• François Loiret

Solus patriae



On sait que Habermas a développé le concept d’un patriotisme hors sol sous le nom de patriotisme constitutionnel. Ce concept d’un patriotisme hors sol se retrouve aussi chez le sociologue Ulrich Beck et chez des philosophes qui se réclame du républicanisme. Habermas et Beck ont pu prétendre se réclamer de Kant. Mais comme le montre clairement les textes de Kant, ce dernier n’aurait certes pas eu l’idée délirante juridiquement de concevoir un patriotisme hors sol. Dans Du rapport de la théorie à la pratique dans la morale en général, Kant détermine ce qu’est un libre gouvernement qu’il définit comme patriotique (vaterländisch) et non comme paternel (väterlich), et il écrit à ce propos :

«Ce n’est pas un gouvernement paternel mais un gouvernement patriotique (imperium non paternale, sed patrioticum) que celui qui est seul concevable pour des hommes capables de droits et en même temps en rapport avec la bienveillance du souverain. En effet la manière de penser est patriotique lorsque chaque individu dans l’Etat (sans en excepter le chef) considère le corps commun comme le sein maternel, ou encore le pays comme le sol paternel d’où il est issu et où il est né lui-même, et qu’il faut lui laisser comme un gage précieux à seule fin d’en préserver les droits au moyen des lois de la volonté commune, sans se tenir pour autorisé à en disposer selon son caprice incontrôlé ».

Contrairement à ce que soutient Maurizio Viroli dans For Love of Country, le concept de patrie peut tout à fait impliquer la référence au pays natal et même plus précisément au sol du pays natal et c’est ce qui a lieu chez Kant. Toutefois, une tradition plus ancienne lie indissociablement patrie et sol sans nécessairement envisager ce sol comme natal. Cicéron nous le montre lorsqu’il distingue les deux patries, la petite patrie qui est un sol natal, la grande patrie qui ne l’est pas mais qui n’en est pas moins un sol.

C’est surtout dans ses discours politiques que Cicéron évoque le sol de la patrie. Si le sol de la patrie pouvait bien apparaître comme un sol natal comme en témoigne Tite Live, il n’en va plus de même pour Cicéron. Cicéron insiste avant tout et en référence explicite au droit civil sur l’indissociation de la citoyenneté et du sol de la patrie commune. Le sol de la patrie commune, de la Res publica, est déterminé juridiquement comme sol de la citoyenneté. Cela signifie que la citoyenneté n’est en rien une appartenance hors sol, bien au contraire. Or ce sol de la patrie se présente comme le sol que l’on doit aimer à en mourir. Dans les Catilinaires, Cicéron affirme clairement que la patria iuris, la patrie de droit, n’est pas hors sol, il écrit en effet :

« Quel est, en effet, le Romain pour qui ces temples, l’aspect de cette ville, la possession de la liberté, cette lumière qui nous éclaire, le sol de cette commune patrie, ne soient à la fois et les biens les plus aimables, et la source des plus douces jouissances ? ».

L’amour de la patrie n’est pas seulement l’amour des lois et de la liberté, il est aussi et en même temps l’amour de ce en quoi la patrie se spatialise et elle se spatialise d’abord en un sol. Aimer la patrie à en mourir, c’est aimer le sol de la patrie et mourir pour lui et il s’agit du seul sol qui mérite que l’on meurt pour lui. On ne doit pas mourir pour lui parce qu’on y est attaché par le sang, parce qu’il est un sol natal. Le sol de la patrie demande à être compris comme la spatialisation du droit, de l’appartenance juridique qui définit la citoyenneté. Le caractère spatial du droit de citoyenneté, l’indissociabilité de la citoyenneté et du sol de la patrie apparaît clairement dans les textes où Cicéron parle de l’exil comme perte de la citoyenneté. Dans le Pro Cecina, déclare :

« Pour ce qui est de l’exil, on voit clairement quelle est sa nature. L’exil n’est pas un supplice, mais un port et un asile pour se dérober aux supplices car ceux qui veulent se soustraire à une punition ou à une disgrâce changent de sol, de lieu, de demeure ».

