• François Loiret

La logique du don selon Sénèque I.



Dans les Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau souligne maintes fois qu’il a donné non seulement sans plaisir, mais aussi sans discernement, plus encore qu’il a donné avec plaisir sans discernement, ne cultivant malgré lui que l’ingratitude. Le don qui devait être un bienfait, s’est changé en méfait. Il est fort probable que Rousseau s’est ici souvenu du traité Des bienfaits de Sénèque dont Diderot dit qu’il lui arrachait des larmes (c’est le sentimentalisme moral du XVIIIe siècle) puisque dans ce traité exhaustif sur le don, Sénèque montre qu’il n’y a pas de don s’il n’y a pas un savoir donner. Or, le don accompli, montre aussi Sénèque, ne peut être qu’un don sans retour, étranger à la logique du don dont parlait Mauss. En ce sens, loin de rompre avec la tradition comme il le prétend – à moins de supposer que la tradition remonte à Marcel Mauss ! – Derrida réitérait des propositions fondamentales de Sénèque, mais en les pervertissant. La perversion consiste en ce que Sénèque distinguait soigneusement l’obligation de donner et l’obligation de recevoir alors que Derrida semble plutôt écraser l’une sur l’autre ce qui lui permet de supposer que le donateur est nécessairement dans l’attente d’un retour. La déconstruction par Derrida de ce qu’il nomme la « métaphysique du don » repose sur une construction par Derrida de cette prétendue métaphysique du don comme le montre bien la lecture de Sénèque qui n’obéit en rien à la « métaphysique du don » au sens de Derrida.

1 Le don comme bienfait.

Donner n’est pas aussi simple qu’on le pense car il y a trop de dons qui n’en sont pas. Trop souvent, remarque Sénèque, les hommes ne savent ni donner, ni recevoir. Ils sont persuadés de donner comme ils sont aussi persuadés de recevoir alors que dans les faits, ils ne donnent ni ne reçoivent car leur don s’apparente à un marché, à un prise de pouvoir, à une offense et leur réception à de l’ingratitude. Ils ne remplissent ni les conditions du don, ni les conditions de la réception du don. C’est qu’un don véritable doit être un bienfait et il n’est un bienfait que s’il concourt au bien de celui qui le reçoit que le don soit une chose, un service, un soin, de l’affection. Sénèque n’hésite pas en effet à ranger sous la catégorie du don les multiples soins accordés par les parents à leurs enfants. L’exigence de savoir donner implique que sans ce savoir, il n’y a pas de don véritable, que donner est loin d’être toujours donner. Mais que serait un don véritable ? Qui est le donateur par excellence ? Ce que les êtres humains ne voient pas, c’est qu’ils jouissent de multiples dons sans rien avoir demandé et sans être capable de donner en retour. En effet, tous les biens et tous les charmes de la nature, les fruits de la terre, les animaux, les rivières, les rivages marins, sans oublier les métaux, la terre elle-même et le ciel étoilé sont des dons de dieu. Le donateur par excellence est le dieu qui a dispensé aux êtres humains une multitude de bienfaits. Or de quelle manière les a-t-il dispensés ? Sénèque répond :

« Dieu nous comble incessamment des plus grands bienfaits, sans espoir de retour ; car il n’a pas besoin de nos services, et nous ne pouvons lui en rendre aucun » (Des bienfaits, IX).

