• François Loiret

De l'arbitre selon Hobbes.



S’il est bien un mot de la langue de Hobbes qui a été traduit de différentes manières, c’est bien le mot arbitrium. Certains n’ont pas hésité à en traduire certaines occurrences par « libre-arbitre », d’autres l’ont traduit par « volonté », par « décision » ou encore « arbitraire ». La traduction qui s’impose dans toutes les occurrences n’est aucune de celles-ci, mais comme l’a justement remarqué Luc Foisneau dans Hobbes et la toute puissance de Dieu, celle d’«arbitre ». Ce flottement dans la traduction de la langue d’un philosophe qui n’a cessé de s’en prendre aux ententes équivoques des mots est indissociable d’une cécité devant la question même de l’arbitre. Tout se passe comme si la présence du mot arbitrium dans la langue de Hobbes ne posait pas de problèmes et n’exigeait pas de clarifications, d’ailleurs le plus souvent les lexiques ne mentionnent pas ce mot. Il n’en reste pas moins que ces occurrences diverses suscitent bien souvent une gêne chez les commentateurs. Ici encore, à ma connaissance, il n’y a que Luc Foisneau qui ait remarqué que le mot arbitrium constituait en soi un problème et que les façons courantes de le traduire esquivaient ce problème. Ce problème n’est rien d’autre que celui de la présence de l’arbitre. Il est tout à fait inconsidéré de traduire arbitrium par libre-arbitre puisque Hobbes nie l’existence du libre-arbitre. Mais si Hobbes parle bien de volonté, étant donné la façon qu’il entend la volonté comme ultime désir ou passion avant l’action, il n’est pas conséquent de traduire arbitrium par « volonté » et il ne l’est pas non plus de le traduire par « décision » car on se demande quel pouvoir de décider peut bien avoir un être sans volonté au sens strict. Quant à l’entente par « arbitraire », elle ne peut en rien recouvrir tous les emplois du mot dans la langue de Hobbes et nous renvoie à des débats convenus et circonscrits. Il importe donc avant toute chose de recenser les emplois décisifs du mot arbitrium dans les textes de Hobbes pour saisir le problème de l’arbitre. L’arbitrium intervient dans l’établissement des mots comme le dit constamment Hobbes. Par exemple, dans Les Eléments de loi, il écrit :

« Une dénomination ou appellation est un vocable qu’un homme impose de par son arbitre comme marque destinée à lui rappeler une conception relative à la chose à laquelle ce nom a été imposé » V 2, p.51.

Mais l’arbitrium ne concerne pas seulement les mots, il concerne l’ensemble du discours. Il faut souligner ici que les traducteurs rendent le plus souvent sermo par « langage », ce qui est inapproprié, le contexte disant ouvertement qu’il ne s’agit pas du « langage », mais bien du discours, comme chez Aristote. Un passage du De Homine le montre bien :

« Le discours (sermo) ou parole est un enchaînement de mots institué par l’arbitre humain ; cet enchaînement a pour fin de signifier la suite des conceptions auxquelles se rapporte nos pensées » X.1.p.373 (traduction modifiée).

Il n’y a aucun sens à dire que le langage est « un enchaînement de mots », mais le dire du discours est par contre tout à fait sensé. Contrairement à ce que laisse croire les traduction, le problème de Hobbes n’est jamais celui du langage, il est celui du discours comme chez Aristote encore une fois. L’abstraction langage élevée au pinacle par la linguistique nous dissimule la façon tout à fait concrète qu’avaient les philosophes des temps passés d’aborder le parler : chez eux, il s’agissait avant tout d’un discourir et non d’une « réalisation de l’emploi du langage ». Quand on s’arrête au rôle de l’arbitrium dans l’établissement des mots et du discours, on peut avoir l’illusion qu’une traduction par « arbitraire » suffit comme le laisse entendre Arnaud Milanese dans son Principe de la philosophie chez Hobbes. Après tout Hobbes ne ferait que s’inscrire dans une vieille discussion ouverte chez les Grecs sur le caractère naturel ou arbitraire des mots et cela n’irait guère plus loin. Il ne ferait que nous dire que les mots sont arbitraires, qu’ils ne ressemblent en rien à ce qu’ils dénomment. Or les autres emplois du mot arbitrium démentent une telle assurance. Certains de ces emplois concernent les propositions vraies elles-mêmes et par conséquent la vérité. Le passage le plus connu et le plus cité est généralement le suivant, issu du chapitre XVIII de De Cive :

