• François Loiret

L'éthique du scénario du pire.



La reconnaissance d’une dignité et d’une valeur propre de la nature comme biosphère repose chez Hans Jonas sur l’idée que la nature est désormais vulnérable. Elle est indissociable de l’idée d’une apocalypse non seulement future mais présente. Hans Jonas le précise lui-même :

« Tout ceci vaut s’il est vrai, comme nous le supposons ici, que nous vivons dans une situation apocalyptique, c’est-à-dire dans l’imminence d’une catastrophe universelle, au cas où nous laisserions les choses actuelles poursuivre leur cours » Le principe responsabilité, p.191.

Cette supposition d’une situation apocalyptique ne repose en rien sur des données scientifiques. En effet, l’apocalypse n’est envisagée qu’à long terme et ce long terme ne peut en rien être prévu en toute certitude par les sciences, que ce soit les sciences de la nature, la science démographique ou la science économique. En outre, nous ne savons rien des évolutions techniques dans le long terme, des innovations techniques qui pourront avoir lieu. Puisque nous ne possédons pas le savoir scientifique des effets futurs de notre action actuelle sur la biosphère, il nous faut nous tourner vers l’éthique pour envisager ce qu’il nous faut faire. Dans l’incertitude de l’avenir à long terme, l’éthique seule peut nous imposer l’idée que nous devons agir afin d’éviter une catastrophe future dans la mesure, soutient Hans Jonas, le mal est plus facilement connaissable que le bien, et qu’il est préférable éthiquement de privilégier le scénario du pire. Aussi écrit-il :

« Il faut davantage prêter l’oreille à la prophétie de malheur qu’à la prophétie de bonheur » Le principe responsabilité, p.54.

L’éthique de la responsabilité pour la nature se présente alors comme une éthique de la peur et du malheur dans la mesure où la peur est supposée être meilleure conseillère que l’espérance. Cette éthique de la peur ne s’adresse pas tant aux personnes privées qu’aux personnes publiques. Elle est avant tout une éthique de gouvernement car seuls des gouvernements peuvent prendre les décisions qu’impose la menace d’une destruction de la biosphère. Les gouvernements doivent ainsi gouverner au nom de la peur. Dans la mesure où la supposition d’une catastrophe est ce qui doit les guider dans leurs actions, Hans Jonas n’hésite pas à soutenir que les gouvernements doivent imposer le renoncement, l’ascétisme, le sacrifice. En effet, puisqu’il s’agit de gouverner dans une situation d’urgence, les gouvernements ne peuvent se payer le luxe de soumettre leurs décisions au débat démocratique selon Hans Jonas. Il écrit en effet clairement :

«Cela inclut des mesures […] qui donc, dès lors qu’elles atteignent la majorité, peuvent difficilement faire l’objet d’une décision dans un processus démocratique. Or, de telles mesures sont précisément ce qu’exige l’avenir menaçant et ce qu’il exigera toujours davantage » Le principe responsabilité, p.200.

Au sens de Hans Jonas, les mesures qu’exigent la menace pesant sur la biosphère ne peuvent être qu’impopulaires puisqu’elles conduisent à empêcher l’augmentation de la population mondiale, à se détourner de la croissance de la consommation, à imposer un mode de vie sans gaspillage et du même coup austère. Seules des élites gouvernementales endossant la responsabilité pour la biosphère peuvent les prendre et les imposer sans débat démocratique. L’éthique de la responsabilité pour la nature ne peut conduire qu’à des solutions autoritaires selon Hans Jonas puisque soumettre les décisions à une discussion politique serait empêcher leur réalisation étant donné leur caractère impopulaire. L’éthique de la responsabilité se présente alors comme une éthique du renoncement, de l’abstinence et de la peur. Mais cela est impliqué par l’idée qu’il faut privilégier éthiquement le scénario du pire.

L’idée du scénario du pire repose au fond sur l’idée d’une toute puissance de la technique. Jonas affirme que les partisans du progrès, qu’ils soient ou non marxistes, croient en l’idée que le pouvoir technique des hommes est tout puissant. Or en supposant la menace d’une destruction de la biosphère, Jonas admet lui aussi que le pouvoir de la civilisation technique est tout puissant. Ce qui le montre, c’est qu’il enracine l’éthique de la responsabilité dans ce pouvoir en tant qu’il serait une menace. Jonas affirme également que les partisans d’une éthique du progrès ont une éthique de la conviction, l’éthique d’une foi dans le progrès à laquelle il oppose l’éthique de la responsabilité. Mais on pourrait considérer que l’éthique de la responsabilité est elle aussi une éthique de la conviction puisqu’elle repose sur la conviction d’une menace inéluctable. D’un côté, la menace est l’objet d’une supposition, d’un autre côté, elle est l’objet d’une croyance. Elle est donc d’emblée soustraite à tout mise en doute et à du même coup à toute discussion.

Enfin, la responsabilité pour la nature comme responsabilité asymétrique, globale et continuelle, est déduite de la responsabilité pour le nouveau-né. Toutefois, l’argumentation de Jonas pose problème ici. En effet, si les parents sont responsables pour le nouveau-né, affirme Jonas, c’est qu’ils en sont les auteurs. A ceux auxquels ils ont donné l’être, les parents comme auteurs de cet être doivent assurer le devoir-être car ils ont la certitude que sans eux, le nouveau né périra. Or il nous est impossible de nous considérer comme les auteurs de la nature comme biosphère car nous n’avons jamais donné l’être à la biosphère et quant à son devoir-être, nous n’avons à son propos aucune certitude. La menace apocalyptique en effet, n’est pas une certitude, elle est plutôt une croyance. Tout cela montre la fragilité de l’éthique de la responsabilité et du droit de la nature qu’elle prétend fonder.

François Loiret, tous droits réservés.

#Jonas

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