• François Loiret

Le plaisir et le temps selon Hobbes.



A la différence des animaux, souligne Hobbes, les hommes ont une perception du temps. Plus précisément, ils perçoivent leur vie comme une vie temporelle, une vie qui ne se borne pas à l’instant, mais qui se déploie dans le passé, le présent et surtout l’avenir. Les animaux, soutient Hobbes, jouissent du bonheur, mais d’un bonheur attaché à l’instant, c’est le bonheur que leur procure dans l’instant la jouissance des biens corporels qu’ils désirent. Il ne s’agit en rien du bonheur dont les hommes peuvent jouir qui, à la différence de celui des animaux n’est pas borné aux plaisirs corporels, mais est surtout constitués de plaisirs de l’esprit qui, au sens de Hobbes, ne sont pas les plaisirs intellectuels dont parlaient les philosophes grecs. Si les hommes ont une perception du temps, c’est qu’ils sont les seuls à avoir une connaissance des causes, connaissance indissociable d’une passion qui leur est propre, la curiosité. La curiosité en même temps qu’elle est une passion est un plaisir car toute passion est soit plaisir, soit déplaisir. Or connaître les causes, c’est nécessairement n’être pas fixé dans l’instant. On pourrait penser que la connaissance des causes regarde le passé puisque les causes sont ce qui répond d’un événement présent. Mais la connaissance des causes concerne aussi l’avenir, car l’homme envisage aussi que les événements qui se produiront à l’avenir ont aussi une cause dans le présent ou dans le passé de sorte que ce qui s’est produit dans le passé, ce qui se produit dans le présent, peut aussi se produire à l’avenir. Or cette connaissance des causes implique que l’avenir des hommes, l’avenir de leur propre vie, les remplit nécessairement d’anxiété. L’avenir n’est pas sûr. Cela signifie que les plaisirs présents ne sont en rien assurés, que peuvent leur succéder des déplaisirs futurs. Alors que l’animal rivé à l’instant ne vit pas dans la crainte de l’avenir, alors que les plaisirs présents sont seulement vécus par lui comme présents, l’homme sait par expérience que les plaisirs présents peuvent être anéantis dans le futur. La perception de l’avenir est perception du malheur toujours possible. Elle est d’autant plus perception du malheur possible qu’elle est fondamentalement perception par l’homme de sa mort à venir. L’homme, souligne Hobbes dans le Léviathan, est comme Prométhée : il est sans cesse dévoré et ce qui le dévore, c’est la crainte de l’avenir comme crainte du malheur et même du malheur le plus grand qui puisse lui arriver, sa mort :

« l’homme qui regarde trop loin devant lui par souci de l’avenir, a le cœur rongé tout le jour par la crainte de la mort, de la pauvreté ou de quelque autre malheur : et son anxiété ne connaît ni apaisement, ni trêve, si ce n’est dans le sommeil » I XII, p.105.

Il faut comprendre ici que l’homme ne peut s’empêcher, parce qu’il est homme, d’avoir un souci de l’avenir et de regarder loin devant lui, de regarder même trop loin. Vivre au présent est radicalement impossible à l’homme. Or dire que vivre au présent est impossible à l’homme, c’est dire qu’il doit s’assurer de s’abriter de tout déplaisir futur et qu’il doit aussi s’assurer de la poursuite des plaisirs et donc des plaisirs futurs. Il doit donc s’assurer de son avenir. Or qu’est-ce qu’envisager des plaisirs futurs ? L’avenir n’est pas réel, il n’est pas déjà là, il revient à l’homme de le lui donner une réalité en le produisant. Produire l’avenir suppose d’avoir le pouvoir de le produire. C’est pourquoi affirme Hobbes dans les Eléments de Loi, « toute conception de l’avenir est la conception d’un pouvoir capable de le produire » (I VIII p.65). En ce sens, la question de l’avenir et la question du pouvoir ne font qu’un. Or comme l’avenir concerne la vie dans sa totalité comme vie heureuse, comme vie caractérisé par la poursuite des plaisirs, la question du plaisir et la question du pouvoir ne font qu’une. Hobbes peut alors affirmer que l’homme est habité par un désir de pouvoir illimité et il soutient même que ce désir de pouvoir illimité est le désir primordial, fondamental des hommes. Le décisif ici c’est la justification rationnelle que Hobbes donne à ce désir illimité de pouvoir, justification qui est souvent oubliée par les lecteurs et commentateurs :

« Ainsi je mets au premier plan, à titre d’inclination générale de toute l’humanité, un désir perpétuel et sans trêve d’acquérir pouvoir après pouvoir, désir qui ne cesse qu’à la mort. La cause n’en est pas toujours qu’on espère un plaisir plus intense que celui qu’on a déjà réussi à atteindre, ou qu’on ne peut pas se contenter d’un plaisir modéré : mais plutôt qu’on ne peut pas rendre sûrs, sinon en acquérant davantage, le pouvoir et les moyens dont dépend le bien-être qu’on possède présentement » Léviathan I XI, p.96.