«Ceux qui, par leur arbitre et les lois de leur manière de parler font que les nombres s’appellent « deux », « trois », et « cinq » font également, par leur arbitre, que la proposition « deux et trois pris ensemble font cinq » soit vraie » p.342 (modifié).

Ici, Hobbes ne se contente pas de référer l’établissement des mots à l’arbitre, il va jusqu’à y référer la proposition vraie. Les commentateurs ne peuvent évidemment plus traduire par « arbitraire » et ils en appellent à la prudence du lecteur. Ainsi Zarka affirme à propos de ce passage : « Il ne faut pas entendre que la vérité est arbitraire, ce qui serait absurde, mais que la vérité n’est possible qu’à partir du moment où les mots reçoivent, par leur définition, une signification précise par laquelle ils désignent une chose suivant tel ou tel rapport » (La décision métaphysique de Hobbes, p.125). S’il existe des « explications » qui n’expliquent rien, nous en avons un exemple avec celle que nous propose ici Zarka. Mais au fond un mouvement pas si différent se trouve dans l’étude plus récente de Milanese qui, lui, laisse entendre qu’il s’agit bien d’un arbitraire, mais d’un arbitraire qui ne concerne que les mots, pas la vérité des propositions. Hobbes voudrait seulement nous dire au fond que l’énonciation de la proposition vraie dépend de mots qui sont arbitraires, la proposition vraie n’étant pas bien sûr arbitraire. Curieuse façon de lire les textes. Ainsi tant qu’il est question des mots, arbitrium aurait le sens d’arbitraire, mais dès qu’il est question d’autre chose que les mots, et surtout de la vérité, arbitrium aurait un autre sens (lequel, on ne le sait pas) ou ne devrait même plus pris en considération. Il ne vient pas à l’esprit des commentateurs que dans les deux cas, celui des mots et des vérités, arbitrium ne doit pas être compris au sens de l’arbitraire, mais au sens de l’arbitre. On comprend que le surgissement de l’arbitrium hors de la seule question du statut des mots peut troubler les commentateurs, mais il est encore d’autres contextes dans lesquels arbitrium intervient. Il intervient notamment dans la détermination de la science et plus précisément dans ce qu’on pourrait nommer avec Vico la doctrine du verum factum qui est au cœur de la détermination de la science comme connaissance démonstrative a priori. Un passage déterminant du De Homine, ouvrage dans lequel cette doctrine est la plus déployée, nous le montre. Hobbes déclare sans aucune gêne :

«C’est seulement des choses dont la génération dépend de leur arbitre, qu’il a été accordé aux hommes d’acquérir la science par la démonstration a priori » X 4, p.379 (traduction modifiée).

Les choses dont nous pouvons avoir une connaissance a priori soutient Hobbes ne sont pas les choses naturelles car les choses naturelles ne dépendent pas de nous, elles dépendent de Dieu, seules les choses dont la génération dépend de nous sont connaissables a priori. Or que veut dire cette dépendance vis-à-vis de nous ? Comme le montre clairement ce passage, « dépendre de nous » signifie « dépendre de notre arbitre ». l’arbitre trace une ligne de partage entre deux types de choses, celles qui dépendent de nous et que nous avons entièrement en notre pouvoir, et celles qui ne dépendent pas de nous, que nous n’avons pas en notre pouvoir, et dont la nature nous est inaccessible. Hobbes ne soutient pas que la nature des choses nous est inaccessible, il soutient que nous n’accédons qu’à la nature des choses dont la génération dépend de notre arbitre. Il en donne un premier exemple avec la géométrie :

