• François Loiret

La pensée de la personne chez Cicéron.



Dans cet ouvrage publié en 2007 qui a pour titre La vocation de la personne et pour sous-titre L’histoire du concept de personne de sa naissance augustinienne à sa redécouverte phénoménologique et qui a pour ambition, selon l’éditeur, de « rendre au terme de personne la dignité d’un concept », on peut relever un certain nombre d’insuffisances, de manquements et d’errements. La première insuffisance tient dans la négligence affichée du droit romain et de la pensée romaine dont nous proposons ici de montrer en quoi elle a bien élaborée un concept de personne, même s’il ne s’agit pas d’un concept unitaire. Mais avant de le montrer, il convient de relever des manquements et des errements patents qui détruisent l’ambition de l’ouvrage.

Le titre même de l’ouvrage pose problème dans la mesure où le propos de l’auteur est ouvertement de critiquer une conception « ontique » de la personne qui serait celle particulièrement de John Locke. Or s’il est bien un philosophe qui a médité et établi la «vocation de la personne », c’est bien Locke. Toutefois, selon Emmanuel Housset, Locke n’aurait pas su véritablement penser la personne dans la mesure où il l’aurait pensé à partir du concept juridique dont l’insuffisance résiderait dans la désincarnation de la personne. Le concept juridique de personne serait un concept abstrait dans la mesure où la personne juridique serait sans corps. L’auteur n’hésite pas à écrire : « C’était l’oubli du corps, du corps à corps de l’existence, oubli étranger à la pensée chrétienne, qui conduisait à la conception abstraite du devoir et de la personne juridique » (p.504). Lorsqu’on prétend parler de la personne juridique, de la personne au sens du droit, la première chose à faire est peut être quand même de consulter les sources juridiques. Or, tant dans le droit romain que dans le droit contemporain, une personne sans corps est une impossibilité absolue si l’on parle bien de la personne individuelle, celle que le droit contemporain nomme justement la « personne physique ». La corporéité joue un rôle essentiel dans la qualification juridique de l’individu humain comme personne. En effet, un individu humain est une personne physique – au sens juridique du terme- à partir du moment de sa naissance et cesse d’être une personne physique à partir du moment de sa mort. Pour le droit, la naissance marque le moment de l’apparition de la personne et la mort marque le moment de sa disparition. La personne ne se confond pas avec l’individu vivant puisque l’embryon est bien un individu vivant sans être juridiquement une personne physique. La personne physique ne se confond donc pas avec la vie qui la précède. Toutefois, la mort de la personne est à comprendre en un sens juridique. Non seulement la personne est authentifiée par un corps, mais encore faut-il que ce corps soit visible, encore faut-il que ce corps ait une existence certaine. Le droit exige la certitude de l’existence de la personne physique, c’est pourquoi le disparu dont le corps n’est plus visible est juridiquement mort, même s’il ne l’est pas médicalement. Or cette attestation de la corporéité de la personne est déjà présente dans le droit romain. Un être humain appartenant à un ordre juridique était persona pour les juristes romains du fait de sa naissance et cessait d’être persona du fait de sa mort. Il était donc bien un être incorporé !

