• François Loiret

La philosophie comme théologie selon Augustin.



Le XIIIe siècle voit l’affirmation nette de la distinction entre philosophi et theologi. Il est cependant hâtif de surimposer cette distinction à des époques antérieures et à des textes des époques antérieures. En l’occurrence, elle ne peut être imposée aux textes d’Augustin. Certes l’édition des œuvres d’Augustin distingue entre textes dit philosophiques et textes dits théologiques, mais cette distinction ne peut en rien se réclamer des textes d’Augustin. Se demander si Augustin parle en philosophe ou en théologien, c’est aborder la pensée augustinienne à partir d’une distinction qui n’y aucune pertinence. Récemment, Jean-Luc Marion a prétendu dépasser le débat classique en affirmant qu’Augustin « ne se décide pas à admettre la distinction » de la philosophie et de la théologie » (Au lieu de soi,p.27). Dans la même page, en référence à Heidegger, il soutient qu’Augustin « ignorait par avance une distinction que Heidegger tentait de discuter par après – la distinction entre philosophie et théologie ». Pour finir, il n’hésite pas à déclarer dans une prose heideggerienne : « Nous assumons l’hypothèse que saint Augustin ignore superbement la distinction entre philosophie et théologie, parce qu’il n’appartient pas à la métaphysique ». Dans son souci de faire échapper la pensée augustinienne à la « métaphysique » et donc, on s’en doute à « l’ontothéologie », Jean-Luc Marion n’est pas à une inconséquence près. Si nous résumons son propos, nous aboutissons à l’affirmation qu’Augustin se déciderait à ne pas admettre une distinction qu’il ignore ! Comment peut-on se décider à refuser une distinction qu’on ignore ? La fidélité de Marion à une histoire heideggerienne de la philosophie lui fait manquer l’essentiel. Il suffit pourtant de lire Augustin. Augustin ignore la distinction entre philosophie et théologie non parce que cette distinction appartiendrait à la « métaphysique », mais bien parce que ce que Marion nomme ici de manière heideggerienne la « métaphysique » ignore cette distinction ! En effet, la distinction entre philosophie et théologie n’appartient en rien à la pensée philosophique grecque que Marion, peut-on présumer, incluerait dans la « métaphysique ». La lecture d’une étude aujourd’hui oubliée, celle de Werner Jaeger, parue en 1947 et intitulée A la naissance de la théologie, essai sur les présocratiques, permet des mises au point fructueuses. Jaeger rappelle à bon droit que « les termes théologos, théologia, théologein, théologikos furent créés dans la langue philosophique de Platon et d’Aristote » (p.11). Il ajoute plus loin : « Nous pouvons parler de théologie platonicienne, aristotélicienne, épicurienne, stoïcienne, néopythagoricienne et néoplatonicienne » (p.12). La théologie n’est pas étrangère à la philosophie, elle lui est interne. Elle est le savoir philosophique accompli comme savoir du divin. Toute philosophia est en ce sens une théologia et tout philosophos est un théologos. Dans son commencement grec, la philosophie ne se distingue en rien de la théologie puisque la théologie est un savoir philosophique totalement interne à la philosophie et même le savoir philosophique accompli. Or, comme le souligne encore Jaeger, Augustin connaissait tout à fait ce statut philosophique de la théologie comme le connaissaient aussi des auteurs romains qu’il avait pratiqués, Cicéron et Varron. Le livre VIII de la Cité de Dieu en témoigne. Augustin ignorait certes la distinction de la philosophie et de la théologie et il n’avait en rien à se décider contre cette distinction puisque pour lui, comme pour les philosophes grecs, la théologie était de la philosophie ou plus, précisément, la philosophie était théologie. Augustin va si loin dans cette affirmation qu’il va opposer à Cicéron et à Varron que la théologie philosophique est supérieure aux autres théologies et que la vraie théologie se confond avec la vraie philosophie qui n’est rien d’autre que le christianisme.

