• François Loiret

La logique du don selon Sénèque III.



3 Recevoir, c’est aussi donner.

Si donner est une obligation sans laquelle aucun être humain ne peut être vertueux (ce qui ne signifie pas que l’on donne pour être vertueux, mais que l’acte de donner est la manifestation de la vertu), recevoir est également une obligation sans laquelle aucun être humain ne peut être vertueux. Au savoir donner répond un savoir recevoir. La relation établie par le don n’est pas une relation asymétrique et sans réciprocité, d’autant plus que le don est inséparable de l’amitié. Sénèque le dit clairement :

« Tout devoir réciproque exige autant d’une part que de l’autre » (Des bienfaits, XVIII).

Recevoir exige de savoir recevoir. Tout donataire, n’en déplaise à Derrida qui fait porter toute la charge sur le donateur pour des raisons qu’il ne précise pas, est l’obligé du donateur ce qui n’implique en rien que le donateur ait donné pour faire du donataire son obligé. Dans ce dernier cas, le don ne serait pas véritable. L’obligation de recevoir implique que le donataire ne soit pas indifférent à la personne du donateur. Il faut comprendre par là que le donataire droit ne peut accepter de don de n’importe qui s’il peut refuser sans mettre sa vie en péril (refuser un don de Néron serait aller à la mort !). Accepter un poste de Lénine, Staline, Hitler ou Mao si l’on peut refuser (cela a existé) serait faire preuve d’un manque total de droiture. Il est donc inévitable que s’il ne faut pas donner aux hommes infâmes, il ne faut également pas recevoir d’eux car ce serait devenir l’obligé de quelqu’un sans aucune honnêteté, sans aucune droiture. Un homme droit ne peut être l’obligé d’un homme sans droiture. Il est aussi inévitable que si le donateur véritable ne marchande pas ses dons, le donataire véritable ne peut accepter des dons qui sont des marchandages. Ce serait en effet confondre le don reçu avec un prêt. Tout don n’est donc pas recevable. Cela dépend du don lui-même et de la personne du donateur. Mais pourquoi en est-il ainsi ? Parce que « les bienfaits établissent des droits sacrés, d’où l’amitié prend naissance » (Des bienfaits, XI). Donner, c’est s’associer, former une societas au sens romain, non pas une « société » au sens contemporain, mais une association, une compagnie. Le don lie et de ce lien qu’il forme peut s’établir le lien le plus fort au sens antique, celui de l’amitié. Or un home droit ne saurait avoir pour amis des hommes sans droiture. Liant, le don oblige en même temps. Il oblige le donateur à donner pour donner, sans mauvaise grâce, il oblige le donataire à recevoir sans mauvaise grâce. Recevoir, c’est être en dette. Tout don est producteur de dettes pour celui qui le reçoit. Cette dette n’oblige pas en tant que telle au contre-don. De même que dans le don, la manière de donner, la droiture du donateur importe plus que ce qui est donné, dans le recevoir, la manière de recevoir importe plus que ce qui est reçu. « Recevoir un bienfait de bon cœur, c’est le rendre » affirme Sénèque (Des bienfaits, XXXI). La reconnaissance est déjà dans la réception. C’est que recevoir un bienfait sans gratitude, c’est nier le bienfait et donc nier le don et du même coup, c’est nier le lien que le bienfait instaure. L’ingratitude est destructrice, elle est facteur d’inimitié. Alors que Derrida chargeait le donateur de l’accusation de « narcissisme » en conformité d’ailleurs avec une époque dans laquelle règne constamment le soupçon sur tout donateur, Sénèque charge le donataire ingrat et envisage l’ingratitude comme une manifestation de cette passion qu’est l’admiration de soi :

« Voyons maintenant ce qui fait les ingrats. C’est la trop bonne opinion qu’on a de soi, et ce vice inné dans l’homme, qui consiste dans l’admiration de nous-mêmes et de tout ce qui tient à nous. C’est la convoitise, c’est l’envie » (Des bienfaits, XXVI).

L’ingratitude réside en ce que le donataire estime à tort que le don lui est dû et qu’il n’est même pas à la hauteur de ce qui est lui dû. Elle a sa source dans ces passions que sont l’admiration de soi, la cupidité, l’ambition, l’envie. Le cupide estime que le don n’est jamais suffisant, l’ambitieux estime qu’il a reçu moins que ce qu’il peut recevoir, l’envieux estime qu’il a toujours moins reçu que d’autres. Dans tous les cas, l’ingratitude détruit le don en le sous-estimant, en le considérant comme un dû, en le niant. La destruction du don ne vient donc pas de la dette comme le soutient Derrida, elle vient bien plutôt de la non reconnaissance de la dette. Le don peut être détruit de deux façons : soit parce que le donateur attend un retour du don, soit parce que le donataire nie toute reconnaissance exigible du don. On voit donc ici qu’il n’est absolument pas possible de replier ce qui est exigé du donataire sur ce qui est exigé du donateur comme le fait Derrida. Le donateur doit oublier le don, le donataire doit ne pas l’oublier. D’ailleurs le donataire droit ne reçoit la reconnaissance du donataire, s’il la reçoit, que comme un don, que comme un bienfait, comme si le donataire était le donateur. Sénèque le dit clairement :

« L’homme bienfaisant donne facilement et n’exige rien ; il est charmé quand on s’acquitte ; après avoir oublié de bonne foi ce qu’il avait donné, il en reçoit le paiement comme un bienfait » (Des bienfaits, XVI).

Dans le don véritable s’opère une inversion, le donateur devient donataire et le donataire, donateur. Mais le donataire ne peut devenir donateur que s’il souscrit à la dette de reconnaissance, que s’il ne manifeste pas d’ingratitude. La gratitude a donc un double aspect. D’un côté, elle est bien une dette, d’un autre côté, elle demande à être comprise comme un don et non comme un contre-don. Le donateur droit reçoit la gratitude, s’il la reçoit -car il peut donner en secret - comme un présent gratuit et non comme la rétribution de son don. La logique du don que présente Sénèque est autrement complexe que celle que Derrida attribuait à la tradition. Dans cette réciprocité du donner et du recevoir que l’ingratitude détruirait, ce sont les liens des hommes qui sont en cause car « les liens de l’association humaine » (Des bienfaits, XIV) sont suspendus au donner et au recevoir comme le dira, d’une autre manière Marcel Mauss. Il faut comprendre par là que toute societas humaine, que ce soit la famille, les amis, les citoyens, etc. tient au donner et au recevoir et c’est en ce sens que l’ingratitude est un péril pour toute societas. Or l’ingratitude, nous a prévenu Sénèque, tient souvent à l’absence non seulement du savoir recevoir, mais aussi du savoir donner.

François Loiret, tous droits réservés

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