• François Loiret

Toute séduction est une autoséduction de la volonté libre.



Repris dans L’usage et la joie, p.38-42.

La transgression, comme le montre le livre II des Confessions est une forme radicale de l’amour compris comme convoitise dans lequel la volonté fondamentalement se convoite elle-même plus qu’elle ne convoite les biens temporels. Rapportant le récit d’un vol de poires commis par lui, Augustin écrit :

« J’ai aimé ma propre mort, j’ai aimé ma défaillance, je n’ai pas aimé ce vers quoi je défaillais, mais ma défaillance même, je l’ai aimée ».

Augustin précise que le vol des poires était d’autant plus tentant qu’il était défendu. Le plaisir naît ici de la transgression : l’entente du commandement, sa compréhension même, conduit la volonté libre à accomplir ce que le commandement interdit d’accomplir. Mais le plaisir n’est pas causé par la chose volée. La volonté n’aime pas tant les poires que le vol lui-même. Elle aime la transgression. Or en aimant la transgression, ce qu’elle aime véritablement, c’est elle-même : aimer sa défaillance, c’est s’aimer soi-même d’un amour de convoitise. Nous avons affaire ici à un amour comme convoitise qui est à comprendre comme auto-séduction. Augustin le souligne : la volonté aime sa défaillance, elle aime son propre acte de transgression dans et par lequel elle jouit de son propre pouvoir. Ce ne sont pas les poires qui ont séduit le jeune Augustin, ce ne sont pas les femmes qui ont séduit plus tard Augustin adulte, ni les poires, ni les femmes ne peuvent séduire la volonté libre. La volonté libre s’est bien plutôt séduite elle-même, elle a été séduite par sa propre potestas, par son propre pouvoir. Elle a été séduite par sa propre liberté. La perversion de la volonté, par laquelle le mal vient au monde, ne tire pas son origine d’une faiblesse de la volonté libre, d’un impouvoir de cette volonté, elle tire bien plutôt son origine de l’étendue de son pouvoir. Ainsi, ce qui est en question dans la perversion qu’est l’amour des biens temporels, ce qui est en question dans l’avènement du mal, ce n’est jamais un manque de connaissance, une insuffisance de la pensée comme l’ont affirmé les philosophes grecs, en d’autres termes la bêtise, comme on l’affirme encore souvent. Ce n’est pas non plus une défaillance de la raison pratique, comme le soutient Thomas d’Aquin, en s’appuyant plus sur Aristote que sur l’Ecriture. Ce n’est pas enfin la finitude de l’homme comme le soutiendra Kant suivi par Ricoeur. Le mal ne vient ni de l’ignorance, ni d’une faiblesse de la pensée, ni d’une finitude indépassable. L’homme produit le mal même s’il a la connaissance, même s’il pense ce qu’il fait, et s’il le produit, c’est en raison d’une auto-séduction de sa volonté libre. Nous avons affaire ici à une volonté fascinée par elle-même, fascinée par l’étendue de son pouvoir. Elle s’éprouve comme capable de dire non aussi bien que oui. Elle s’aime elle-même en aimant son propre pouvoir. Autrement dit, elle se convoite elle-même puisque son amour pour elle-même est convoitise, cupiditas. Il ne s’agit en rien ici de flétrir l’amour de soi, car Augustin sait bien que tout amour du prochain est indissociable de l’amour de soi. Loin d’identifier comme Kant l’amour de soi à l’égoïsme, Augustin sait en différencier les formes. Il y a un amour de soi qui est dilectio ou caritas, il y a un amour de soi qui est convoitise. Cet amour de soi comme convoitise est bien plus radical que tout égoïsme puisqu’il est auto-séduction de la volonté libre. On peut dire en ce sens que le personnage de Don Juan, qui est un personnage diabolique, qui a la beauté du diable, est autant séduit qu’il séduit. Don Juan est séduit par son pouvoir de séduire. On sait bien que Don Juan n’aime aucune femme qu’il séduit, ce qu’il aime ce n’est même pas la géométrie, au contraire de ce qu’affirme Max Frisch, mais c’est le pouvoir de sa liberté, de sa volonté libre. Quant aux femmes que Don Juan séduit, ce n’est même pas Don Juan qui les séduit, mais le pouvoir de leur volonté libre dans la mesure où elles consentent librement au jeu de la séduction et jouent à penser que Don Juan est d’une manière ou d’une autre en leur pouvoir. Or la volonté qui se convoite elle-même devient captive d’elle-même : elle s’enferre dans cette auto-séduction, elle se perd dans son auto-fascination et du même coup elle perd librement sa liberté en renonçant librement à se dire non. En effet, la volonté qui se convoite elle-même produit la nécessité qui la détermine en s’accoutumant à son auto-séduction. Ainsi Don Juan ne peut-il échapper à son propre pouvoir de séduction dans lequel il s’est lui-même piégé. Quant aux femmes qui ont consenti à ce pouvoir, elles se sont elles aussi piégées en produisant la nécessité de la passion qui les détermine.

