• François Loiret

L'amour de la patrie comme protestatio caritatis selon Thomas d'Aquin.



C’est dans la question de la Somme Théologique consacrée à la piété que Thomas déploie de la manière la plus systématique la question de l’amour pour la patrie. La piété est ici comprise à partir de Cicéron comme une vertu civique. La référence majeure de Thomas d’Aquin, en effet, n’est pas ici Aristote, mais Cicéron. La piété est donc une vertu qui concerne la patrie et les parents, elle implique qu’un culte soit rendu tant à la patrie qu’aux parents, culte n’étant pas pris ici dans un sens religieux :

« Il appartient à la piété de rendre un culte aux parents et à la patrie […] Or dans le culte de la patrie est compris le culte de tous les concitoyens et de tous les amis de la patrie. C’est pourquoi la piété s’étend à eux par priorité » Somme théologique II-II q.101, a.1, T III, p.640.

Mais pourquoi le citoyen est-il tenu de rendre un culte à la patrie, c’est-à-dire de l’honorer, comme il est tenu d’honorer père et mère ? Parce qu’il est leur débiteur. En effet, affirme le Docteur angélique, patrie et parents demandent à être compris comme des principes par rapport à l’homme, plus précisément des principes d’être et de gouvernement :

« L’homme est débiteur à un titre particulier envers ce qui est par rapport à lui principe conaturel d’être et de gouvernement. C’est ce principe que considère la piété, en tant qu’elle rend un culte et des devoirs envers les parents et la patrie, et à ceux qui leur sont ordonnés » Somme théologique II-II, a.3, T III, p.641.

Ce que nous devons à la patrie et à nos parents, c’est notre existence, nous leur devons aussi le gouvernement par lequel patrie et parents nous éduquent et nous amènent à agir vertueusement. La patrie est la communauté politique où nous sommes nés, où nous avons été formés et en raison de cela, elle est par rapport à nous principe. A ce titre, nous lui devons un culte et des services. La piété envers la patrie est cette vertu civique par laquelle nous lui rendons ce culte et par laquelle nous nous acquittons des services que nous lui devons et parmi ces services, il faut compter l’exposition à la mort. La piété comme vertu civique par laquelle l’homme rend honneur à la patrie et à ses parents est à distinguer de la religion qui est la vertu par laquelle l’homme rend honneur à Dieu. La religion est une vertu plus haute que la piété puisque le principe par excellence auquel l’homme doit son être n’est ni d’abord la patrie, ni d’abord ses parents, mais Dieu. Notre première dette n’est ni envers la patrie, ni envers les parents, mais envers Dieu. Toutefois l’affirmation de la dette envers Dieu n’exclut en rien l’affirmation de la dette envers la patrie et les parents puisque ces derniers sont aussi, après Dieu, mais avec Dieu, principes de notre existence. Nous sommes donc débiteurs d’abord envers Dieu par la religion, puis débiteurs envers nos parents et la patrie par la piété :

« L’homme est constitué débiteur à des titres différents vis-à-vis d’autres personnes, selon les différents degrés de perfection qu’elles possèdent et les bienfaits différents qu’il en a reçu. A un double point de vue, Dieu occupe la première place, parce qu’il est absolument parfait et qu’il est par rapport à nous, le premier principe d’être et de gouvernement. Mais ce titre convient aussi, secondairement, à nos père et mère, et à notre patrie dans laquelle nous avons reçu la vie et l’éducation. C’est pourquoi après Dieu, l’homme est surtout redevable à ses père et mère et à sa patrie ». Somme théologique II-II, a.1, p.640.