Le sous-titre de l’ouvrage crédite la phénoménologie d’avoir su permettre de penser à nouveau le concept de personne et l’auteur se réfère ici principalement à Husserl et à Heidegger. Il est pour le moins étonnant que la pensée de Max Scheler ne soit pas déployée, mais il faut bien avouer que la totalité de l’ouvrage repose en grande partie de manière implicite sur l’apport de Scheler. Il aurait été plus gracieux de l’expliciter – surtout lorsqu’on prétend accorder une place centrale au don. Par contre, inclure le Dasein dans une conception de la personne et aller jusqu’à parler d’un « concept ontologico-existential de la personne » relève soit de la méprise la plus totale, soit du trafic de textes. Heidegger est en effet très clair : « Ce qui cependant défigure et fourvoie la question fondamentale de l’être du Dasein, c’est l’orientation persistante sur l’anthropologie antico-chrétienne, dont même le personnalisme et la philosophie de la vie manquent d’apercevoir combien les fondements ontologiques en sont insuffisants » (Être et temps, § 10, p.58). Certes Heidegger dit bien auparavant, ce qui n’a rien de nouveau, et d’ailleurs il ne prétend pas en ce moment de son texte dire du nouveau : « La personne n’est pas une chose, n’est pas une substance, n’est pas un objet » (§ 10, p.57). Il n’en reste pas moins que la destruction de l’ontologie donne aussi bien son congé au concept de personne qu’au concept de sujet. Il n’y a donc pas du tout de «conception ontologico-existentiale de la personne » puisque le Dasein ne peut être atteint avec le concept de personne. On voit donc bien mal comment l’approche « ontologico-existentiale » pourrait permettre de redécouvrir le concept de personne ! Le Dasein n’est pas en son être une personne et ne peut pas l’être.

Enfin, pour en finir avec ses préliminaires, une histoire de la personne qui prétend commencer avec Augustin et finir avec Heidegger est une histoire pour le moins tronquée et errante, errante car Heidegger ne prétend pas donner des outils nouveaux pour rétablir le concept de personne, bien au contraire, il le congédie, tronquée parce que comme je l’ai annoncé, l’histoire de la personne commence avant le christianisme romain, puisqu’elle commence avec Rome. Un témoignage important en est le De officiis de Cicéron. Ce traité montre l’existence d’une pensée romaine de la personne.

Persona signifie d’abord en latin le masque. Il ne s’agissait pas nécessairement d’abord du masque des acteurs de théâtre, mais du masque mortuaire placé dans la maison. De la persona comme masque, le latin est passé à la persona comme rôle. Cette compréhension de la persona comme rôle se retrouve dans le droit romain. Gaius, juriste du IIe siècle, définit la persona comme un être humain qui joue un rôle sur la scène juridique. Ici, il n’y a pas encore de concept de personne morale au sens juridique. La persona est toujours un individu humain, mais un individu qui est membre d’un ordre juridique. L’idée moderne selon laquelle un individu humain est une personne en dehors de toute appartenance à une communauté juridique n’a aucune place chez les Romains. La persona suppose l’ordre juridique du fait même que ce qui la définit est un rôle dans cet ordre juridique. Le droit romain distinguait ainsi la persona actoris, le demandeur dans un procès, la persona rei, le défendeur dans un procès, la persona heredis, celui qui tient la place de l’héritier.

Cette pensée juridique de la persona comme rôle est déjà attestée chez Cicéron. Le De officiis présente quatre figures de la persona dont les deux premières sont rattachées à la nature. Les personae sont des rôles que les hommes jouent sur la scène du monde, mais elles ne sont en rien des masques que les hommes pourraient laisser tomber. Sous la persona, il n’y a rien que la persona dissimulerait. La question de la persona est ici indissociable de celle des officiis, des devoirs qui incombent aux hommes et qui leur incombent avant tout dans la vie publique. Dans le livre I du traité de Cicéron, cette question des devoirs est rattachée à la question du genre de vie à mener, du choix de genre de vie. Comment vivre et même bien vivre tout en sachant que la vie est toujours individuelle et que le genre de vie qui convient à l’un ne peut convenir à l’autre telle est la question à laquelle répond Cicéron. Les rôles auxquels correspondent les quatre personae ne sont donc pas à comprendre comme des semblants ou des masques, mais comme des constituants du genre de vie et comme ce qui structure le choix de la vie singulière. La persona pose donc la question du modum vivendi, de la manière de vivre, mais comme une question qui s’adresse à chacun et dans laquelle chacun est engagé comme membre de la res publica.

