• François Loiret

De l'Eglise pauvre à l'Etat pauvre.



De l’Eglise pauvre à l’Etat pauvre.

L’usage pauvre est ce à quoi est tenu seulement celui qui fait vœu de pauvreté, à savoir le frère franciscain. Or Olivi pose la question de savoir si un franciscain nommé évêque est tenu à l’usage pauvre. Il donne comme réponse que non seulement un franciscain nommé évêque est tenu à l’usage pauvre, mais qu’il serait même préférable que tous les évêques soient tenus à cet usage qui, soutient-il, était celui de l’Eglise primitive. En d’autres termes, Olivi soutient que l’Eglise devrait être pauvre. Soutenir que l’Eglise devrait être pauvre, ce n’est pas soutenir qu’elle devrait être sans aucune ressource, mais qu’elle ferait usage de ses ressources. Si les évêques usaient pauvrement, ils n’abuseraient pas des ressources dont ils disposent, c’est-à-dire qu’ils n’immobiliseraient pas ces ressources dans des dépenses de prestige, dans des fastes religieux, dans l’entretien d’une foule de serviteurs luxueusement habillés. Plus encore, ils pourraient alléger considérablement voire même supprimer les charges financières supportées par les fidèles, à savoir les contributions fiscales. En limitant les besoins, en se contentant des dons des fidèles, les évêques ne seraient pas sans ressources et pourraient faire usage de ces ressources pour secourir les malheureux. Olivi envisage donc une Eglise pauvre qui au lieu d’immobiliser dans des dépenses fastueuses ses richesses, au lieu d’appauvrir les fidèles par des contributions fiscales, rendrait aux fidèles l’usage libre de leur argent ou de leur bien, contribuant par là au bien public, et ne tirerait ses ressources que de la libre volonté des fidèles. Elle ne serait pas une Eglise qui prend, mais une Eglise qui donne et qui reçoit et de même les fidèles seraient des volontés qui donnent, reçoivent et remercient. A la contribution obligatoire des fidèles se substituerait le libre don. En ce sens, il n’y aurait pas obligation de donner, de recevoir et de rendre, mais volonté de donner, volonté de recevoir et volonté de remercier. A la réciprocité obligée se substituerait le don purement volontaire et libre.

L’Eglise pauvre ne pèserait pas de tout son poids sur les fidèles, elle leur restituerait la liberté de l’usage de leurs biens. Elle serait en ce sens une Eglise d’hommes libres. Ne pourrait-on pas alors envisager à partir de là un Etat d’hommes libres ? Cet Etat d’hommes libres serait un Etat pauvre. Il serait pauvre en ce sens qu’il renoncerait à prélever sur ses membres autant de ressources qu’il en prélève. De même que l’Eglise pauvre se concentrerait chez Olivi sur des tâches essentielles, à savoir la préoccupation spirituelle et le secours aux malheureux et renoncerait à l’administration de biens temporels, l’Etat pauvre se restreindrait lui aussi à des tâches essentielles. Ce ne serait pas un Etat misérable, mais un Etat qui userait de ses ressources au lieu d’en abuser. L’Etat pauvre renoncerait non seulement à des dépenses de prestige excessives, non seulement à offrir des emplois en surnombre, mais aussi à toute politique clientéliste. On pourrait même envisager qu’au lieu de contraindre ses membres à donner, au lieu de prendre, au lieu de les maintenir dans la sujétion fiscale, il les envisagerait véritablement comme des volontés libres, des volontés qui donnent et non des volontés qu’on exproprie. Il ne reposerait plus sur l’anthropologie de l’avarice et de la convoitise mise en place dans les Temps Modernes avec Hobbes, il ne reposerait même pas sur une anthropologie de la fierté, comme le revendique Peter Sloterdijk, sur une anthropologie thymotique, mais sur une anthropologie de la libre volonté. S’il est possible de soutenir avec Fukuyama que l’homme moderne comme homme érotique a renoncé à investir thymotiquement la sphère politique là où règne l’Affluent society, il n’en reste pas moins que l’homme moderne tel qu’il se présente chez Hobbes est bien constitué thymotiquement et érotiquement. Ce qui lui fait défaut, comme le montre la négation radicale par Hobbes de la volonté, réduite au conatus, c’est la volonté libre.

Francis Fukuyama, La fin de l’histoire et le dernier homme, traduction de Denis-Armand Canal, Flammarion, Paris, 2008.

François Loiret, L'usage et la joie, 2015.


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