Ce qu’expose Thomas d’Aquin dans cette question 101 sur la piété peut être envisagé de deux manières. Soit on y retient l’affirmation de la suprématie du culte envers Dieu sur le culte envers la patrie, mais en fait ce n’est en rien l’objectif de l’auteur. Soit on y retient l’affirmation du culte nécessaire de la patrie comme culte civique venant après le culte religieux de Dieu, certes, mais ayant néanmoins toute sa place dans la vie des hommes en communauté. Cette seconde lecture est la plus pertinente dans le contexte de l’époque de Thomas d’Aquin où l’évidence d’un culte de la patrie terrestre comme communauté politique est loin d’être assurée. Dans une Europe qui est encore féodale, même si commencent à se déployer des formes politiques supra-féodales, comme le royaume de France, Thomas d’Aquin légitime théologiquement un culte de la patrie et un service de la patrie qui n’est en rien assimilable au service féodal. Servir la patrie pour Thomas d’Aquin n’est pas servir un seigneur. Il ne s’agit pas d’une relation de vassalité. C’est pourquoi le plus remarquable dans la question 101 n’est pas que le culte de la patrie vienne après celui de Dieu, mais bien qu’outre le culte rendu à Dieu soit légitimé théologiquement un culte de la patrie. Certes, ce culte de la patrie n’est pas légitimé à n’importe quelles conditions car la vertu civique de piété n’existe que là où existe aussi la vertu de religion selon le principe affirmé par Thomas d’Aquin qu’aucune vertu n’est contraire à une autre ou opposée à une autre. Mais les conditions de cette légitimation, loin de l’affaiblir, la renforcent. En effet, le Docteur angélique soutient que la piété comme vertu civique ne peut faire obstacle à la vertu de religion, qu’en d’autres termes le culte de la patrie ne peut faire obstacle au culte de Dieu. Si le culte de la patrie faisait obstacle au culte de Dieu, ce culte serait vicieux, et du même coup, il n’y aurait pas de piété. En d’autres termes, si le culte de la patrie nous détournait du culte de Dieu, nous devrions le haïr et l’abandonner. En ce sens, la vertu de piété civique est bien subordonnée à la vertu de religion. Or ce que Thomas d’Aquin tente avant tout d’établir ici ce n’est pas la subordination de la piété civique à la religion, mais bien la place du culte de la patrie. Il semble répondre à des objecteurs religieux qui lui feraient remarquer que le culte de la patrie est un danger pour la religion, que la piété civique peut faire obstacle à la religion. Tout son effort est alors de montrer que la piété civique comme vertu est tout à fait compatible avec la religion comme vertu, qu’aucune n’exclut l’autre bien au contraire. C’est donc bien avant tout la légitimité du culte de la patrie que le théologien cherche à établir ici. Il va si loin dans cet établissement qu’il présente ouvertement la piété civique comme procédant de la charité. Elle est en effet, dit-il, une protestatio caritatis :

« De même que la religion est une affirmation de la foi, de l’espérance et de la charité, par lesquelles l’homme s’ordonne à Dieu de façon primordiale, de même la piété est une affirmation de la charité qu’on a envers ses parents et sa patrie » Somme théologique II-II q.101, a.3, ad.1, p.641 (traduction modifiée. Le texte original est le suivant : « Ad primum ergo dicendum quod sicut religio est quaedam protestatio fidei, spei et caritatis, quibus homo primordialiter ordinatur in Deum; ita etiam pietas est quaedam protestatio caritatis quam quis habet ad parentes et ad patriam »).

Il est ouvertement question d’une caritas patriae comme il y a une caritas envers le père et la mère. Da ns son exposition de l’ordre de la charité, Thomas d’Aquin aborde explicitement l’amour comme charité envers les parents, il pose même ouvertement la question de savoir si l’on doit aimer de charité son fils plus que son père. Dans l’article 8, il dit sans hésitation :

« Comme nous venons de le dire, ceux qui nous sont le plus proche sont davantage aimés de charité, tant parce qu’ils sont aimés plus intensément que parce qu’ils sont aimés pour plusieurs raisons » Somme théologique II-II q.26, a.8, T III, p.200.

Or dans le même article 8, Thomas d’Aquin montre que l’expression « les plus proches » peut être comprise diversement. Nous pouvons entendre par là soit nos parents, soit nos concitoyens, soit nos compagnons d’armes dans la guerre. L’amour pour les concitoyens est donc compris dans l’ordre de la charité comme l’est aussi l’amour des compagnons d’armes et du même coup il est n’est guère étonnant que Thomas d’Aquin puisse parler dans la q.101 de caritas patriae puisque l’amour de la patrie n’est en rien l’amour d’une idée abstraite, il est bien l’amour d’une communauté concrète et est indissociable de l’amour des concitoyens. Aimer sa patrie chez Thomas d’Aquin, ce n’est pas aimer l’idée de la patrie, c’est toujours aimer ses concitoyens. Dans la mesure où l’amour des concitoyens est inclus dans l’ordre de la charité, on peut donc dire que l’amour de la patrie l’est aussi même si ce n’est pas de manière explicite. Il n’y a donc aucune raison valable de soutenir qu’il n’existe pas d’affirmation de la caritas patriae dans la pensée de Thomas d’Aquin. Toutefois jamais la patrie terrestre ne peut être aimée plus que soi puisque dans l’ordre de la charité établi par Augustin, Dieu vient en premier, soi-même en second, le prochain en troisième et ce qui est inférieur à nous, par exemple notre corps en dernier. Selon l’ordre de la charité, et en suivant cette fois-ci Thomas d’Aquin, les concitoyens seraient inclus dans le troisième point et la patrie avec eux. Rien ne permet d’affirmer que la patrie terrestre soit exclue de l’ordo caritatis, bien au contraire.

François Loiret, tous droits réservés.

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