La vie humaine est une course au pouvoir qui ne s’arrête qu’à la mort. Hobbes ne dit pas du tout ici que les hommes sont des tristes sires assoiffés de pouvoir comme le prétend Hannah Arendt. Le désir de pouvoir s’enracine dans la crainte de l’avenir comme crainte de sa mortalité et cette crainte est la conscience qu’a chaque individu de sa propre faiblesse. C’est parce que l’homme est fondamentalement un être faible qu’il est contraint à une course au pouvoir à laquelle il lui ontologiquement impossible de renoncer car c’est pour lui une question de vie ou de mort. Si les hommes n’avaient pas à se soucier de leur avenir, si leur présent était d’emblée assuré pour toujours, s’ils pouvaient aussi comme les animaux se contenter de plaisirs instantanés, ils ne seraient pas lancés dans cette course au pouvoir qu’est la vie. Mais comme leur bonheur n’est pas dans l’instant, comme il dépend de l’avenir, il leur faut constamment assurer ce bonheur en acquérant de nouveaux pouvoirs pour faire face à l’avenir. En d’autres termes, comme le bonheur des hommes ne consiste pas dans des plaisirs instantanés, comme il dépend de plaisirs futurs dont ils doivent avoir les moyens de s’assurer, ils sont nécessairement amenés à ne pas pouvoir se satisfaire de ce qu’ils ont puisque ce qu’ils ont est fragile. Le bonheur humain, qui consiste en une succession de plaisirs, en un plaisir continu, contraint les hommes à désirer de plus en plus de pouvoirs pour le sécuriser. Ce qui justifie donc rationnellement le désir illimité de pouvoir, c’est la fragilité du bonheur humain qui repose sur la conscience par l’homme de sa propre faiblesse. L’homme compense sa faiblesse ontologique par l’acquisition illimitée de pouvoirs. Qu’est-ce en effet qu’un pouvoir ? Hobbes définit le pouvoir de la manière suivante dans le Léviathan :

« Le pouvoir d’un homme (si l’on prend le mot dans son sens universel) consiste dans ses moyens présents d’obtenir quelque bien apparent futur » I X p.82.

Le pouvoir est le moyen d’obtenir un bien agréable, un bien plaisant. Il est donc le moyen d’obtenir des plaisirs. La vie heureuse comme vie agréable dépend donc toujours des moyens que les hommes possèdent, sans ces moyens, il n’est pas de plaisirs futur possible et donc pas de vie heureuse possible, puisque la vie heureuse est un plaisir continu. Quels sont ces moyens ? Hobbes distingue deux types de moyens, les moyens naturels et les moyens instrumentaux ou artificiels. Les moyens naturels sont les facultés du corps et de l’esprit par lesquels il faut entendre la force, la beauté, pour ce qui est du corps, l’intelligence pour ce qui est de l’esprit. Les pouvoirs instrumentaux sont des pouvoirs acquis qui permettent d’en acquérir d’autres. Ce sont : la richesse, la réputation, les amis. Grâce à leurs pouvoirs naturels les individus peuvent acquérir des pouvoirs artificiels qui leur permettent d’acquérir d’autres pouvoirs naturels. Par exemple, le pouvoir naturel qu’est la beauté peut permettre d’acquérir la réputation qui peut permettre d’acquérir la richesse qui peut permettre d’acquérir des amis. Il en va de même pour l’intelligence et la force. Chaque nouveau pouvoir acquis renforce le pouvoir déjà possédé et du même coup assure plus le bien-être présent, c’est-à-dire le sécurise pour l’avenir. C’est pourquoi les hommes ne peuvent se contenter de ce qu’ils ont. Même riches, réputés, entourés d’amis, il leur faut consolider cette richesse, cette réputation, ces amitiés, car rien ne garantit l’avenir si ce n’est l’acquisition de plus de richesse, de plus de réputation, de plus d’amis. Il n’est pas du tout question d’intempérance, de démesure comme chez les philosophes grecs, il est question de la faiblesse humaine et de la fragilité du bonheur acquis. Nous comprenons maintenant pourquoi Hobbes soutient que le décisif dans la vie n’est pas d’avoir réussi, mais de réussir : aucun individu n’est assuré d’avoir réussi, aucun individu n’est assuré de son bonheur, il faut que chacun s’en assure lui-même en acquérant pouvoir après pouvoir sans quoi son bien-être serait en péril. On voit clairement que la faiblesse de l’homme conjuguée à l’obligation morale qui lui est faîte par Dieu de conserver sa vie conduit à faire de la vie de chacun une course au pouvoir. Dans cette course au pouvoir, les hommes entrent nécessairement en compétition et pour que cette compétition ne les condamne pas à une vie misérable, il leur faut l’Etat.

François Loiret, tout droit réservé.

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