• François Loiret

Si Adam n'avait pas péché selon Ptolémée de Lucques.



Ptolémée de Lucques dans sa réhabilitation de la république romaine n’hésite pas à affirmer que le régime politique romain était très proche du régime politique dans l’état d’innocence ou status naturae. L’anthropologie chrétienne occidentale depuis Augustin est marquée en effet par la distinction entre l’homme dans l’état d’innocence avant le péché et l’homme dans l’état présent issu du péché. Or dans La Cité de Dieu, Augustin rattache explicitement le gouvernement politique et la communauté politique elle-même au péché. Si Adam n’avait pas péché, argumente-t-il, les hommes n’auraient jamais eu besoin de vivre en communauté politique et d’être dirigé. Augustin christianise les concepts juridiques et politiques romains. Contre Cicéron, il soutient en effet que la Res publica romaine ne fut jamais une véritable Res publica car dans une authentique Res Publica, règne la justice. C’est pourquoi il n’existe qu’une seule véritable Res publica, la patrie céleste, mais il n’en existe aucune sur terre et il n’en existera jamais. Toutes les communautés politiques terrestres sont injustes – ce dont se souviendra Pascal – et reposent sur le crime. Ainsi écrit-il dans La cité de Dieu :

« Le premier fondateur de la cité terrestre est fratricide ; vaincu par la jalousie, il tue son frère, citoyen de la cité céleste, voyageur sur cette terre. Faut-il donc s’étonner que si longtemps après, à la fondation de cette autre cité, qui devaitêtre la maîtresse de toute la cité de la terre et régner sur tant de nations, se reproduise comme une image de ce crime primordial et pour ainsi dire typique ? Là aussi, suivant l’expression du poète, le sang d’un frère inonde les premiers murs. Car c’est au moment de la naissance de Rome que l’histoire romaine rapporte le meurtre de Remus par son frère Romulus ; crime différent du premier crime en ce que les deux frères sont l’un et l’autre citoyens de la cité terrestre » XV, 5, T II, p.370.

Le meurtre de Remus par Romulus répète celui d’Abel par Caïn avec une différence dans la mesure où tous deux sont seulement membres de la cité terrestre, ce qui indique que la cité terrestre est vouée à la discorde tôt ou tard et qu’elle porte la marque indélébile de sa funeste origine. Or la communauté politique est seulement terrestre et la seule chose que l’on peut en attendre, c’est seulement la tranquillité publique et certainement pas une forme de bonheur. Puisque pour Augustin la politique est née du péché, il était exclu qu’elle puisse avoir une place dans l’état d’innocence. Au contraire, dès le début du XIIIème siècle, les théologiens catholiques vont ouvertement poser la question de savoir si l’état d’innocence peut admettre une forme de pouvoir politique et de communauté politique. Ils la posent sur un mode fictionnel : si Adam n’avait pas péché, si donc les hommes avaient pu continuer à vivre dans l’état d’innocence, y aurait-il eu une communauté politique et un pouvoir politique ? Thomas d’Aquin pose ouvertement cette question dans la Somme théologique en demandant :« Dans l’état d’innocence, les hommes auraient-ils dominé les hommes ? ». Pour répondre à cette question, le Docteur angélique commence par dire que le terme de domination peut s’entendre en deux sens, soit au sens d’une relation de servitude comme dans la relation du maître et de l’esclave, soit au sens d’une direction exercée sur des hommes libres. Il est exclu que la domination au premier sens aurait pu exister dans l’état d’innocence puisqu’aucun être humain n’aurait désiré en asservir un autre, par contre il est loin d’être exclu que la domination au deuxième sens, c’est-à-dire au sens politique, aurait pu ne pas exister dans cet état d’innocence. Si Adam n’avait pas péché, les hommes auraient quand même formé une communauté politique avec des dirigeants politiques, argumente Thomas d’Aquin en faisant intervenir le concept de bien commun :

«On domine sur un autre comme sur un homme libre quand on dirige celui-ci vers son bien propre, ou vers le bien commun. Et une telle domination de l’homme sur l’homme aurait existé dans l’état d’innocence » Somme théologique I q.96, a.4, T I, p.819.

