• François Loiret

La dure loi immunitaire du logement.



Le Où des êtres humains ne peut pas être déterminé de manière cartographique. Le lieu des êtres humains ne peut simplement être déterminé comme un endroit. Quelque soit l’endroit où ils sont, les êtres humains ne sont pas des êtres qui s’installent dans un espace préalable, mais des êtres qui produisent leur espace comme espace intérieur. Cet espace intérieur qui se présente d’abord comme une sphère sans parois visibles se présente ensuite comme une sphère dont les parois se matérialisent. Mais cet espace intérieur n’est jamais unique, il n’est jamais un pur ici. Du même coup la question où sommes-nous se complexifie dans la mesure où dès lors que l’être humain a brisé la sphère invisible de la horde primitive, il évolue dans plusieurs sphères. Non seulement celle de la maison qui abrite le foyer, mais aussi celle du village, de la ville, du pays. Plus encore, il peut même produire des macrofoyers comme macrosphères, des cités, des royaumes, des nations, des empires qui ont certes leurs matérialisations comme territoires définis, mais qui n’en reste pas moins aussi des sphères psychiques, climatiques et acoustiques. Cependant, dire que les hommes habitent des macrosphères, là où elles existent, ce n’est pas dire qu’ils n’habitent plus des microsphères et celles-ci ne peuvent pas être comprises de manière unilatérale comme de simples parties des macrosphères.

Où l’homme est-il ? Aujourd’hui nous dirions : il est d’abord dans son logement. Les parois de la sphère habitable sont d’abord les parois du logement. Dire que l’être humain habite d’abord un royaume, un empire, un pays, c’est mépriser l’habitat microsphérique, ce qui peut amener à sa négation. Nous sommes concrètement chez nous de prime abord quand nous sommes dans notre logement. Puisqu’il nous faut toujours habiter quelque part, le quelque part où nous habitons d’abord ce sont nos quatre murs. Or les murs du logement ne sont pas seulement des parois matérielles, ce sont en même temps des parois psychiques. Les êtres humains éprouvent l’unité de leur être et de leurs autres murs où ils sont justement chez eux. Pour le comprendre, il faut concevoir le logement comme un système immunitaire. Cette caractérisation immunologique du logement ressort d’autant plus qu’à notre époque, le logement est d’emblée dissocié de l’activité professionnelle et de son lieu. Être chez nous, c’est se retirer chez nous. Ce retrait est aussi bien retrait de l’espace professionnel que retrait de l’espace public. Le logement est ainsi ce qui protège le retrait du monde. Or la forme la plus radicale de retrait du monde n’est rien d’autre que le sommeil. Le logement est ainsi le gardien du sommeil. Il isole du monde. Ce caractère d’insulation et de protection du logement fait que ses parois, ses murs, délimitent un espace intérieur de bien-être et de liberté indissociable du besoin d’isolation. Dans la sphère intime du logement peut s’épanouir une vie protégée assurée de la liberté d’ignorer l’extérieur. L’extérieur s’arrête aux parois du logement. En ce sens, les murs du logement séparent de manière inévitable une endosphère radicalement privée et une exosphère. Ils sont nécessairement excluants. Dire que le logement est en effet le lieu où nous sommes chez nous, c’est dire qu’il est le lieu où nous pouvons nous épanouir de manière privée dans des activités interactives avec les autres pôles de la sphère privée, or s’épanouir de manière privée signifie que nous ne sommes chez nous qu’en excluant l’autre. Telle est la dure et cependant nécessaire loi du logement sur laquelle butent ceux qui aimeraient supprimer toutes les limites et qui ne voient pas toujours que la suppression des limites est aussi la négation de la vie privée, la négation de la liberté de se retirer de l’espace public. Le logement n’inclut qu’en excluant : ses portes ne s’ouvrent pas à tous et à n’importe qui. Peter Sloterdijk écrit ainsi dans Ecumes :

« Le logement moderne est un lieu où les invités désirables n’ont pratiquement jamais accès. Ici les toxic people doivent rester à l’extérieur, et avec eux si possible, les mauvaises nouvelles ». p.478.

La loi de l’hospitalité dénaturée par Derrida bute sur la dureté de la loi du logement comme d’ailleurs tous les discours irresponsables à dimension cosmopolitique qui méconnaissent en outre que la polis est toujours locale, et jamais globale. Le romantisme au fond assez stupide de la suppression des frontières demeure aveugle à la distinction entre endosphère et exosphère. C’est que tout logement produit de l’exclusivité, c’est-à-dire que tout logement est inséparable d’une rupture de communication. Cette inclusion excluante est reconnue et protégée par le droit privé qui est d’abord le droit à l’intégrité de la sphère domestique. L’intégrité n’est réelle que dans les quatre murs du logement que le droit pose comme invulnérable. La propagande universaliste ne peut rien y changer : elle se caractérise d’ailleurs par l’oubli des petites sphères et s’imagine que les hommes pourraient être chez eux d’emblée dans le monde. Elle ne voit pas que la négation des limites du logement est aussi la négation de la vie privée et la négation du droit de se retirer de l’espace public. Aussi n’est-il pas étonnant que les idéologies qui n’ont reconnues comme seule sphère valable que la macrosphère étatique, nationale ou raciale aient été amenés à nier l’inviolabilité du logement comme l’a montré le XXe siècle. Dans cette négation du chez nous privé au profit d’un chez nous public fantasmatique, ce sont les bolcheviques qui sont allés le plus loin avec la mise en place des logements communautaires dans lesquels l’extérieur toxique était à l’intérieur sous forme d’un agent dénonciateur comme le montre Orlando Figes dans Les Chuchoteurs.