Le don divin est le don véritable et il s’agit bien d’une dépense sans retour puisque le dieu n’attend rien des hommes, ne peut rien en attendre, d’ailleurs puisqu’en tant que dieu stoïcien, il n’éprouve aucune passion, aucun désir donc, et n’espère rien des hommes. Le don divin échappe bien à la logique du don envisagée par Marcel Mauss. Il s’agit bien d’une dépense à fonds perdu qui n’attend même pas de reconnaissance. Ici il faut éviter de replier comme le fait Derrida, et comme le font d’ailleurs tous les négateurs du don, le recevoir sur le donner. Les hommes sont tenus d’être reconnaissants au dieu, c’est un devoir qui s’impose à eux, sinon ils seraient dans l’ingratitude, mais cela ne signifie pas du tout que le dieu ait dispensé aux hommes de multiples bienfaits car il en attendait de la reconnaissance. Le dieu n’attend rien des hommes, pas même de la reconnaissance, mais cela, contrairement à ce que laisse croire Derrida, n’absout pas les hommes d’une dette de reconnaissance puisque s’il faut savoir donner, il faut aussi savoir recevoir. Savoir donner, c’est donc donner comme le dieu : dépenser sans retour, c’est-à-dire sans l’attente d’un retour. Toute attente d’un retour détruit le don, il ne s’agit plus alors d’un don, mais d’un marché comme le remarque Sénèque au § XIV : « Point de bienfait là où le but qu’on se propose est le profit. Je donne tant, je recevrai tant : c’est un marché ». Donner pour recevoir, ne serait-ce qu’une gratification « symbolique », pour parler le langage de Derrida, par exemple de la reconnaissance, c’est ne pas donner. Aussi n’est-il pas étonnant que Sénèque en vienne à affirmer que le donateur doit aller jusqu’à oublier qu’il donne. L’oubli du don par le donateur est la condition du don véritable, sans cet oubli le don n’est pas ce qu’il doit être, un bienfait. Cela ne signifie pas du tout que le donateur « n’a pas conscience » qu’il donne, le donateur sait au contraire qu’il donne puisque donner suppose le savoir donner, mais il ne tient pas des comptes, ce serait en effet confondre le don et le prêt, se comporter comme un banquier ou un usurier. L’oubli du don seul fait de la dépense une dépense sans retour, c’est-à-dire un don. Oublier le don, c’est ne rien en attendre. Le don véritable est donc bien dépense pure. Mais cette dépense pure est celle qui est attendue d’un homme de bien, d’un homme vertueux. Seul un homme vertueux peut savoir donner. Le dieu est en effet le modèle de l’homme de bien. Être un homme de bien, c’est se conduire autant qu’il est permis à un homme comme le dieu. Donner en vue d’un contre-don ou même en vue de la reconnaissance n’a rien d’honorable et de bon ou comme le dit Sénèque à la manière romaine n’a rien « d’honnête ». L’honnête homme (l’homme de bien) donne pour donner :

« La bienfaisance dont il est ici question faisant partie de la vertu, il n’est rien de si honteux que de donner dans une toute autre fin que de donner » (Des bienfaits, III).

Le don véritable remplit les exigences de l’acte excellent selon Aristote, il est autotélique, il est à lui-même sa fin et étant à lui-même sa fin, se suffit à lui-même. Donner pour donner, précise plus loin Sénèque, ce n’est pas donner n’importe comment, c’est faire le bien. Nous ne faisons des dons bienfaisants, des dons qui sont des bienfaits que lorsque la seule fin du donner est le donner lui-même. Or le donner bienfaisant, le donner véritable, est tel qu’il s’accroit de lui-même. En donnant pour donner, nous désirons encore donner comme si le don se nourrissait de lui-même, comme si l’acte de donner s’augmentait de lui-même :

« C’est un sentiment humain et généreux, qui nous fait désirer, en donnant de donner davantage, qui se plait à ajouter de nouveaux services aux anciens, et qui n’a d’autre fin que de contribuer le plus possible au bonheur d’autrui. Autrement, il n’y a ni mérite, ni gloire à faire du bien, parce qu’on y trouve un avantage » (Des bienfaits, XIV).

Comment concilier cependant l’idée que la fin du donner est le bonheur du donataire et l’idée que la fin du donner est lui-même ? C’est que le don ne peut contribuer au bonheur du donataire, à son bien (car le bonheur est ici la vie excellente) que s’il a lui-même pour fin. Seul un don autotélique exclut tout avantage, toute rétribution, tout gain du donateur et seul du même coup il est fait aussi en vue du seul bien du donataire. On objectera qu’un tel don confère néanmoins au donateur le mérite et la gloire et qu’il y a donc bien ici gain, retour. Mais ce serait se méprendre totalement que de penser que le mérite et la gloire sont ce que le donateur vise en donnant. Le mérite et la gloire n’échoient qu’à celui qui ne les vise pas en donnant sinon ce serait un don mercenaire. D’ailleurs cette gloire dont parle ici Sénèque n’est pas la gloire publique qui peut être obtenue sans donner ou sans savoir donner, il s’agit d’une gloire éthique. Faute de différencier la fin du donner et ce qui peut échoir au donateur lorsqu’il remplit cette fin, on en vient à confondre cette fin avec ce qui accompagne son remplissement. Ne donne donc véritablement que l’homme vertueux et son don ne peut être qu’un bienfait, il ne peut être qu’un service, qu’un soin, qu’une chose, qui est profitable à celui qui le reçoit. C’est que seul l’homme vertueux sait agir avec prudence et discernement, cette prudence et ce discernement dont Rousseau avouait qu’il en avait manqué. Mais Rousseau plaçait la jouissance de soi dans le don au dessus de tout le reste, ce qui n’est en rien le cas de Sénèque.

François Loiret, tous droits réservés.

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