Si la théologia au sens strict est bien savoir philosophique, il n’en reste pas moins que le mot théologia va être étendu après son invention platonicienne et aristotélicienne à des textes qui ne sont pas philosophiques. Au premier siècle avant notre ère, Varron différencie ainsi dans son Des choses humaines et des choses divines, selon ce qu’en rapporte Augustin, trois types de théologie, la théologie mythique, la théologie physique et la théologie politique ou, en termes latins, la théologie fabuleuse, la théologie naturelle et la théologie civile. La théologie fabuleuse est celle des poètes, la théologie naturelle, celle des philosophes, la théologie civile, celle des peuples. De son côté, à la même époque, Cicéron différenciait dans le De natura deorum, deux types de théologie, la théologie philosophique et la théologie civile. Varron et Cicéron attestent donc bien la présence d’une théologie philosophique à laquelle et aux prétentions de laquelle ils vont opposer avant tout la théologie civile. Même si Varron différencie trois théologies, ce qui lui importe avant tout, comme à Cicéron, c’est la théologie civile qu’il définit de la manière suivante selon ce qu’en rapporte Augustin :

« Elle est la science nécessaire à tous les citoyens des villes et surtout aux pontifes, science qui règle quels dieux il faut honorer publiquement, à quels pieux devoirs, à quels sacrifices chacun est obligé » (cf Cité de Dieu VI 6, p.325).

La théologie civile n’est pas une science théorétique portant sur la nature des dieux, elle est une science pratique dont les détenteurs sont avant tout les pontifes, les magistrats chargés du culte public, et elle définit les dieux publics et les pratiques du culte public. Elle est donc avant tout un savoir qui règle le culte civil. Au sens strict, la théologie civile n’apporte aucun savoir sur la nature des dieux et ce n’est en rien son objet. Il est en effet vain de prétendre connaître la nature des dieux comme s’ils étaient des êtres distincts de la communauté politique puisque c’est elle qui les institue. Selon Varron et Cicéron, les choses divines sont instituées par les hommes assemblées dans des communautés politiques. Les hommes instituent les dieux comme ils instituent les rites et toutes les pratiques du culte public. Cette institution leur confère le statut de religion. Il n’y a donc de religion que civile comme le dit à la même époque Cicéron et si la religion est nécessairement civile, elle est établie par les hommes. Augustin opère donc un déplacement de l’institution de la religion : la religion est bien instituée, mais elle est instituée par Dieu qui est lui-même la vérité. Pour opérer ce déplacement, Augustin va critiquer la différenciation des trois théologies proposée par Varron. Il n’existe pas trois théologies affirme Augustin, mais seulement deux théologies, la théologie naturelle et la théologie civile et il est inconséquent de distinguer trois théologies. Pourquoi ? Augustin argumente de cette manière :

« Ne dis-tu pas, en effet, que les dieux fabuleux sont propres au théâtre ; les dieux naturels, au monde ; les dieux civils à la cité ? Et le monde, n’est-il pas l’œuvre de Dieu, le théâtre et la cité, celle des hommes ? Et les dieux dont on rit au théâtre, ne sont-ils pas les mêmes qu’on adore dans le temple ; et les dieux à qui l’on consacre des jeux, sont-ils différents de ceux à qui l’on immole des victimes ? Ne serait-il pas plus sincère, plus vrai, de diviser les dieux en dieux naturels et dieux institués par les hommes ? Cité de Dieu, VI 6, p.323.

