• François Loiret

La science des nations comme métaphysique du droit.



Dans Les principes d’une science nouvelle relative à la nature des nations par laquelle on retrouve les principes d’un autre système du droit naturel des gens, Vico définit la science nouvelle de la manière suivante :

« Elle serait la science du droit naturel des gens, tel que précisément les jurisconsultes romains l’ont reçu de leurs ancêtres et qu’ils définissent comme le droit ordonné par la puissance divine sous la dictée des nécessités et utilités humaines elles-mêmes, et qui est observée également chez toutes les nations ».

La science nouvelle est ouvertement présentée comme ayant pour modèle la jurisprudence romaine. C’est que selon Vico la jurisprudence, cette science des Romains, était supérieure à la philosophie des Grecs dans la mesure où elle était à la fois philosophie et histoire, dans la mesure où elle était à la fois une connaissance du vrai et une connaissance du certain. Or, affirme-t-il en 1725, c’est une science d’un tel type qui nous manque aujourd’hui :

« Nous a manqué malheureusement jusqu’à maintenant une science qui fut tout à la fois histoire et philosophie de l’humanité » Principes d’une science nouvelle relative à la nature des nations par laquelle on retrouve les principes d’un autre système du droit naturel des gens.

Une science qui se veut science du monde civil doit être à la fois philosophique et philologique. Par philosophie, Vico entend une connaissance de l’ordre des raisons et par philologie, une narration d’une succession de faits. Plus précisément, la philologie est la connaissance des coutumes, des institutions, des lois, des langues des nations et s’appuient sur des témoignages, notamment des témoignages textuels. Elle envisage tous les aspects de la vie des peuples, autrement dit tous les aspects du monde civil en commentant les témoignages textuels du passé. Elle a donc affaire à un matériel de faits humains considérable et toujours particulier. Vico la définit de manière plus poussée encore comme la connaissance de tout ce qui dépend du libre arbitre des hommes, de leur volonté. En effet, le monde civil demande à être compris comme le produit de la volonté des hommes. Cependant la philosophie et la philologie telle qu’elles existent sont insuffisantes et même sont des échecs. Elles le sont en raison de leur abstraction. La philosophie est abstraite puisqu’elle prétend tirer de la seule raison sans considération des faits la connaissance du monde civil, comme y prétend par exemple Hobbes en écartant l’histoire comme y prétendra encore Rousseau en affirmant qu’il faut écarter tous les faits. L’abstraction de la philosophie est celle de raisonnements qui demeurent vides puisqu’ils ne trouvent aucune confirmation dans les faits. Il manque aux raisonnements des philosophes la certitude tirée de l’autorité des philologues, c’est-à-dire que les raisonnements des philosophes sont indéterminés et en ce sens sans contenu vérifiable. A l’abstraction des philosophes répond l’abstraction des philologues qui n’est pas de même type. Les philologues demeurent dans l’abstraction non parce qu’ils raisonnent suivant des idées universelles et abstraites, mais parce qu’ils ne raisonnent pas ou pas assez. Alors que les philosophes succombent à l’abstraction des raisons universelles, les philologues succombent à l’abstraction des choses particulières qu’ils étudient en ce sens qu’ils sont incapables de conférer à tout le matériel factuel qu’ils étudient un ordre et une unité. De là vient qu’ils interprètent souvent mal les données textuelles auxquelles ils ont affaire. Une véritable science du monde civil manque donc encore et Vico se propose de l’établir. Cette science du monde civil se présente explicitement en 1744 comme une science des nations et plus précisément comme une science de la nature commune des nations. Il faut donc comprendre pourquoi cette science se doit d’être une science des nations d’une part, pourquoi elle se doit d’être une science de la nature commune des nations d’autre part.

Le monde civil est le monde de la vie humaine, de la vie proprement humaine. Or concrètement, ce monde civil ne peut être abordé avec l’abstraction philosophique genre humain qui n’a aucune existence concrète. Les hommes vivent concrètement dans des collectifs que Vico nomme le plus souvent « nations » ou parfois « peuples ». L’existence concrète du genre humain est une pluralité de nations, dont de multiples ont disparues et dont d’autres ne sont pas encore nées. La science des nations ne considère pas en effet les nations existantes, elle s’étend aussi à toutes les nations qui ont existé pour des raisons majeures. En effet, les nations, comme les hommes, naissent, se développent et meurent. La science des nations vise à comprendre comment les nations naissent, se développent et meurent. Mais, étant donné la pluralité des nations, comment une science des nations est-elle possible ? C’est là qu’intervient la notion de nature commune. Mais avant de comprendre la notion de nature commune, il convient de comprendre la notion de nature que Vico conçoit à partir du latin natura :

« La nature des choses n’est rien d’autre que leur naissance en certains temps et de certaine manière ; tels sont les temps et les manières, telles et non autrement naissent toujours les choses » Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations, § 147.