Toute convoitise s’enracine dans la convoitise de la volonté libre pour elle-même, toute séduction est à la racine une auto-séduction de la volonté libre. Cette auto-séduction définit le péché de l’ange mauvais : l’orgueil. Qu’est-ce que l’orgueil ? L’orgueil est amour. Il est un amour convoitise dans lequel l’ange mauvais veut être pour lui-même son propre bien. Il veut être son propre bien en désirant trouver la jouissance dans sa propre puissance, en désirant jouir du pouvoir de sa volonté libre. Le péché du diable, c’est la volonté effrénée de se glorifier de sa volonté libre et ainsi de s’être piégé à l’auto-séduction de sa volonté. Le diable aime sa défaillance puisque dans cet amour de sa défaillance, c’est sa volonté libre qu’il aime plus que tout. Le péché du premier homme et de la première femme est d’avoir succombé à la tentation diabolique. Le couple d’Adam et Eve est à comprendre comme la figure de l’auto-séduction : ce n’est pas simplement Eve qui séduit Adam après avoir été séduite par le diable, c’est plus radicalement l’être humain qui se séduit lui-même en étant séduit par la glorification de sa volonté libre. Adam, précise Augustin, n’a pas fait un bon usage de sa volonté libre. La volonté libre n’est pas un don pernicieux qu’un dieu mauvais aurait fait à l’homme pour sa perte. Il faut en effet différencier l’homme tel qu’il a été créé, son status naturae, diront les médiévaux, de l’homme pécheur. Chez l’homme tel qu’il a été créé, la volonté ne porte en rien le poids du péché car elle ne s’est pas encore séduite elle-même. Après le péché d’Adam, la volonté humaine porte le poids du péché, c’est-à-dire le fardeau de sa propre séduction et ce fardeau devient pour elle celui de l’amour des biens temporels, celui de la convoitise. Elle ne fait pas que convoiter, elle aime sa convoitise puisqu’elle veut convoiter. C’est pourquoi il n’est pas facile à la volonté de se libérer de son propre emprisonnement dans les biens temporels même lorsqu’elle a entendu l’appel à changer sa vie. C’est pourquoi aussi la volonté humaine est scindée et exposé à l’anxiété de l’irrésolution. La racine de cette anxiété n’est pas la liberté de la volonté en elle-même mais la fascination pour cette liberté. Dans cette convoitise de la volonté libre pour elle-même, la vie humaine se découvre et s’éprouve comme tentation :

« La vie humaine sur la terre n’est-elle donc jamais autre chose qu’une tentation ininterrompue ? ».

demande Augustin dans le livre X des Confessions. Dans l’amour comme convoitise nous succombons à la tentation et si nous y succombons, c’est que nous avons toujours déjà succombé à l’amour de nous-mêmes, à la tentation diabolique. Alors, dit Augustin, nous sommes devenus « une énigme » pour nous-mêmes.

François Loiret, tous droits réservés.

Confessions II 4, § 9, p.36.

Confessions X 28, § 39, p.269.

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