Dans les deux premières figures de la persona, celles qui procèdent de la nature, la différenciation est celle de l’universel et de l’individuel. La première figure de la persona est en effet une figure universelle qui revient de manière univoque à tout être humain. Cicéron écrit en effet :

« La nature nous fait jouer deux rôles (personae), l’un commun à tous, puisque tous nous avons part à la raison et ce rang supérieur qui nous place au-dessus des bêtes ; de lui dérivent l’honnêteté et la convenance ; et d’après lui, on recherche une règle pour découvrir les devoirs » Des devoirs I, XXX, 107, p.531-532.

Tout être humain est une personne en tant qu’il est un être doté de la raison. La possession de la raison est la condition de la personnalité, de l’être personne d’autant plus que c’est de la raison que dépend la découverte des devoirs sans lesquels une vie humaine ne peut être une vie bonne. C’est pourquoi les bêtes ne peuvent être des personnes. Il s’agit ici de la persona comme détermination primaire et universelle. Mais cette détermination n’est pas suffisante. En d’autres termes, dire de l’homme qu’il est une personne en tant qu’il est doté de la raison ne suffit en rien à caractériser le rôle que l’homme joue et surtout doit jouer sur la scène du monde qui est d’abord la scène de la vie publique. A la persona universelle s’ajoute la persona individuelle qui correspond au caractère et le caractère est toujours individuel :

« L’autre rôle est celui que la nature attribue en propre à chacun ; comme, en effet, nous sommes extrêmement différents par nos corps (les uns valent par leur vitesse à la course, les autres par leur vigueur dans la lutte ; et dans leurs aspects, les uns ont de la dignité, les autres, du charme), il y a une variété encore plus grande dans les âmes » 107, p.532.

Ici encore, la persona n’est pas à comprendre comme un masque que revêt l’être humain et dont il pourrait se défaire. Elle correspond aux caractères individuels. Cette seconde détermination est individualisante. Tout être humain est doté de la raison par nature, mais chaque être humain est aussi doté par nature d’un caractère qui lui est propre et qui détermine son genre de vie et son choix de vie. En raison de ce caractère, ce qui convient à l’un ne conviendra pas à l’autre et les actes dont l’un sera capable, l’autre n’en sera pas capable. Chez certains, souligne Cicéron, le suicide aurait été une faute en raison de la douceur de leur caractère, chez Caton, il ne l’était pas en raison de la fermeté et de la noblesse de son caractère. Il revient à chacun de vivre selon sa nature commune, c’est-à-dire comme un être doté de raison et non comme une bête, mais il revient aussi à chacun de vivre selon son caractère propre si du moins ce caractère est moralement acceptable. Le caractère n’a pas tant une dimension psychologique qu’une dimension morale puisqu’il détermine la manière de vivre, le modum vivendi. Bien vivre, c’est vivre selon la nature et surtout selon sa nature propre, selon son caractère. Il s’agit donc pour chacun de jouer sur la scène du monde le rôle qui lui revient selon son caractère et non d’imiter le caractère d’un autre :

« La conduite la plus convenable pour chacun, c’est celle qui est la sienne propre. Que chacun connaisse son caractère ; qu’il se montre juge avisé de ce qu’il y a en lui de bien et de mal » XXXI, 110, p.533.

La persona selon la nature est donc à la fois universelle et singulière. Il y a une universalité des devoirs que les hommes qui jouent leur rôle dans le monde sont appelés à accomplir, ce qui les distingue des bêtes, il y a une singularité de chaque rôle humain de sorte que l’accomplissement des devoirs ne peut avoir simplement le statut d’impératif universel. Il revient à chacun selon son caractère de jouer le rôle d’homme qui lui revient et donc de se conduire et d’agir selon le bien en lui.

Au substrat naturel de deux premières personae s’ajoutent deux autres figures de la persona qui ne relèvent pas de la nature. L’une relève de la fortune, l’autre relève de la volonté :

« A ces deux rôles (personae) dont j’ai parlé, un troisième s’ajoute, celui que la fortune ou les circonstances nous imposent, et encore un quatrième, celui dont nous disposons pour nous grâce à notre jugement » XXXII, 115, p.534.