Il semblerait qu’Augustin oppose aux trois théologies de Varron les deux théologies distinguées par Cicéron dans le De natura deorum. Mais si Augustin oppose bien comme Cicéron la théologie naturelle à la théologie civile, il ne le fait pas du tout de la même manière que Cicéron. Augustin récuse la différenciation des trois théologies par Varron en soulignant que si le lieu de la théologie fabuleuse est bien le théâtre, le théâtre a, lui, pour lieu la cité. Il n’est donc pas conséquent de distinguer théologie fabuleuse et théologie civile. Le théâtre est une institution humaine intérieure à la cité qui est elle-même une institution humaine. Or il est impossible que le monde soit une institution humaine. Dans la mesure où les hommes ne peuvent instituer le monde, ils ne peuvent instituer de dieux naturels. Il en résulte que toute divinité naturelle n’est en rien instituée par les hommes, elle est seulement reconnue par les hommes. Cette argumentation dirigée contre Varron va aussi directement contre celle de Cicéron dans le De natura deorum. Cicéron affirmait la supériorité de la théologie civile sur la théologie naturelle et cette supériorité tenait à son caractère institué. Augustin va affirmer la supériorité de la théologie naturelle sur la théologie civile en soutenant que la première, si elle n’est pas d’institution humaine, relève quand même d’une institution, une institution supérieure, une institution divine. « Naturel » ne s’oppose pas ici à institué, mais à humainement institué. La nature, c’est le divinement institué. En ce sens, il n’y a rien qui ne soit institué. Augustin, pourrait-on dire, opère une juridicisation de la nature. Mais affirmer la supériorité de la théologie naturelle sur la théologie civile, c’est aussi affirmer la supériorité de la philosophie sur le droit civil, ce qui ne veut pas du tout dire qu’Augustin ne pense pas juridiquement. Contre les Romains, Augustin affirme donc que la seule théologie véritable est indissociable de la philosophie et ne réside en rien dans les règles juridiques du droit de la Res publica, ne relève en rien du droit pontifical. Cela ne signifie pas qu’Augustin révoque la manière juridique romaine de penser le divin, cela signifie plutôt qu’il la transporte dans la philosophie. Il n’en reste pas moins que la théologie vraie relève de la philosophie et plus précisément de la vraie philosophie.

Contre Cicéron, Augustin soutient qu’il y a bien une vraie philosophie et cette vraie philosophie qui réside dans l’amour du vrai Dieu n’est rien d’autre que celle qu’a apporté le Christ. Il y deux types de philosophie, les philosophies du monde, enracinés et engluées en ce monde et qui sont toutes fausses et la philosophie qui n’est pas du monde mais qui vient dans le monde avec le Christ. Au sens d’Augustin, le christianisme est à comprendre comme la vraie philosophie :

« Il a fallu pourtant bien des siècles et bien des discussions pour que parvienne à se décanter ce que je considère comme la seule doctrine philosophique parfaitement vraie. En effet, cette philosophie n’est pas celle de ce monde, que nos mystères abominent à très juste titre, mais celle de l’autre monde, l’intelligible » Contre les Académiciens III 19, 42, p.82.

Puisque la vraie philosophie n’est rien d’autre que le christianisme et puisque le christianisme est aussi la vraie religion, il s’ensuit que la vraie philosophie et la vraie religion ne font qu’un. Comme la vraie religion est celle que Dieu a instituée, la vraie philosophie est donc aussi celle que Dieu a instituée. Il n’y a donc pas du tout à opposer philosophie et religion. Les seules oppositions pertinentes sont celles des religions instituées par les hommes et de la religion instituée par Dieu, celles des philosophies du monde instituées par les hommes et de la philosophie instituée par Dieu. Il n’y a pas non plus à opposer philosophie et théologie, la vraie philosophie est la vraie théologie. La seule distinction pertinente est celle de la vraie théologie qui est philosophie et des fausses théologies qui sont soit des fausses philosophies, soit des théologies civiles. Le cheminement qui conduit à la connaissance de Dieu est tout à fait envisagé par Augustin comme un cheminement philosophique. Avec le Christ, la vraie philosophie s’est présentée en ce monde, mais elle ne s’est pas présentée de sorte qu’elle dispense de penser et donc de philosopher. En effet, la foi en Christ n’est pas encore la compréhension. Il faut croire pour comprendre, mais comprendre n’est pas croire. La foi appelle à sa compréhension et cette compréhension qui relève de l’intellect a le statut de poursuite philosophique chez Augustin, une poursuite philosophique dont l’enjeu est bien la connaissance de Dieu. La foi ne dispense pas de la philosophie comme théologie, elle est la porte qui ouvre à la vraie philosophie comme vraie théologie. Aussi Augustin n’avait-il en rien à se décider contre la distinction de la philosophie et de la théologie, il avait à se décider contre la théologie civile des Romains et contre les fausses théologies des fausses philosophies mondaines pour la vraie philosophie qui est la vraie théologie. Car qui sait qu’il est dans le monde sans être du monde ne peut s’en tenir aux savoirs mondains. Il lui faut philosopher pour comprendre la vérité qui n’est pas du monde et qu’il a reçue par la foi.

François Loiret, 2016, tous droits réservés.

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