• François Loiret

La déduction de la Trinité par Richard de Saint Victor I.



La Trinité divine passe communément comme ce qui outrepasse toute possibilité de spéculation et qui échappe à tout raisonnement. Or Richard de Saint Victor en théologien spéculatif entreprend d’opérer une déduction de la Trinité. Il s’agit de démontrer en quoi Dieu ne peut être que trine. Le point de départ de la déduction de la trinité des personnes divines ne peut être que l’amour compris comme caritas dans la mesure où s’agissant de celui qui est le plus haut, seul convient ce qui est le plus haut, or ce qui est le plus haut n’est ni la sagesse, ni la justice, ni la bonté, mais la charité. Puisque rien n’est meilleur que la charité, la charité doit revenir à Dieu et elle ne peut en rien revenir à un Dieu solitaire ni à des dieux multiple. Un double rejet est opéré, non seulement le rejet d’une multiplicité de dieux distincts extérieurement les uns des autres, mais aussi le rejet d’un dieu qui serait seul avec lui-même. Ce rejet a pour motif la charité. Si à Dieu revient ce qu’il y a de meilleur, l’amour comme charité, alors Dieu ne peut être seul. Un amour qui ne serait tourné que vers soi-même ne serait pas charité. Pour qu’il y ait charité, il faut que l’amour de la personne s’adresse à une personne différente. La charité implique donc la pluralité des personnes :


« On ne dit jamais de quelqu’un qu’il possède proprement la charité à raison de l’amour exclusivement personnel qu’il a pour soi-même ; pour qu’il y ait proprement charité, il faut que l’amour tende vers un autre. Par conséquent, où manque une pluralité de personnes, impossible de dire qu’il y ait charité » Trinité III, 2, 916D, p.169.


Dieu n’est parfait que s’il est un Dieu qui aime d’un amour de charité et cet amour de charité implique une pluralisation interne à Dieu et non pas externe à Dieu. On pourrait en effet envisager deux types de pluralité externe, celle des hommes ou celles d’autres dieux, mais ce ne serait pas tenir compte des exigences internes de la charité. Il n’y a en effet charité que si celui qui aime une autre personne l’aime autant que lui-même. La charité n’exclut pas l’amour de soi, elle l’exige même, mais elle exige aussi qu’un autre soit aimé et qu’il le soit non pas plus que soi, ni moins que soi mais également à soi. Si en Dieu existe la charité souveraine, la charité la plus parfaite, il est impossible que la pluralité soit externe. En effet, celui qui aime souverainement ne peut aimer souverainement qu’une personne qui est souverainement. La personne divine ne peut aimer souverainement qu’une personne qui est son égal. Cela exclut que Dieu aime les hommes d’un amour souverain puisque les hommes en tant que créatures ne peuvent être souverainement. Dieu ne peut donc aimer les hommes du plus haut amour car dans ce cas il faudrait supposer que les hommes ne soient pas ce qu’ils sont. Si les hommes ne peuvent être les personnes auxquelles s’adresse la plus haute charité, il est aussi impossible que l’adresse de cette charité soit d’autres dieux. Puisque Dieu est souverainement et puisque la charité exige que celui qui soit aimé souverainement le soit autant que soi, un autre dieu ou plusieurs autres dieux ne seraient aimables que s’ils étaient souverains eux aussi. Or il est impossible que la perfection la plus haute de l’être revienne à plusieurs dieux. S’il y a plusieurs dieux, soit il y a un dieu souverain et des dieux subordonnés, mais dans ce cas ces derniers ne peuvent être aimés autant que soi, soit ils sont tous souverains, mais dans ce cas, aucun ne l’est. Il en résulte que la pluralité ne pouvant concerner les hommes ni d’autres dieux ne peut être qu’interne à Dieu. La charité exige que Dieu se pluralise car elle est nécessairement un amour mutuel et cet amour mutuel suppose au minimum deux personnes et non pas une. La charité divine est donc un amour qui s’adresse à un autre qui est interne à Dieu. Autrement dit, il est inévitable que l’amour comme charité ouvre en Dieu un espace intérieur où coexistent de la façon la plus intime et la plus dense au moins deux personnes. Seul un Dieu qui ouvre en lui-même cet espace intérieur de coexistence peut être un Dieu d’amour. En raison de sa mutualité, la charité exige donc que Dieu ne soit pas une personne solitaire, mais qu’il soit une communauté de personnes, un consortium dit précisément Richard de Saint Victor, c’est-à-dire un être-en-commun où s’accomplissent des activités communes et l’activité commune par excellence est justement la charité :


« La perfection d’une personne exige la communauté d’une autre personne » Trinité L III, 6, 919B, p.179.