La troisième persona est celle qui est imposée à chacun par la fortune ou les circonstances. Les hommes sur la grande scène du monde jouent aussi des rôles qui dépendent de leur naissance, de leur famille, des circonstances historiques et politiques dans lesquelles ils sont situés : la noblesse, les honneurs, la richesse, le commandement (l’imperium), le genre d’études suivie (droit civil, philosophie), le genre de métier pratiqué, autant de rôles qui sont attribués non par la nature, mais par la fortune et les circonstances. Mais si ces rôles dépendent bien de la fortune et des circonstances, ils n’en dépendent pas entièrement. En effet, de la volonté de chacun dépend la manière dont il va jouer le rôle que lui a attribué la fortune ou que lui ont attribué les circonstances. Si la fortune attribue à quelqu’un le rôle de général, la manière dont il va tenir ce rôle dépend de sa volonté.

La persona est multiple : elle correspond à des rôles différents qui relèvent ou non de la nature. Il n’en reste pas moins que tous ces rôles convergent vers une seule question qui est celle du genre de vie à mener.

«Avant tout, il nous faut décider ce que nous voulons être, et quel genre de vie nous choisirons, décision la plus difficile de toutes » XXXII, 117, p.535 (traduction modifiée).

La traduction Brehier est fautive puisqu’elle parle d’un qui alors que le texte latin comporte bien un quid, un quoi. Ce n’est pas seulement le rôle imposé par la fortune ou les circonstances qui est rapporté à la volonté, mais bien le genre de vie à mener, la manière de vivre, la façon de régler sa propre vie. La volonté a à choisir la vie que nous voulons vivre et ce choix n’engage pas un qui, mais un quoi, un rôle à jouer. La vie que nous voulons vivre se confond nécessairement avec ce que nous voulons être : choisir une forme de vie, c’est choisir notre quoi. Ce choix est tributaire des trois premières figures de la persona. Ne peut choisir sa vie que celui qui possède la raison et le bon choix de vie est un choix dans lequel se manifeste la nature rationnelle de l’homme. Ce choix s’effectue selon le caractère propre car il est toujours un choix singulier pour une vie singulière. Enfin, ce choix s’effectue aussi selon le rôle imposé par la fortune et les circonstances. Il n’en reste pas moins que ce qui détermine le plus le choix n’est pas le rôle imposé par la fortune et les circonstances, mais les rôles donnés par la nature. La nature, et surtout la nature propre, est prioritaire sur la fortune en raison de sa permanence, de sa constance :

« Comme notre nature a la plus grande importance pour cette décision, et, après elle, la fortune, il faut absolument tenir compte de l’une et de l’autre, mais surtout de la nature dans le choix d’un genre de vie ; car elle est bien plus solide et plus constante que la fortune » XXXIII, 120, p.536.

La personne est de l’ordre du donné en tant qu’elle relève de la nature, mais elle ne se réduit pas au donné, puisqu’elle engage un choix de vie qui certes s’appuie sur le donné et l’assume, mais ne s’y réduit pas. Il y a donc dans la persona telle que la présente Cicéron une dimension universelle et une dimension singulière, mais aussi la dimension du donné et la dimension du choix volontaire. La persona juridique romaine est un rôle dans l’ordre juridique et elle est indissociable de statuts. Cette idée de rôle se retrouve dans la philosophie de Cicéron dans une perspective où il n’est pas tant question de statuts juridiquement assignés que du devenir de chacun, de la vie que chacun a à mener, du soi de chacun comme soi vivant la vie qui lui est propre. S’il n’est pas question ouvertement de statuts juridiques assignés, ce n’est pas parce que Cicéron les négligerait ou envisagerait une persona sans statut juridique, mais parce que le statut juridique des individus dont il s’agit est le même, celui de patriciens voués à mener une vie publique. La persona n’est cependant pas ici une figure totalement unitaire pas plus qu’elle ne l’est d’ailleurs dans le droit romain qui différenciait plusieurs personae selon les statuts juridiques.

François Loiret, tout droits réservés.

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