La nature de quelque chose n’est en rien statique, elle est dynamique, et c’est ce caractère dynamique de la nature qui échappe aux philosophes. Ils prétendent parler de la nature humaine ou de la nature de l’Etat comme s’il s’agissait d’une entité statique et intemporelle qu’il suffirait de définir comme Hobbes, ils ne voient pas que la nature humaine, la nature de l’Etat, la nature du monde civil, est à comprendre comme une naissance et un déploiement temporel. Cette nature, aussi paradoxal que cela soit, a donc une dimension historique. Or cette dimension historique échappe à l’histoire comme connaissance dans la mesure où celle-ci ne sait pas voir la dimension institutionnelle du monde civil comme monde des nations. Autrement dit, envisager la nature humaine pour Vico, ce n’est pas concevoir le genre humain, c’est montrer avec l’appui des données philologiques, l’institution de l’homme et cette institution ne peut être qu’un déploiement temporel. Les philosophes et aussi les jusnaturalistes modernes comme Grotius n’ont pas saisi que ce qu’ils nomment la « nature humaine » est le résultat de tout un développement historique de la vie des nations. Les hommes deviennent des hommes et ils peuvent aussi cesser d’être des hommes. Ils deviennent des hommes en instituant leur vie et en développant les institutions, ils peuvent cesser d’être des hommes en désinstituant leur vie. C’est toutefois toujours dans des nations singulières et multiples que les hommes poursuivent leur vie. Mais si les hommes poursuivent multiplement leur vie dans des nations singulières, toutes ces nations ont une nature commune. Le commun est ce qui va assurer l’unité concrète de l’universel et du particulier. Il y a des nations multiples qui ont existé et qui existent, mais toutes ces nations ont quelque chose en commun. Ce commun se découvre à une connaissance qui est à la fois philosophique et philologique. Ce commun souligne Vico ne résulte en rien d’une communication entre les nations ou d’un emprunt, ni même de l’idée d’une nation originelle dont sortiraient toutes les nations. Ce commun se présente en chaque nation indépendamment des autres. C’est ce commun que les jurisconsultes romains ont pour la première fois appréhendé en établissant le ius gentium que Vico nomme le droit naturel des gentes. La science nouvelle comme science des nations sera philosophique en ce qu’elle envisage la nature commune des nations mais elle sera en même temps philologique dans la mesure où elle montrera par des preuves philologiques que cette nature commune se montre dans la naissance et le développement historique des nations car le commun qui existe en toute nation se réalise en chaque nation. Elle n’opposera pas le droit naturel aux droits des nations, elle n’opposera donc pas la raison et l’histoire, l’universel et le particulier comme le font les philosophes et les juristes modernes qui prétendent que le droit naturel relève d’une raison indépendante de tout contexte, elle va au contraire opérer une recontextualisation du droit naturel. Ce que les philosophes et les juristes modernes entendent par droit naturel rationnel sera ainsi saisi comme le produit d’une évolution depuis le commencement des nations. Mais cette recontextualisation des nations est aussi une recontextualisation de la raison elle-même à partir de la compréhension du mouvement dans et par lequel les hommes s’humanisent. Autrement dit, la raison elle-même telle qu’en parlent les philosophes et juristes modernes va se présenter comme le produit d’une évolution historique. Cette raison des philosophes et des juristes modernes est à comprendre comme une des formes de l’esprit humain, forme tardive et non primitive et exposée à la possibilité d’une perte. La raison a une histoire affirme Vico et l’histoire de la raison se confond entièrement avec l’histoire du droit naturel des gens. Mais si la raison a une histoire, elle demande à être comprise à être comprise à partir de son commencement comme le droit naturel des gens. Or ce commencement du droit naturel des gens est aussi le commencement de l’humain. L’humanisation de l’homme est indissociable du droit qui ne se présente pas d’abord sous la forme que nous lui connaissons ni même sous la forme que lui connaissaient les Romains. En effet, à son commencement le droit se présente sous la forme de coutumes et ces coutumes ne nous sont connues et accessibles que par ce que Vico nomme les fables et ce que nous nommons aujourd’hui les mythes. A la différence de la raison moderne qui prétend opposer le droit naturel aux coutumes, le discours rationnel aux fables ou aux mythes, Vico propose de comprendre les coutumes les plus anciennes comme le commencement du droit naturel des gens et les fables comme le commencement de la raison. Il n’y a pas coupure entre les coutumes et le droit rationnel, entre les fables et le discours rationnel, mais évolution de l’un à l’autre. Aussi définit-il le projet de la science nouvelle du monde civil en accordant toujours la priorité au droit naturel des gens de la manière suivante dans les Principes d’une science nouvelle relative à la nature commune des nations :

« Cette nouvelle science, ou en d’autres termes, la métaphysique, étudiant la nature commune des nations à la lumière de la providence divine, découvre les origines des choses divines et humaines chez les nations païennes et établit par là un système de droit naturel des gens qui avance avec une égalité et une constance extrême à travers les trois âges qui, selon la tradition rapportée par les Egyptiens, se sont succédés tout au long du temps écoulé jusqu’à eux », § 31.

Pour établir le système du droit naturel des gens, c’est-à-dire du droit naturel des nations, il faut prendre en considération la nature commune des nations, ce qui suppose de tenir compte de toutes les faits que la philologie étudie, les coutumes, les fables, les langues, les rites des peuples anciens, mais il faut en tenir compte philosophiquement, c’est-à-dire en dégager la vérité et la dimension rationnelle. Autrement dit, les coutumes anciennes, aussi étranges, incompréhensibles, cruelles qu’elles soient au premier abord, les fables aussi bizarres qu’elles paraissent, ont un sens rationnel et une vérité. Plus précisément, ce sont d’ailleurs les fables elles-mêmes qui nous renseignent le mieux sur le monde civil, son commencement et son institution. Dans la mesure où la visée de la métaphysique que Vico assimile ici à la science nouvelle est l’établissement d’un système du droit naturel des gens, on peut alors dire que la science nouvelle est avant tout à comprendre comme une métaphysique du droit.

François Loiret, 2017, tous droits réservés.

#Vico

43 vues

ME SUIVRE

  • Facebook Classic
  • Google+ Social Icon
  • LinkedIn Social Icon

© 2015 par François Loiret

This site was designed with the
.com
website builder. Create your website today.
Start Now