Il ne s’agit pas ici de l’exil comme peine, mais de l’exil volontaire : un individu s’exile pour échapper à des poursuites judiciaires et à la peine qu’elles impliquent. En s’exilant, dit Cicéron, il change de sol. Il fuit le sol de la patrie commune pour un autre sol. Ce changement de sol n’est pas assimilable seulement à un déplacement géographique puisque le sol dont il est question est avant tout un sol juridique. Le changement de sol est entièrement assimilable à un changement de citoyenneté comme le montre Cicéron dans le discours pour sa maison :

« Ceux qui étaient condamnés pour crime capital ne perdaient leur qualité de citoyens qu’après s’être fait recevoir dans le lieu qu’ils avaient choisi pour leur nouveau domicile et comme en changeant de sol ».

Fuir le sol de la patrie, c’est s’exposer à la perte de citoyenneté mais cette perte de citoyenneté ne devient effective que si l’exilé est bien reçu sur un autre sol et ce sol est nécessairement le sol d’une cité. Changer de sol, c’est ici changer de cité et changer de cité, c’est abandonner sa citoyenneté et en acquérir une autre. L’exilé, précise bien Cicéron, ne change véritablement de sol que si la cité qui l’a accueilli en a fait un de ses citoyens. Devenu citoyen d’une autre cité, il perd la citoyenneté romaine et les droits qui vont avec elle. Pourquoi perd-il cette citoyenneté ? Parce que le droit civil exclut qu’un citoyen romain puisse être citoyen d’une autre cité souligne-t-il dans le Pro Balbo :

«D’après notre droit civil, nul ne peut être citoyen de deux cités. On ne saurait être citoyen de Rome quand on s’est donné formellement à une autre ville ».

Un Romain qui deviendrait citoyen d’Athènes cesserait d’être citoyen romain car devenant citoyen d’Athènes, il changerait de sol. Si un citoyen romain va à Athènes pour étudier, il ne change pas de sol, il ne quitte pas le sol romain, mais s’il acquiert la citoyenneté athénienne, il change de sol et perd complètement ses droits de Romain. Le sol déterminé ici par le droit civil n’est en rien le sol natal, mais le sol de la citoyenneté, le sol auquel sont attachés les droits du citoyen et ce sol est le sol romain. Qu’ils habitent ou non à Rome, tous ceux qui sont citoyens romains sont sur le sol romain comme sol de la Res publica. Il faut cependant préciser que le droit civil différencie en fait deux types de sol, le sol d’origine ou natal, celui de la patrie locale auquel ne sont pas attachés les droits de la citoyenneté, mais seulement ceux de la municipalité et le sol de la patrie, celui de la patrie commune dont les droits de citoyenneté sont indissociables. Changer de sol au second sens, c’est inévitablement perdre la citoyenneté romaine et les droits qui vont avec ce qui atteste de la spatialité de la citoyenneté, de la Res publica et de la patrie de droit. Mais la perte de la citoyenneté n’est pas à comprendre comme une sanction ou comme une peine, elle est à comprendre comme un acte volontaire de celui qui change de sol. Le droit romain, souligne Cicéron, exclut en effet que le changement de sol et du même coup de cité soit imposé à un citoyen :

« Suivant notre jurisprudence, on ne peut malgré soi changer de cité ; on le pourrait si on le voulait pourvu qu’on fut adopté par la res publica dont on voudrait devenir citoyen ».

Tout citoyen qui demeure sur le sol romain conserve son droit de citoyenneté puisque ce sol est justement le sol de la citoyenneté. Demeurant sur le sol romain, il conserve les droits qui sont attachés à ce sol. Il ne quitte le sol romain que si de lui-même il demande à devenir citoyen d’une autre cité et est admis par cette cité comme citoyen. C’est seulement par l’acquisition d’une autre citoyenneté qu’il change de sol. Le changement de sol qui conduit à la perte de la citoyenneté romaine n’est jamais à comprendre comme une contrainte imposée, mais comme un acte entièrement volontaire. Rome n’enlève pas la citoyenneté à ceux qui s’exilent et deviennent citoyens d’autres cités, ce sont eux qui abandonnent librement la citoyenneté romaine en décidant de changer de sol et de devenir citoyen d’une autre cité :

« Lorsque des citoyens veulent éviter les peines infligées par la loi, la prison, la mort, l’ignominie, ils se retirent en exil comme dans un refuge : s’ils voulaient subir dans leur ville la rigueur des lois, ils ne perdraient le droit qu’en perdant la vie ; ne le voulant point, on ne leur pas ôté le droit de cité, ce sont ceux qui y renoncent et qui l’abandonnent ».