« Puisque les causes des propriétés appartenant à chaque figure résident dans les lignes que nous traçons nous-mêmes, et que les générations des figures dépendent de notre arbitre, la connaissance d’une propriété particulière quelconque d’une figure n’exige rien de plus de notre part, sinon de considérer tout ce qui suit de la construction que nous faisons-nous-mêmes pour tracer cette figure. La raison pour laquelle il a été donné à la géométrie non seulement de passer pour démontrable, mais de l’être véritablement, c’est donc que nous créons nous-mêmes les figures » X, 5, p.381.

La géométrie est une connaissance démonstrative a priori parce que les entités géométriques dépendent entièrement de notre arbitre. C’est notre arbitre qui les engendre et qui nous permet du même coup d’en avoir une connaissance certaine alors que nous ne pouvons avoir une connaissance aussi certaine des choses qui ne dépendent pas de notre arbitre comme les choses naturelles, raison pour laquelle les vérités physiques, à la différence des vérités géométriques, sont hypothétiques. Mais s’il est une science au sens de la connaissance démonstrative a priori qui surpasse toutes les autres et dont toutes les autres de fait dépendent, c’est la science du juste et de l’injuste, autrement dit la philosophie politique car les Etats, les lois civiles, et partant le juste, l’injuste, le bien public et le mal public dépendent entièrement de notre arbitre comme le soutient encore Hobbes dans le De Homine :

«En outre, la science politique et éthique, c’est-à-dire la science du juste et de l’injuste, de l’équitable et de l’inique, peut être démontrée a priori. La raison en est que nous avons fait nous-mêmes les principes qui nous permettent de connaître ce que sont le juste et l’équitable, et inversement, l’injuste et l’inique ; autrement dit, les causes de la justice, à savoir, les lois et les pactes. En effet, avant les pactes, et avant l’institution des lois, il n’y avait parmi les hommes, pas plus que parmi les bêtes, ni la moindre justice, ni la moindre injustice, ni aucune nature du bien et du mal publics » X, 5, p.381-383.

Avant les pactes, il y avait l’état de nature. Peu importe ici le statut de l’état de nature, ce qui importe, c’est qu’il soit nommé « état de nature ». Il faut comprendre que la même différence se trace entre les choses naturelles et les entités géométriques d’une part, l’état de nature et l’état politique d’autre part. Dans les deux cas, il s’agit bien d’une différence entre ce qui dépend de notre arbitre, les figures géométriques, les pactes, les lois, et ce qui n’en dépend pas, les choses naturelles et les passions naturelles. Or, le De Homine nous montre que la même différence se trouve entre le discours humain et l’expression animale. Si les animaux ne discourent pas, c’est parce que les sons qu’ils expriment ne dépendent pas d’un arbitre qu’ils n’ont pas, mais de leurs passions naturelles :

« Pour ce qui est des sons échangés par les animaux appartenant à une même espèce, la signification qui en résulte ne constitue pas pour autant un discours, car ce n’est pas en raison de leur arbitre, mais par une nécessité de nature, que ces sons, qui signifient l’espoir, la crainte, la joie, etc. leur sont arrachés de force par les passions mêmes » X.1, p.373.

Dans le cas des cris des animaux, qui sont signifiants comme l’affirmait déjà Aristote, nous avons un enchaînement purement naturel, et donc aucune distance avec la nature, ce qui n’est en rien le cas du discours humain. Le discours humain s’arrache au déterminisme des passions naturelles, il peut signifier autre chose que des passions. C’est pourquoi, comme le précise Hobbes dans le Léviathan, lorsque le discours humain est équivoque, lorsque l’auditeur ou le lecteur ne sait plus si le discours entendu ou lu n’est pas avant tout habité par les passions de celui qui le tient, par ses préférences ou ses répugnances, alors ce discours peut précipiter dans des controverses qui suscitent des conflits et qui sont destructeurs de la communauté politique.