Richard de Saint Victor ne dit pas ici que sans la communauté d’une autre personne, la personne ne serait pas parfaite, il veut plutôt dire que cette perfection qu’est l’être personnel ne peut être sans la communauté. La personnalité n’a pas lieu sans la communauté. Être une personne, c’est être en commun et la communauté exige donc que Dieu ne soit pas seul, sans quoi il ne serait pas une personne, mais qu’il soit au moins deux personnes puisque cette communauté ne peut être qu’une communauté d’amour comme charité. Comme amour mutuel, la charité implique donc la dualité, mais il ne s’agit pas d’une dualité externe, il s’agit bien d’une dualité interne qui ne compromet en rien l’unité interne de Dieu. Sans unité interne, en effet, on ne saurait en effet parler de consortium, de communauté. Dieu n’est un Dieu d’amour que s’il ouvre en lui-même un espace commun à au moins deux personnes. La mutualité de la charité est en effet à comprendre en termes de don. La charité est un amour qui donne, un amour qui se donne. La personne qui aime donne son amour et elle ne peut le donner qu’à une autre personne qui le reçoit. La charité exige donc au moins deux personnes puisqu’elle suppose une personne qui donne et une personne qui reçoit. Mais il ne suffit pas qu’il y ait don et réception du don pour qu’il y ait charité, il faut aussi que l’amour reçu soit rendu. C’est pourquoi la charité implique que l’amour se différencie en amour gracieux et en amour obligé. Richard de Saint Victor précise cette distinction dans le livre V :


«L’amour est gracieux quand on donne gratuitement à celui dont on n’a reçu aucune largesse. L’amour est obligé quand à celui dont on a reçu gratuitement on ne rend en échange que l’amour.» Trinité, L V, 16, 961 C-D, p.345.


Ce serait toutefois faire un contre-sens que de supposer que l’amour obligé soit inférieur à l’amour gracieux car ce serait supposer que l’une des personnes est supérieure à l’autre. Ce serait considérer que la personne qui aime d’amour gracieux (le Père) soit supérieure à la personne qui aime d’amour obligé (le Fils). Or, nous l’avons vu, aimer d’amour de charité, c’est aimer l’autre personne comme soi-même. La charité exclut donc toute supériorité d’une personne divine sur une autre et elle implique l’égalité parfaite des personnes divines. La communauté intradivine est une communauté intime des égaux. D’ailleurs, si les personnes divines n’étaient pas égales, l’amour ne saurait être mutuel, puisque la seconde personne ne pourrait rendre à la première l’amour qu’elle lui donne. La communauté des amants divins comme communauté parfaite est donc une communauté des égaux. Mais avec tout cela, nous n’avons obtenu qu’une dualité des personnes et nous serions alors tentés de penser que la personnalité ne peut pas plus exiger que la dualité. Il n’y aurait de personnalité que dans la mutualité d’un couple divin, ce qui pourrait d’ailleurs être transposé aux couples humains de sorte que la communauté des personnes tant en Dieu que chez les hommes ne pourrait être que la communauté des amants. Or ce serait se méprendre sur la charité elle-même. Richard de Saint Victor va montrer d’une manière très rigoureuse que la charité n’exige pas seulement deux personnes divines, mais trois personnes divines et pas plus de trois personnes. Une quatrième personne divine est exclue. La dualité des personnes ne réalise pas en effet la communauté d’amour. Pour qu’il y ait communauté d’amour, il ne suffit pas qu’il y ait dilection, il faut qu’il y ait condilection. C’est à Richard de Saint Victor, à l’intérieur de sa spéculation trinitaire, que l’on doit l’invention du vocable condilectio.

François Loiret, tous droits réservés.

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