• François Loiret

La déduction de la Trinité par Richard de Saint Victor II.



B2 La perfection de l’amour exige la trinité des personnes.


La mutualité de l’amour qui exige deux personnes ne réalise pas la plénitude de l’amour. Avec deux personnes, souligne Richard de Saint Victor, il y a bien dilection, mais il n’y a pas condilection. Il y a bien dilection puisque la première personne aime la seconde et que la seconde personne aime la première, mais cette mutualité qui n’est pas à confondre avec une réciprocité ne constitue cependant pas un co-amour, un acte véritablement commun d’amour. C’est pourquoi deux personnes ne peuvent constituer une communauté d’amour. La communauté d’amour n’exige pas seulement la mutualité de la dilection, elle exige la condilection. Sans cette condilection, l’amour ne saurait atteindre la plénitude et l’excellence. En d’autres termes, s’il n’y avait que deux personnes en Dieu, ces personnes ne seraient pas parfaites et on peut même aller jusqu’à dire qu’elles ne seraient même pas des personnes. Pour que chaque personne divine soit la personne qu’elle est, il lui faut non seulement aimer, mais aussi co-aimer. Si chacune des deux personnes gardait pour elle-même l’amour, si plus encore la seconde personne gardait l’amour qu’elle reçoit sans donner cet amour, alors les deux personnes seraient imparfaites. L’amour suprême ne peut s’accomplir que comme condilection et il exige donc le dépassement de la dualité. Qu’est-ce en effet que la condilection ? Richard de Saint Victor la définit de la manière suivante :


« Il y a condilection à proprement parler, lorsque deux amis en aiment un troisième, dans une concorde de la dilection, dans une communauté de l’amour et que les affections des deux premières s’unifient dans l’incendie de ce troisième amour » La Trinité L III, 19, 927B, p.209.


L’amour n’est un acte commun que s’il sort de la dualité. Dans la dualité, l’amour peut demeurer jaloux : les deux se réservent l’amour pour eux seuls et ne le partagent en rien avec un autre. Cet amour jaloux, non partagé, non communiqué ne peut être digne de Dieu. L’amour parfait est un amour qui révoque la jalousie puisqu’il est un amour qui se communique à un autre. Cette communication à un autre qui est un ami commun constitue véritablement l’amour comme acte commun et réalise seul la communauté des personnes comme communauté d’amour. En effet dans l’amour mutuel, la première personne aime la seconde et la seconde personne aime la première. Chacune aime l’autre, certes, mais l’acte d’amour n’est pas commun. Il ne peut y avoir acte commun d’amour que si la première et la seconde personne aiment une troisième personne et l’aiment évidemment autant qu’elles-mêmes et donc de manière égale. L’amour des deux premières personnes pour la troisième se présente comme co-amour et seul ce co-amour assure l’accomplissement de l’amour. Autrement dit, sans la troisième personne, ni la première ni la seconde ne seraient parfaites et n’aimeraient parfaitement. La perfection de chacune des deux premières personnes exige que Dieu se pluralise non pas en deux personnes, mais en trois personnes. Tout aussi bien, la communauté des personnes en Dieu ne peut avoir lieu sans la troisième personne, sans la personne co-aimée d’un acte d’amour qui est co-amour.

La perfection de l’amour comme condilection implique la trinité. La condilection est un amour dans lequel les deux premières personnes concordent parfaitement. Cette concorde qui ne peut exister qu’avec la troisième personne assure que la pluralité intradivine des personnes constitue bien une communauté et que chaque personne divine n’est que dans l’être en commun avec les deux autres. L’être-en-commun des personnes divines ne s’accomplit qu’avec la trinité des personnes. En ce sens, on peut dire que la troisième personne est le lien des deux premières puisqu’elle est la condition de la condilection. C’est avec elle que la personnalité de chaque personne se présente nécessairement dans la forme de l’être-en-commun intérieur à Dieu. Sans la troisième personne, Dieu ne serait pas Dieu puisqu’il ne serait pas un Dieu d’amour au sens de la charité. Le propre en effet de la charité est de se communiquer et en se communiquant de réaliser dans la communion des personnes la communauté des personnes. La troisième personne parfait Dieu et fait qu’il soit Dieu. Elle constitue l’existence intradivine des personnes comme une existence accomplie dans la mesure où il s’agit d’une existence dans la communion.


Richard de Saint Victor a donc rigoureusement déduit la trinité des personnes divines de l’amour au lieu de déduire l’amour de la trinité des personnes. Cela signifie que l’amour comme charité, l’amour qui se communique et non l’amour qui se réserve est constitutif des personnes divines et même de toute personne. Sans l’amour, il n’y a pas de personne. Or comme la personne constituée dans l’amour mène une vie commune en opérant des actes communs, cela signifie aussi que la personne n’existe pas sans une communauté qui est une communauté d’amour. La personne n’est pas un être séparé, mais un être qui est en commun avec d’autres êtres. Or si l’on examine de près ce que la théologie trinitaire nomme la procession des personnes, à savoir l’engendrement du Fils par le Père et la spiration de l’Esprit par le Père et le Fils, on s’aperçoit que chez Richard de Saint Victor cette procession suppose l’amour et demande à être comprise comme un acte d’amour. La procession des personnes à l’intérieur de Dieu ne conduit pas à des êtres séparés, mais bien au contraire à des êtres imbriqués les uns dans les autres de la manière la plus intense, la plus forte, la plus audacieuse possible. En effet, chaque personne divine n’est pas à côté des autres personnes divines, mais chacune est dans les autres personnes divines. Cette communion des personnes divines qui est communion spirituelle n’aboutit cependant pas non plus à une confusion des personnes divines car si les personnes se confondaient, il n’y aurait plus de pluralité des personnes. La vie intradivine est à la fois une vie communautaire dans la communion et une vie personnelle dans laquelle chaque personne divine tout en étant en commun avec les autres demeure dans la différence avec les autres. Contrairement à ce que prétendra Heidegger l’être en commun ne se confond pas ici avec la grisaille du On dans laquelle chacun est les autres tout en n’étant personne. Ici chacun est dans les autres tout en étant une personne distincte des autres.


Ce que la troisième personne implique, c’est que non seulement toute communauté des personnes ne peut être qu’une communauté d’amour, mais aussi que cet amour ne peut être qu’un amour spirituel. Toute communauté des personnes ne peut donc être qu’une communauté spirituelle. Ce qui lie dans la communauté des personnes, c’est l’esprit. La relation des personnes n’est donc en rien semblable à toute autre relation, d’abord parce qu’ici la relation vient en premier et constitue les êtres en relation, ensuite parce que cette relation est exclusivement spirituelle. La génération ne peut être dissociée de la spiration, autrement dit la génération ne peut être fondamentalement comprise en ce qui concerne les personnes que comme génération spirituelle. Seule une communauté reposant sur la génération spirituelle peut être une communauté de personnes.

François Loiret, tous droits réservés.

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