• François Loiret

La vérité comme ratification selon Ockham.



Toute vérité évidente est certaine, mais toute vérité certaine n’est pas évidente. L’évidence ne revient pas à toute vérité, alors que la certitude revient à toute vérité. Pourquoi ? Parce qu’il existe des vérités qui ne sont pas évidentes et qui cependant sont certaines. Toute proposition vraie est une proposition certaine et une proposition certaine est une proposition dont l’intellect humain ne peut pas douter. Il y a à ce titre trois types de propositions certaines. Les premières ne sont pas douteuses parce qu’elles sont d’elles-mêmes évidentes, ce sont les principes. Les secondes ne sont pas douteuses parce que la démonstration produit leur évidence, ce sont les propositions scientifiques au sens strict. Les troisièmes ne sont pas douteuses bien qu’elles ne soient en rien évidentes pour l’intellect humain dans la situation postlapsaire qui est la sienne sur terre, par contre elles sont évidentes pour l’intellect des bienheureux. Ces troisièmes propositions sont celles qui reposent sur la foi. Il y a donc deux grands types de propositions non démontrables qui sont vraies, les principes et les propositions qui reposent sur la foi.

Les propositions théologiques du type « Dieu est trine », « Dieu s’est incarné », « Dieu est tout puissant » ne sont pas des propositions évidentes. Elles ne peuvent être des propositions évidentes du premier type car il n’y a aucune intellection intuitive des termes de ces propositions. Plus précisément, notre intellect ne peut avoir une intellection intuitive du concept de Dieu. En effet, ce concept ne peut être causé dans l’intellect humain par Dieu lui-même puisque nous n’avons aucune expérience de Dieu. Certes, l’intellect humain peut former un concept de Dieu comme le montrent les ouvrages des philosophes et des infidèles, mais ce concept de Dieu n’est pas celui de la foi. Comme les termes des propositions de foi ne sont pas intuitionnés par l’intellect, les propositions de la foi ne sont pas évidentes. Pourtant l’intellect humain peut les juger certaines, leur donner un assentiment certain. Il s’agit pour Ockham d’expliquer comment un assentiment certain à des propositions non évidentes est possible.

Dans le contexte de la foi intervient la notion d’autorité. Les propositions de la foi peuvent relever d’un assentiment certain car elles émanent d’une autorité. Il faut comprendre par là qu’elles émanent de témoins fiables. L’intellect humain ne peut que donner son assentiment à des propositions non évidentes si ces propositions non évidentes sont énoncées par un témoin fiable. Dans les Quaestiones variae, Ockham affirme :

« Si quelqu’un croit qu’un homme est toujours vérace dans ses propos et ses actes, et ceci par une foi acquise, si cet alors cet homme lui disait de façon assertive et de bonne foi que quelque chose est certainement vrai, chose qu’auparavant il ne croyait pas être vraie, en croyant le premier complexe, il ne peut pas refuser son assentiment au second complexe » q.5.

L’assentiment certain aux propositions de la foi se décompose en deux moments distincts. Le second moment relève uniquement de l’intellect humain. La proposition « Le Verbe s’est fait chair » énoncée par l’apôtre Jean dans son Evangile est une proposition à laquelle l’intellect humain ne peut que donner un assentiment certain car elle est énoncée par un témoin en lequel on peut avoir tout à fait confiance. Ici l’assentiment porte sur le contenu même de la proposition, à savoir l’incarnation divine. L’apôtre est une autorité, c’est-à-dire un homme de bonne foi en lequel nous pouvons avoir une totale confiance, il est en d’autres termes un homme vérace dont les propos sont véraces. La confiance ne considère pas seulement ses propos mais aussi ses actes, la conduite de sa vie. Nous voyons donc ici que l’assentiment à la proposition « Le Verbe s’est incarné » suppose que l’auteur de cette proposition soit une autorité. Nous sommes alors renvoyés au premier moment de l’assentiment de foi.

Le premier moment de l’assentiment de foi ne concerne pas du tout le contenu de la proposition énoncée par l’autorité, il concerne la proposition qui énonce la véracité de l’homme dont les propos font autorité. Ici, nous donnons notre assentiment à la proposition « cet homme est vérace ». Or, souligne Ockham, cet assentiment premier ne relève pas de l’intellect, il relève de la volonté. C’est par un acte libre de la volonté que nous accordons notre confiance à une autorité. Nous nous décidons de croire à la véracité de l’apôtre, de façon tout à fait libre. L’acte de foi initial n’est pas un acte qui porte sur le contenu des propositions de foi, mais sur la véracité de ceux qui les énoncent et ce n’est pas un acte de l’intellect, mais un acte de la volonté. La foi initiale est faite d’un acte de la volonté libre qui décide de croire par elle-même et donc qui décide par elle-même de donner un assentiment certain à la proposition « cet homme est vérace ». En effet, si je décide que la proposition « cet homme est vérace » est vraie, en d’autres termes si je décide que je peux avoir en lui toute confiance alors je n’ai aucun doute sur sa bonne foi et par conséquent je n’ai non plus aucun doute sur les propositions qu’il avance.

Dans le contexte de la foi, l’assentiment initial n’est pas un assentiment de l’intellect, mais un assentiment de la volonté. Cet assentiment de la volonté est suivi par un assentiment de l’intellect. Je ne décide pas de croire que « Le Verbe s’est fait chair », car ici seul l’intellect intervient, mais je décide de croire que l’apôtre Jean est un homme en lequel je peux avoir toute confiance. Ici les certitudes intellectuelles reposent sur une certitude volontaire.

La certitude caractérise donc toute vérité. En ce sens, elle est bien chez Ockham l’essence de la vérité. Qu’est-ce alors que la vérité comprise comme certitude ? Fondamentalement, une vérité certaine, c’est une vérité ratifiée, certifiée, authentifiée. Lorsque Ockham affirme que la vérité, c’est une proposition vraie, il affirme en fait que la vérité, c’est une proposition ratifiée ou certifiée. Cette certification relève soit de l’intellect pour la plus grande partie des propositions, soit de la volonté dès que la confiance en une autorité est engagée. Les modalités de la certification sont différentes selon les propositions comme nous l’avons vu. Dans tout les cas, toutefois, la certification suppose un jugement, soit un jugement de l’intellect, soit un jugement de la volonté. Seule une proposition jugée est vraie, c’est-à-dire que seule une proposition ratifiée, certifiée, authentifiée par un jugement peut être vraie. Par le jugement, l’être humain s’assure de la proposition et du même coup se protège de l’incertitude. Dans la compréhension de la vérité comme certitude que retrouvons-nous ? Nous ne retrouvons pas l’alethéïa grecque, mais la veritas romaine dans son sens originairement juridique telle qu’elle a été réélaborée par les juristes médiévaux.

François Loiret, tous droits réservés.

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