origine singulière. Or l’origine répond à la question de savoir d’où vient la nature singulière, elle répond à la question de son obtention. A partir de là, s’impose la considération qu’aucune personne ne tient d’elle-même sa nature singulière, mais la tient toujours de quelqu’un qui n’est pas elle. La personne humaine ne peut donc en rien se définir par un rapport à soi. S’impose aussi la considération que cette nature singulière obtenue de quelqu’un de singulier porte la marque de son mode d’obtention, de son origine. Avec la considération de l’existence, la nature est subordonnée à la provenance. Une personne humaine est telle en raison de sa provenance, elle est cette nature singulière qu’elle est en raison de la provenance singulière de cette nature. Nature singulière et provenance ne sont pas à considérer ici de manière séparée : la singularité de la nature d’une personne humaine est toujours fonction de la singularité de sa provenance, de la singularité de son origine. C’est pourquoi ne pas tenir compte de la provenance de quelqu’un, c’est au fond manquer la singularité de ce quelqu’un. La pluralité des personnes humaines est indissociable de la pluralité des origines. La provenance est bien ainsi constitutive de la personne humaine. Être une personne humaine, c’est être distinct de tout autre humain par sa provenance et donc par sa filiation.


Une personne humaine n’est donc jamais sans origine, dans sa personnalité elle implique toujours un rapport à son origine, c’est-à-dire à quelqu’un dont elle tient sa nature singulière. Ce quelqu’un est le père humain, mais il est aussi Dieu puisque la personne humaine est constituée par création et par propagation. La personnalité n’est jamais un rapport de quelqu’un à lui-même, mais toujours le rapport de quelqu’un à quelqu’un d’autre dont il tient sa nature singulière. L’existence énonce ce rapport par lequel un être humain n’est un qui, à savoir une personne et pas seulement un homme, que dans la mesure où il est relatif à un qui dont il est le fils ou la fille.

François Loiret, tous droits réservés.

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