Le logement n’est pas seulement l’immunisation contre un extérieur qui peut être toxique, il n’est pas seulement la liberté de se retirer de la pression du public et de ses agents, il est aussi le lieu de l’habituel. Il pourvoit ses habitants d’habitudes qui sont indissociables de l’habituel. Il trace ainsi la différence entre l’habituel de l’endosphère et l’inhabituel de l’exosphère. Les êtres humains sont chez eux dans leurs habitudes, et d’abord dans leurs habitudes privées. C’est d’ailleurs seulement à cette condition qu’ils peuvent être attirés vers l’inhabituel. Seul un être qui a des habitudes parce qu’il habite peut discerner de l’inhabituel et être tenté par l’inhabituel. Aucun être humain ne peut habiter l’inhabituel pur.

Si les parois du logement délimitent le Où privé, cela ne signifie pas qu’il n’existe qu’un Où privé et même que tout Où peut se présenter comme un chez nous. Il existe des Où qui ne sont pas habitables et qui en ce sens ne peuvent en rien constituer des sphères, on peut les qualifier de non lieu au sens de l’absence radicale de chez nous. Ce sont par excellence, les espaces de transit, les routes, les gares et les voies ferrées, les ports et les aéroports. Il existe aussi des Où qui sont les lieux d’un chez nous public. Peter Sloterdijk les nomme les collecteurs parce qu’il rassemble en formant un espace intérieur public qui peut prendre la forme du théâtre, déjà chez les Grecs, de l’arène ou du stade moderne, de la place publique, de la salle de concert. L’habitant du logement peut faire des excursions dans le nous public à l’occasion d’un concert, d’un rassemblement voire d’une manifestation. Il y est aussi chez lui, mais sur un autre mode. La sphère publique devient une sphère infernale, une sphère qui oppresse et qui enferme lorsqu’elle prétend être le lieu unique du chez nous, c’est-à-dire lorsque le chez nous est seulement identifié au nous public. C’est ce qui a lieu quand les jacobins prétendent que la Place de la Nation est le seul lieu de nous et que n’y pas s’y rendre pour les fêtes révolutionnaires est une trahison du nous, quand la Place Rouge est posée comme le lieu du chez nous par les bolcheviques, quand le stade de Nuremberg est identifié comme le lieu du nous par les nationaux-socialistes. Lorsque le chez nous est identifié à un seul lieu qui enferme dans les collectifs complexes qui ont dépassé la horde primitive, alors la sphère publique devient violemment inclusive et exclusive, elle exclut en tuant.

Qu’est-ce au fond qu’un logement ? Est-il unidimensionnel ? Pas du tout. A la question qu’est-ce qu’un logement ? Peter Sloterdijk répond dans Ecumes, p.446 :

«C’est un quantum d’air réaménagé et conditionné, un local d’atmosphère transmise et actualisée, un nœud de relations hébergées, un carrefour dans une réseau de données, une adresse, une niche pour des relations à soi-même, un camp de base pour des expéditions dans l’environnement du travail et de l’expérience, un site pour affaires commerciales, une zone de régénération, un garant de la nuit subjective ».

Le logement est un lieu multidimensionnels où nous sommes chez nous et en même temps ailleurs, cet ailleurs pouvant être un autre chez nous. Il est à la fois fermé et ouvert. Fermé aux émanations toxiques extérieures, ouvert sur des sorties à l’extérieur. Il n’est jamais seulement là où l’on se retire, mais aussi ce que l’on quitte momentanément. On n’y entre pas seulement, on en sort aussi. Nous ne sommes pas enracinés dans le logement, nous y flottons, et c’est parce que nous y flottons que nous pouvons quitter un logement pour un autre logement. Les hommes ne sont pas des êtres enracinés, ils ne sont pas des plantes. A la différence des plantes, ils déménagent. Cela ne signifie en rien qu’ils sont de purs nomades qui habiteraient nulle part et qui seraient chez eux partout. Dès qu’ils déménagent, il leur faut habiter quelque part, être dans leurs murs. Même les nomades réels – et non les nomades fantasmatiques de Deleuze- sont dans les murs de leur habitation transportable.

François Loiret, tous droits réservés.

#Sloterdjik

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