• François Loiret

Jad Hatem : Notule sur l'interprétation de Duns Scot par Hannah Arendt.



L’INAMISSIBLE LIBERTÉ

NOTULE SUR L’INTERPRÉTATION

DE DUNS SCOT PAR HANNAH ARENDT

Jad HATEM

Nous lisons dans le chapitre de La Vie de l’esprit consacré à Duns Scot, dont l’importance n’est guère sous-estimée : « La volonté humaine est indéterminée, ouverte aux contraires et, par conséquent, brisée (broken) seulement tant que sa seule activité consiste à former des volitions ; dès l’instant où elle cesse de vouloir et se met à agir dans le sens d’une des propositions de la volonté, elle perd sa liberté — et l’homme, le possesseur du moi voulant, est aussi heureux de la perte que l’âne de Buridan l’était de résoudre le problème du choix entre deux tas de foin en suivant son instinct : arrête de choisir et commence à manger ». S’il y a dans cette analyse que Hannah Arendt propose de la libre volonté chez Duns Scot de quoi alimenter des considérations psychologiques, il s’en faut qu’elle vaille pour une interprétation correcte de la pensée du Docteur Subtil.

L’erreur repose sur la fausse persuasion que la volonté peut se mettre en suspens (« suspend itself »). Est-ce parce que, élective, elle ne saurait accomplir simultanément les opposés ? C’est négliger le fait qu’elle est toujours en acte premier, c’est-à-dire qu’elle n’a nul besoin de passer de la puissance à l’acte ou d’être déterminée à l’acte par un objet, contrairement à ce qui arrive à la volition. Ceci implique que le pouvoir de ne pas vouloir ne risque pas d’être éliminé par l’acte de volition, autrement dit par le choix déjà accompli. Il est donc erroné d’avancer que la volonté perd sa liberté. Comment le pourrait-elle, elle qui est essentiellement libre ? Ce qui pourrait être suspendu, c’est la volition, entendre : une option !

Sans doute Arendt est-elle mal informée sur ce point par Efrem Bettoni qu’elle cite largement, car il ne caractérise pas la volonté en acte premier et il lui arrive de confondre les volitions mutuellement exclusives avec la volonté comme telle. Mais c’est bien elle qui en tire les conclusions erronées. Soit le passage suivant de Bettoni : « La caractéristique essentielle de nos actes de volition est leur liberté, c’est-à-dire le pouvoir de choisir entre deux choses opposées et de révoquer le choix une fois fait ». Ce qui veut dire que le choix qui est fait de cette chose-ci peut être révoqué (avant, durant son exécution ou même après sans que, évidemment, l’acte puisse l’être). Or Arendt comprend, à faux, que le pouvoir même de révoquer est supprimé : « C’est précisément, cette liberté qui n’est manifeste que comme activité mentale — le pouvoir de révoquer disparaît quand la volition est exécutée — dont nous avons parlé en termes de brisure (brokenness) de la volonté ». Ailleurs : « La volonté est rédimée en cessant de vouloir et en se mettant à agir ». Rien de plus faux. Arendt a étendu indûment à la volonté scotiste le principe de nécessité conditionnée suivant lequel ce qui est susceptible d’advenir perd, dès lors qu’advenu, sa puissance d’advenir, puisque par là changé en chose nécessaire.

Puisque la volonté est libre de par son actualité, son indétermination tant aux contraires qu’aux contradictoires et son auto-mouvement originaire qui la rend maîtresse de ses actes, la puissance active de révoquer ne saurait en aucun cas être retranchée. Cause illimitée, elle déborde ses productions, loin de se trouver réduite par eux. Par cela qu’elle est immanente en son mouvement, elle ignore la succession. Comprenons qu’une fois un acte produit, la volonté est toujours à même d’en produire l’opposé puisque les opposés ne sont jamais que les expressions de la même faculté qui est pouvoir, la volonté agissant de manière contingente. Or la contingence au sens du frère franciscain ne signifie pas le contraire du nécessaire, mais « ce dont l’opposé peut arriver quand quelque chose arrive » en sorte que la volonté maintient une puissance pour l’opposé de l’état actuel. Il n’est donc pas possible d’échapper à la liberté, comme le croit Arendt, par le moyen de l’action. Comment prendre congé de ce qui est à la fois absolu et en excès ? C’est qu’en effet, l’indétermination de la volonté est de la nature de la perfection surabondante, non du manque, ce qui la rend précisément apte à l’autodétermination.

Envoi

Dans son bel essai sur Bartleby, Giorgio Agamben rapporte la formule « Je préférerai ne pas » à la théorie aristotélicienne de la puissance qui, pour être puissance des contraires, faire ou ne pas faire, être ou ne pas être, est une impuissance (adynamia) en sorte que le scribe de Melville « peut sans vouloir ». Il me paraît plus judicieux, après le rappel que la volonté possède la liberté de consentir (velle), de rejeter (nolle) ou encore de s’abstenir (non-velle), de ramener la formule à la théorie scotiste de la volonté en acte premier.

. Paru dans Iris. Annales de philosophie, 2013.

. Non seulement le plus important penseur du Moyen Âge, mais aussi le seul à n’avoir pas cherché à passer un compromis entre la foi chrétienne et la philosophie grecque. Cf. Hanna Arendt, The Life of the Mind, II. Willing, San Diego - New York - London, Harcourt, Inc., 1978, p. 31.

. Ibid., p. 141.

. Ibid., p. 130.

. Lectura, II, dist. 25, unica, n. 88. Cf. l’excellente introduction de François Loiret à sa traduction de ce texte (Jean Duns Scot, La Cause du Vouloir suivi de L’Objet de la jouissance, Paris, Les Belles Lettres, 2009).

. Thèse récusée par Ockham : si une puissance ne peut être actualisée (quand le choix se porte sur l’option contraire), elle n’est pas une vraie potentia.

. Par exemple : « My will is completely possessed, as it were, by the object actually willed » (Bettoni, Duns Scotus : the Basic Principles of his Philosophy, Washington, Catholic University of America Press, 1961, p. 158).

. Chez Arendt : « des choses opposées ».

. Cf. Ordinatio I, d. 38, pars 2.

. Arendt, p. 130.

. Ibid., p. 102.

. Reportata parisiensa II, d. 25, q. unica, n. 17.

. Quodlibet, q. XIII, n. 21.

. Ordinatio, I, d. 2, p. 1, q. 1-2, n. 86.

. Quaestiones super libros metaphysicorum Aristotelis, IX, 15.

. « Man’s normal way of escaping from his freedom is simply to act on the propositions of the will » (Op. cit., p. 141).

. Lectura, II, dist. 25, unica, n. 92 ; Quaestiones super libros Metaphysicorum Aristotelis, IX, 15.

. Métaphysique, 1046 a 29-32.

. Bartleby ou la création, tr. fr. Circé, Saulxures, 1995, p. 41.

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