• François Loiret

La déduction de la Trinité par Richard de Saint Victor III.



3 L’exclusion de la quaternité.


Dans le Conflit des facultés, Kant affirme qu’il est indifférent à un novice de croire qu’il y a trois ou dix personnes divines :


« Du dogme de la Trinité, pris à la lettre, on ne saurait absolument rien tirer pour la pratique, même au cas où l’on croirait le comprendre, et bien moins encore, si l’on se rend compte qu’il dépasse tous nos concepts. – Que nous ayons à honorer trois ou dix personnes dans la Divinité, le novice l’admettra sur parole avec une égale facilité, parce qu’il n’a aucune idée d’un Dieu en plusieurs personnes, bien mieux encore, parce qu’il ne peut tirer de cette différence, des règles différentes pour la conduite de la vie » p.42.


Lorsque Kant prétend qu’il est indifférent pour la conduite de la vie de croire que Dieu soit trois ou dix personnes, il ne fait que montrer par là à quoi conduit une éthique du respect de la loi morale qui est étrangère à l’amour comme caritas. Ce que ne voit pas Kant mais que Richard de Saint Victor montre, c’est qu’un Dieu qui est amour ne peut être que trois personnes. En effet, la troisième personne suffit entièrement à assurer la condilection sans laquelle l’amour ne saurait être parfait, sans laquelle l’amour ne saurait être caritas. Avec la troisième personne et seulement avec elle se réalise en Dieu la parfaite communauté des personnes dans la communion. La communion des personnes en tant qu’elle exige un acte commun suppose la troisième personne. Sans elle, la première et la deuxième ne pourraient avoir d’acte commun et en ce sens, il n’y aurait ni communion intradivine, ni communauté divine, ni même caritas. La troisième personne parfait donc l’amour intradivin et du même coup une quatrième personne n’est en rien exigible et est même exclue d’avance. Mais Richard de Saint Victor ne s’en tient pas là, il entreprend de démontrer pourquoi une quatrième personne ne peut avoir de lieu en Dieu. Cette démonstration mets en jeu la distinction des personnes divines et du même coup ce qui étant propre à chaque personne divine est incommunicable. Ce qui différencie les personnes divines peut être compris de trois manières différentes, selon l’origine, selon l’acte et selon l’amour.


Selon l’origine, la première personne se distingue des autres en ce qu’elle ne tient pas son être de quelqu’un, la seconde personne se distingue des deux autres en ce qu’elle tient son être d’une seule personne, la troisième personne se distingue des deux autres en ce qu’elle tient son être de deux premières. Elles se différencient donc bien du point de vue de l’origine, la première parce qu’elle est sans origine, la seconde parce que son origine est une personne, la troisième parce que son origine est deux personnes. Elles se différencient encore en ce que la première est sans origine et est origine, la seconde a une origine et est aussi origine, la troisième a une origine et n’est pas origine. S’il y avait une quatrième personne, deux cas devraient être envisagés. Soit cette quatrième personne est sans origine et n’est pas origine, mais alors elle serait solitaire et ne serait donc pas en communion avec les autres. Soit cette quatrième personne a pour origine les trois premières, et du même coup rien n’empêche de continuer indéfiniment. Mais dans ce cas, il n’y aurait pas cet accord et cette harmonie intradivins que réalise la Trinité. En effet, les propriétés personnelles selon l’origine sont telles qu’elles ne peuvent réaliser le plus parfait accord et la plus parfaite harmonie que si et seulement si Dieu est trois personnes. Une personne est origine sans avoir d’origine, une personne a une origine sans être origine et une personne à la fois a une origine et est origine. On voit donc que s’il y avait plus de trois personnes, il n’y aurait ni accord, ni harmonie intradivins. Il n’y aurait donc pas la communion parfaite des personnes divines.


Si l’on considère l’acte propre à chaque personne, on aboutit également à l’exclusion de la quatrième personne et de toute personne ultérieure. L’acte propre de la première personne, ce qui la singularise comme personne, c’est de donner. L’acte propre de la seconde personne est de recevoir et de donner. L’acte propre enfin de la troisième personne est de recevoir. Envisager une quatrième personne, ce serait envisager une personne qui ne donne ni ne reçoit, mais puisqu’elle ne donnerait rien et ne recevrait rien, elle serait hors de toute communion et de toute communauté avec les autres et ainsi il ne pourrait y avoir en Dieu la plus parfaite communion et communauté des personnes.


Enfin si on considère la distinction la plus importante, celle à laquelle se ramènent toutes les autres, à savoir la distinction des amours, on aboutit aussi à l’exclusion de la quaternité. Les trois personnes divines aiment, mais chacune aime d’une manière qui lui est propre, chacune a un amour qui lui est propre et qui la distingue des deux autres. On peut en effet différencier trois types de caritas : l’amour gracieux, l’amour obligé, l’amour mixte, c’est-à-dire celui qui est à la fois gracieux et obligé. La première personne aime d’amour gracieux, la seconde personne aime d’amour mixte, la troisième personne aime d’amour obligé. La première personne donne son amour, la seconde reçoit et donne l’amour, la troisième personne reçoit l’amour. S’il y avait une quatrième personne, il faudrait que son amour ne soit ni gracieux, ni obligé, ni mixte, autrement dit, cette quatrième personne n’aimerait pas. La considération de la caritas et de ses formes exclut donc la quaternité des personnes divines et en même temps, la seule triplicité de l’amour assure la communion des personnes dans la condilection sans qu’aucune personne supplémentaire ne soit exigé. Le parfait amour en lequel se réalise la communion et la communauté des personnes divines, à savoir la condilection n’exige et ne peut pas exiger plus de trois personnes. Exiger plus de trois personnes divines, ce serait détruire l’harmonie amoureuse en Dieu, ce serait détruire l’amour en Dieu, ce serait donc détruire Dieu. L’éthique amoureuse de la communion qui est celle de Richard de Saint Victor et à laquelle Kant est étranger a de très bonnes raisons de ne pas être indifférentes au nombre des personnes divines et contrairement à ce qu’affirme Kant, cette affirmation de la Trinité a des conséquences sur la conduite de la vie des hommes. La conduite des hommes comme personnes implique en effet qu’ils communient dans la caritas. Elle ne relève pas de la loi morale et de son respect, elle relève de l’amour.

François Loiret, tous droits réservés.

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