• François Loiret

La compétence politique du peuple selon Montesquieu.



Lorsque les résultats des élections ont l’heure de ne pas plaire aux démophiles, ils montrent que leur démophilie masque une profonde démophobie. Leur attachement à la démocratie est au fond bien faible et ils sont tout à fait prêts à reprendre des arguments venus de Platon contre la démocratie. C’est que selon Platon et ceux qui le suivent encore aujourd’hui, et ils sont bien plus nombreux qu’on ne le pense, y compris à « gauche », le peuple est de par sa nature même incompétent puisqu’il est le grand nombre. Or, il suffit de lire Montesquieu pour se dégager de cette vue platonicienne. Dans L’Esprit des Lois, Montesquieu affirme contre toute thèse platonicienne :

« Si l’on pouvait douter de la capacité naturelle qu’a le peuple pour discerner le mérite, il n’y aurait qu’à jeter les yeux sur cette suite continuelle de choix étonnants que firent les Athéniens et les Romains ; ce qu’on n’attribuera pas sans doute au hasard ».

Par ces « choix étonnants », il faut comprendre : des choix tout à fait judicieux. Ils ne sont « étonnants » qu’aux yeux de ceux qui nient toute compétence politique au peuple. Mais si l’on se penche sur l’histoire de la démocratie athénienne et de la République romaine ces choix ne sont en rien étonnants, ils ne font que rendre manifeste que dans les régimes démocratiques, le peuple loin d’être privé de discernement, en est au contraire pourvu. Il y a bien une compétence politique du peuple dans les démocraties, s’exclame Montesquieu contre Platon. Mais de quelle nature est cette compétence politique ? Ici, il faut savoir faire des distinctions et ne pas borner la politique, comme le fait Platon et comme on le fait encore souvent aujourd’hui, au gouvernement. Montesquieu nous apprend à distinguer deux choses, d’une part, la nomination des magistrats et des conseillers, d’autre part, l’exercice des magistratures. La politique ne se réduit pas à l’exercice des magistratures, elle est déjà présente dans la nomination des magistrats et dans les débats que cette nomination suppose. Or, nous dit Montesquieu, « le peuple est admirable pour choisir ceux à qui il doit confier quelque partie de son autorité » (L’Esprit des Lois), il peut même l’être plus qu’un monarque. Montesquieu se réfère ici à la démocratie antique dans laquelle le peuple nommait les magistrats, les généraux, les juges, les préteurs (qui étaient chargés des impôts). Il ne s’agit pas de l’élection de représentants, qui n’existaient pas dans la démocratie antique, mais de la nomination aux charges publiques d’hommes capables. Or pour pouvoir nommer des hommes capables, il faut avoir soi-même la capacité de discerner lesquels sont capables et lesquels ne le sont pas. On pourrait penser de manière platonicienne que seul un homme (un monarque) ou quelques uns (une aristocratie) possède le discernement nécessaire pour pourvoir les charges publiques en hommes capables. Montesquieu nous montre qu’il n’en est rien et que le peuple a même plus de discernement qu’un seul homme, car à la différence du monarque retiré en son palais et entouré de ses conseillers, le peuple « s’instruit » dans la place publique, et il s’instruit mieux qu’un monarque, car il a directement sous les yeux les hommes. Cette auto-instruction du peuple est empirique : elle est le fait de l’expérience des choses et des hommes. Elle ne relève pas d’un savoir théorique, d’une science. Sans science, mais par la seule expérience du monde, le peuple acquiert une connaissance des hommes et de leurs actions et se trouve capable d’exercer un jugement avisé, c’est-à-dire de discerner sans faillir ceux qui sont aptes à occuper les charges publiques et à y exercer leurs talents. Ce que le peuple peut faire, il le fait bien. Il possède donc une réelle compétence politique qui s’exerce avant tout dans le choix des magistrats. La politique ne commence pas lorsqu’il s’agit de gouverner des hommes, de les diriger, elle n’est même pas en fait de l’ordre du gouvernement. D’une part le peuple ne gouverne pas, d’autre part, les magistrats non plus. Dans la démocratie antique, il n’y a pas de gouvernement au sens strict, il y a d’une part un peuple, il y a d’autre part ses magistrats qui remplissent des charges publiques différenciés : le stratège, le juge, le responsable du trésor ne gouvernent pas, ils exercent une charge. La politique a donc un double niveau ici. Elle consiste d’abord et avant tout dans le choix des magistrats, ce qui exige que le peuple se prononce en assemblée sur ce choix après en avoir débattu. Faire de la politique, ce n’est pas gouverner, c’est débattre et le peuple en est capable. Faire de la politique, c’est aussi choisir et le peuple en est aussi capable. Enfin, faire de la politique, c’est exercer une magistrature confiée par le peuple. Ici seulement s’arrête la compétence politique du peuple. Lorsque Montesquieu dit :