L’arbitre chez Hobbes n’est pas l’arbitraire comme l’a bien indiqué Luc Foisneau. Il est en fait à comprendre à un premier niveau comme ce qui différencie la nature de la non nature. En un sens, il est alors à comprendre comme ce qui permet à l’homme d’échapper à la nature, d’élaborer un monde artificiel qui est le sien. L’artifice chez Hobbes relève de l’arbitre. Or l’arbitre n’est en rien proprement humain, il est au contraire ce que l’homme a en commun avec Dieu comme le montre clairement la façon dont Hobbes envisage la création de la première langue par Dieu dans le De Corpore :

« Car bien que certains noms de créatures vivantes et d’autres choses, dont usèrent nos premiers parents, aient été enseignés par Dieu lui-même, cependant, ils furent imposés par lui de par son arbitre (arbitrio suo) et par la suite, à la fois lors de l’épisode de la tour de Babel et depuis du fait du temps écoulé, tombèrent en désuétude et dans l’oubli, et à leur place d’autres mots leur succédèrent inventés et reçus par les hommes » II, 4, p.14.

Les premiers noms donnés par Dieu à Adam relève de l’arbitre divin et les autres noms relèvent de l’arbitre humain, étant entendu, précise Hobbes, que les premiers noms créés par Dieu ont été perdus. On peut donc dire que si l’homme est à l’image de Dieu, de sorte qu’il peut l’imiter, c’est parce que l’homme possède comme Dieu l’arbitre. Nul besoin que l’homme possède dans l’état de nature l’entendement pour qu’il puisse en sortir, il lui suffit de posséder l’arbitre. Mais si l’arbitre est bien en ce sens un pouvoir producteur, il ne se réduit pas à cela. Les hommes produisent les discours, produisent les vérités, produisent les entités géométriques et les Etats, certes. Toutefois l’arbitre a une dimension instituante. Autoriser les controverses dans l’Etat, ce serait revenir à l’état de nature car, précise Hobbes, dans Les Eléments de loi :

« Dans l’état naturel, où chacun est son propre juge et diffère des autres sur les noms et appellations des choses, différences desquelles résultent les querelles et la rupture de la paix, il était nécessaire qu’il y ait une commune mesure de tout ce qui est susceptible de faire l’objet d’une controverse » XXIX 8, p.196.

Dans l’état de nature, il n’y a pas à proprement parler de discours car les individus entendent chacun les mots à leur façon et il les entendent en fait selon leurs passions comme dans les controverses. On pourrait dire que les controverses court-circuitent l’arbitre, elles confèrent aux seules passions la prédominance qu’elles ont dans l’état de nature. L’arbitre institue le discours et Hobbes envisage cette institution comme un acte juridique puisqu’il parle de pacte à ce propos. Dès que l’on comprend l’arbitre comme un pouvoir d’institution, la différence que trace l’arbitre n’est plus seulement celle de la nature et de l’artifice, elle est aussi celle de la nature et de l’institution. Les vérités peuvent tout à fait dépendre de l’arbitre sans être arbitraires dans la mesure où dépendant de l’arbitre, elles sont institués. Il y a une institution des mots, une institution des vérités, une institution de la science, une institution de l’Etat et tout converge vers l’institution de l’Etat qui est au fond à comprendre comme l’institution de la vérité humaine. Quant à la vérité révélée, son institution qui ne dépend pas de nous prendra une forme politique avec le Royaume du Christ. Avec l’arbitre commence l’institution et donc commence la vie dans des règles, ces règles étant aussi bien celles des sciences que celles de la communauté politique.

François Loiret, Vannes 2017, tous droits réservés.

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