Le peuple romain n’ôte jamais la citoyenneté romaine, c’est celui qui change de sol s’ôte à lui-même cette citoyenneté. L’exilé n’est donc pas privé de la citoyenneté, il s’en prive volontairement lui-même en changeant de sol. De même que l’association des hommes en un peuple est pensée comme un acte volontaire, la dissociation d’un homme du peuple romain est envisagée comme un acte volontaire. Le caractère volontaire de l’appartenance politique implique que le retrait de cette appartenance soit aussi un acte volontaire et non un acte forcé. Dans la pensée romaine du politique, on ne devient pas citoyen sous la contrainte.

Quitter le sol romain signifie donc : se soustraire à la juridiction romaine, se soustraire à l’appartenance au peuple romain. Le sol romain est à comprendre comme le sol sur lequel s’exerce la juridiction romaine, le sol sur lequel s’établissent les droits des Romains, le sol de leur appartenance politique définie par le droit. L’appartenance au peuple romain est donc clairement articulée à un sol où l’on a domicile, où l’on a des droits et des obligations. Ce sol est celui de la patrie que l’on doit aimer et pour lequel on doit risquer la mort s’il le faut. C’est pourquoi un citoyen qui consent à demeurer sur le sol romain et qui est poursuivi ne perd la citoyenneté qu’en mourant. Mais en demeurant sur ce sol, il montre qu’il aime plus la patrie que sa vie alors que celui qui s’exile montre qu’il aime plus sa vie que la patrie.

L’indissociabilité de la citoyenneté et du sol est encore attestée par le droit de postliminium (selon Cicéron qui se réfère à Scévola en Topiques VIII.36, postliminium signifie « après le seuil »), ce que l’on appelle couramment le droit de retour et que Cicéron évoque d’ailleurs dans le Pro Balbo . Tout soldat fait prisonnier perdait la citoyenneté romaine, il était désormais en dehors du seuil du sol romain, sur le sol de l’ennemi. Par contre, s’il s’enfuyait et franchissait le seuil du sol romain, il recouvrait sa citoyenneté.

On voit donc qu’être romain, c’était certes être citoyen mais c’était toujours aussi être lié à un sol dans lequel la patrie attestait sa présence matérielle. Ce sol nous montrent Cicéron et les textes des juristes est toujours déterminé juridiquement. Il n’y a donc aucune antithèse entre patrie juridique et sol. La patrie n’est pas sans sol, l’appartenance à la patrie ne signifie pas la non présence sur un sol, bien au contraire. L’appartenance à la patrie commune est toujours appartenance à une ville – Rome- et à un sol avec ses limites, ses seuils, le sol romain. Opposer appartenance juridique et sol s’avère non pertinent puisque le sol de la patrie comme Res publica est juridiquement qualifié, est à comprendre comme un sol juridiquement élaboré. Il faut d’ailleurs souligner que le sol natal de la petite patrie est autant juridiquement élaboré que le sol non natal de la grande patrie : le sol natal est dans le droit romain un concept juridique et Kant le savait bien. L’antithèse entre patrie et sol repose sur une compréhension univoque et d’ailleurs non romaine du sol comme d’ailleurs de nombreuses antithèses. Dès qu’on s’aperçoit du caractère pluriel du sol, cette antithèse tombe. Le sol juridiquement construit est à la fois sol natal de la petite patrie et sol non natal de la grande patrie. Mais il est des esprits qui se piquent de complexité alors qu’ils se meuvent dans des antithèses grossières et pour eux, dès qu’il est question de sol, il est nécessairement question de Blut und Boden. La finesse n’est pas leur fort et le confort idéologique à peu de frais est surtout leur premier souci. Cela leur permet de tenir des discours braillards.

François Loiret, tous droits réservés.

Kant, Théorie et pratique, traduction par L. Guillermit, troisième édition, Vrin, Paris, 1977, p.32-33. Je souligne.

Tite Live, Histoire romaine, 5-30, 1-3.

Catilinaires, IV.7.

Pour Cecina, 34.

Pour sa maison, 30.

Pour Balbus, 11.

Pour Balbus, 11.

Pour Cecina, 34.

Pour Balbus, 12 : « Ils ignoraient qu’en acquérant le titre de citoyen d’Athènes, ils perdaient celui de citoyen de Rome, à moins de le recouvrer par droit de retour (post liminium) ».

#Cicéron

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