« Le peuple doit faire par lui-même tout ce qu’il peut bien faire ; et ce qu’il ne peut pas bien faire, il faut qu’il le fasse par ses ministres » (L’Esprit des Lois),

il semble bien dire que la compétence politique du peuple est limitée. Encore faut-il comprendre le sens de cette limitation. Nous croyons que le plus important est d’exercer une magistrature, et que du même coup le peuple a une compétence bien limitée. En fait, il en est autrement. Le plus important n’est pas d’exercer une magistrature, mais dans tout régime, de bien nommer ceux qui vont l’exercer. Un monarque ou une aristocratie n’exerceront pas d’eux-mêmes toutes les magistratures. Le monarque pourra être chef suprême de l’armée et de la justice, ce n’est pas lui qui mènera les troupes au combat et qui jugera les litiges, ce n’est pas lui non plus qui administrera le trésor public : il lui faudra des généraux, des juges, des financiers etc. La monarchie sera bonne si les magistrats sont bien nommés. On voit donc ici en quoi le choix des magistrats est dans tout régime politique déterminant. La compétence politique première est donc dans le choix des magistrats. Mais le peuple, en démocratie, n’est pas seulement compétent en ce qu’il choisit ses magistrats, il l’est aussi en ce qu’il sait où s’arrêtent ses compétences. Par le fait de savoir que l’exercice des magistratures n’est pas de sa compétence, le peuple montre qu’il possède un savoir politique éminent. Ce savoir va même loin puisque qu’il ne choisit pas les magistrats dans les plus basses classes et est même prêt à accepter ainsi des inégalités. Montesquieu nous rappelle d’abord, ce que nous avons oublié aujourd’hui, que le principe même du choix par élection n’est pas en soi démocratique, mais aristocratique. Nous confondons abusivement élection et démocratie, et nous oublions que les chefs germains, les premiers rois de France, les papes ont été élus ou sont encore élus. L’élection est aristocratique puisqu’elle suppose que le choix va porter sur quelques uns préalablement déterminés ou comme on dit « éligibles ». Le choix démocratique est paradoxalement pour nous ce qui justement n’est pas un choix, puisque c’est un tirage au sort. Dans l’Athènes démocratique, une partie des magistrats était tiré au sort. Le tirage au sort est par excellence démocratique parce qu’il permet à tout un chacun, dans des limites précises et sans faire partie d’une coterie, d’un groupe déterminé, de devenir magistrat. Par le tirage au sort, même les membres des plus basses classes peuvent devenir magistrat. Or quoique le tirage au sort soit la procédure la plus démocratique, le peuple dans les démocraties accepte le principe aristocratique de l’élection et tend même à choisir ceux qui vont exercer les magistratures dans les plus hautes classes comme le montre l’exemple d’Athènes. Contrairement à ce que l’on pourrait hâtivement penser, le peuple ne se fait pas berner, il montre sa sagesse politique. Il la montre encore en acceptant à l’intérieur de la démocratie des inégalités du moment que ces inégalités ne mènent pas à la destruction de la démocratie. Montesquieu remarque ainsi :

«L’égalité entre les citoyens peut être ôtée dans la démocratie pour l’utilité de la démocratie » (L’Esprit des Lois).

Il fait référence à des lois électorales antiques qui empêchent certains membres du peuple de pouvoir être éligibles en raison de leur faible fortune vu que dans la démocratie grecque l’exercice des charges publiques était un honneur qui ne supposait en rien des rétributions importantes. Un homme pauvre ne s’enrichissait pas de l’exercice de ces charges, il s’en appauvrissait puisqu’il ne pouvait se consacrer à son activité. La compétence politique du peuple ne s’étend donc pas à ce qu’il s’occupe lui-même des charges publiques qui exigent des compétences définies, mais dans la reconnaissance de la limitation de sa compétence politique, le peuple montre encore sa compétence.

François Loiret, tous droits réservés.

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