• François Loiret

La logique du don selon Sénèque II.



2 Les conditions du don.

Dans la Rome antique existait de multiples formes de don, y compris le clientélisme – qui est loin d’avoir disparu- et les largesses des puissants (des empereurs). A ceux qui se plaignent de l’ingratitude des donataires, Sénèque ne répond pas seulement que la gratitude n’est pas la fin du don, il répond aussi que trop souvent le don parce qu’il n’est pas un véritable don, fait les ingrats. Ne pas savoir donner, donner n’importe comment n’importe quoi à n’importe quel moment et à n’importe qui produit nécessairement l’ingratitude. La bienfaisance aveugle n’est pas de la bienfaisance. Donner de mauvaise grâce, avec réticence, n’est pas donner, mais marchander. Donner en blessant ou en faisant sentir son pouvoir n’est pas donner. Donner avec faste, en faisant parade de sa richesse, n’est pas non plus donner. Le don consiste non seulement dans ce qui est donné, mais dans la manière de le donner. Cela n’implique en rien que ce qui est donné soit indifférent. Le donateur véritable sait ce qu’il faut donner. Sénèque opère d’ailleurs une très fine différenciation de ce qui est donné. Ce qui est donné se différencie en nécessaire, utile et agréable. L’agréable correspond à tous les biens qui font l’agrément de la vie, des livres, du vin, des bijoux, des instruments de musique. L’utile comprend l’argent, les dignités. Le nécessaire s’étend de la protection de la vie en cas de péril (politique ou militaire) à la famille en passant par la liberté, l’honneur et la vertu. Il va de soi que le donateur perspicace n’offrira pas de l’argent là où est requis une protection politique, il n’offrira pas du vin, là où de l’argent est requis, etc. Le donné doit toujours tenir compte de la situation du donataire. Mais le donné ne suffit pas. Si quelqu’un vous sauve la vie, mais de telle manière qu’il vous le rappelle sans cesse, mieux vaudrait qu’il ne vous l’ait pas sauvé, remarque Sénèque. Plus que ce qui est donné, importe le comment du donner, c’est-à-dire la manière. C’est pourquoi le bienfait ne consiste pas seulement et même avant tout dans ce qui est donné, que dans l’intention qui préside au don et qui détermine la manière de donner. Mieux vaut recevoir très peu d’un pauvre qui donne de bonne grâce que beaucoup d’un riche qui donne de très mauvaise grâce puisque dans le premier cas, il y aura vraiment don et dans le second cas, non. Ce qui constitue le don comme don tient donc dans l’intention du donateur, c’est-à-dire au sens romain, dans sa droiture. Seul celui qui donne droitement donne véritablement et donnant droitement, il ne craint ni l’oubli de son acte ni l’ingratitude. Rousseau s’abstenait de donner, préférant disait-il, ne pas faire le mal plutôt que de le faire en voulant faire le bien. Cette abstention du don est au sens de Sénèque une véritable perversion de l’esprit du don. Nous ne pouvons éviter, même si nous donnons avec discernement, de rencontrer des ingrats, mais l’ingratitude, avec le déplaisir qu’elle suppose, ne peut être un obstacle suffisant au donner. D’abord parce que le donateur n’attend pas du plaisir du don vu qu’il n’en attend rien s’il est un véritable donateur. Ensuite parce que s’abstenir du don, c’est présupposer l’ingratitude. L’homme vertueux ne peut s’abstenir du don, à la différence de Rousseau, il est tenu au don, c’est-à-dire que le don est bien un devoir qu’il doit remplir, mais il doit le remplir en tenant compte de toutes les conditions sans lesquelles son don n’en serait pas un : conditions de temps, de lieu, de personnes, manière de donner et détermination du donné. Aussi Sénèque différencie-t-il les dons que l’on peut faire publiquement de ceux que l’on ne doit faire qu’en secret et en silence. Le donateur droit, celui qui donne pour donner, à la différence de Rousseau, sait agir en secret lorsque les conditions l’exigent. Il est en effet des dons qu’il n’est pas glorieux d’obtenir. Secourir un ami tombé dans l’indigence doit se faire en secret car l’indigence n’a rien de glorieux (même aujourd’hui, il est rare que l’on se vante de son indigence, à moins que ce soit pour se faire plaindre), ce qui implique que le donataire peut et doit même ignorer l’identité du donateur. Cela implique aussi que le donateur doit taire son acte. D’ailleurs, tout donateur véritable, oubliant son don, tait nécessairement son don s’il le peut. Il n’est donc en rien évident dans la tradition que la relation du donateur au donataire puisse être comprise comme une « relation entre sujets » au sens de Derrida, c’est-à-dire comme une relation qui assure l’identité du donateur et du donataire, leur identification réciproque. Le don véritable doit aller jusqu’à la dissimulation du donateur, de son identité, si les circonstances l’exigent. Enfin donner exige de ne pas dépenser ses services, ses biens, son affection pour n’importe qui. Le don se mérite en ce sens que l’homme droit ne donne qu’aux hommes méritants ou du moins qu’il s’abstient de donner aux hommes infâmes. Tout être humain n’est en rien la destination du don. Le don a des destinataires privilégiés, la famille (mari, femme et enfants), les amis, les concitoyens. Toutefois, même s’il s’étend au-delà de ces cercles, il ne saurait s’étendre à quiconque, il ne saurait s’étendre à ceux qui sont en deçà de tout honneur et de toute vertu.

François Loiret, tous droits réservés.

#Sénèque

36 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now