A l’encontre d’Augustin pour lequel la vie politique est issue du péché et n’est bien souvent qu’un broyage des hommes, pour Thomas d’Aquin, la vie politique en tant que telle ne porte en rien la marque du péché, car si Adam n’avait pas péché, les hommes auraient vécu dans des communautés politiques et auraient connu la domination politique au sens de gouvernement et de direction. Pour justifier sa position, Thomas d’Aquin se réfère ici à Aristote. L’homme, soutient-il, est par nature un « animal sociale », un animal voué à vivre dans une association politique (ici, la polis grecque et la societas romaine sont confondues). Il y a une nature politique de l’homme qui dépasse la distinction entre l’état d’innocence et l’état présent. Dans son état originel, l’homme aurait déjà été voué à vivre dans une association politique. Cette association politique aurait exigé une direction politique et en ce sens une forme de domination au nom du bien commun (Somme théologique I q, q.96, T I, p.819 : « Premièrement parce que l’homme est par nature un animal social, si bien que dans l’état d’innocence les hommes auraient eu une vie en association. Mais la vie en association d’une multitude ne pourrait exister sans un dirigeant qui recherche le bien commun […] Le deuxième motif, c’est que si un homme aurait été supérieur à un autre en connaissance et en justice, il aurait été choquant qu’il n’emploie pas cette supériorité au service des autres »). La raison en est que si l’état d’innocence avait perduré, il n’aurait en rien exclu diverses formes d’inégalités entre les hommes, des inégalités d’aptitudes intellectuelles et corporelles, des inégalités en beauté, des inégalités sexuelles, et même des inégalités en sagesse et en intelligence (Somme théologique q.96, a.3, T I, p.818 : « Mais même en ce qui concerne l’âme il y aurait eu des différences aussi bien pour la justice que pour la science ; en effet ce n’est pas par nécessité que l’homme agissait, mais par son libre arbitre ; or en vertu de celui-ci l’homme a le pouvoir d’appliquer plus ou moins son esprit à faire, vouloir ou connaître quelque chose. Ainsi certains auraient fait plus de progrès que d’autres en justice ou en science »). Il aurait donc fallu que les plus capables en sagesse et en intelligence dirigent les autres. Si Adam n’avait pas péché, les hommes auraient donc vécu en communauté politique et ils auraient été dirigés en hommes libres par les plus capables d’entre eux pour vivre de la meilleure façon qui soit. Cette légitimation théologique de la vie politique est poursuivie et accentuée par Ptolémée de Lucques qui, s’il reprend des arguments de Thomas d’Aquin, en ajoute d’autres qui lui sont propres. Dans le livre III de La royauté, après avoir montré que la domination des hommes sur toutes les créatures dans l’état d’innocence est légitime parce que conforme à la loi naturelle, Ptolémée de Lucques en vient à aborder la question de la légitimité de la domination de l’homme sur l’homme au cas où Adam n’aurait pas péché :

« Mais que la domination de l’homme sur l’homme est naturelle ou permise par Dieu ou prévue par Dieu, cela peut être vrai selon ce qui a déjà été dit. Si nous parlons de la domination au sens de la soumission servile, elle a été introduite par le péché, comme on l’a dit plus haut. Mais si nous parlons de la domination au sens du devoir de délibérer et de diriger, elle peut être dite quasi naturelle car elle aurait existé dans l’état d’innocence. Et c’est ce que soutient Augustin au livre XI de La Cité de Dieu. Cette domination convenait à l’homme dans l’état d’innocence en tant que l’homme est un animal qui vit en association ou bien un animal politique comme on l’a dit plus haut […] La domination de l’homme sur l’homme est naturelle, elle existe chez les anges et aurait existé dans l’état d’innocence » (De regno L III, c.9 : « Sed utrum dominium hominis super hominem sit naturale vel a Deo permissum vel provisum, ex iam dictis veritas haberi potest. Quia si loquamur de dominio per modum servilis subiectionis, introductum est propter peccatum, ut dictum est supra; sed si loquamur de dominio prout importat officium consulendi et dirigendi, isto modo quasi naturale potest dici, quia etiam in statu innocentiae fuisset. Et haec est sententia Augustini, undevicesimo de Civ. Dei. Unde istud dominium ei competebat in quantum homo est sociale naturaliter, sive politicum, ut dictum est supra […] dominium hominis super hominem est naturale, et est in Angelis, et fuisset in primo statu »).

Comme Thomas d’Aquin, Ptolémée de Lucques différencie deux formes de domination, la domination servile et la domination politique qui s’exerce sur des hommes libres. Par la domination servile, il n’entend pas ici la domination du maître sur les esclaves, mais la domination d’un despote sur des hommes non libres, la domination qui caractérise le régime despotique qui, au sens le plus strict n’est pas un régime politique, car tout régime politique au sens strict suppose des hommes libres. A partir de cette distinction, Ptolémée peut à la fois donner raison et donner tort à Augustin. Il donne raison à Augustin en ce sens que la domination despotique est le fruit du péché. C’est en raison du péché que les hommes souffrent de la domination despotique dans l’état présent quand elle existe, toutefois ils n’en souffrent pas seulement en raison du péché d’Adam, mais aussi en raison de leurs péchés actuels. Il donne tort à Augustin tout en prétendant s’en réclamer lorsqu’il déclare que si Adam n’avait pas péché les hommes vivraient politiquement et auraient des dirigeants politiques. Pour l’affirmer, il recourt à deux arguments, le premier a déjà été usité par Thomas d’Aquin, c’est l’affirmation de la nature politique de l’homme empruntée à Aristote. Le second renvoie à la hiérarchie des anges : s’il existe une hiérarchie des anges, et il en existe une, alors il y a des anges qui dominent sur les autres. Ce que cherche à justifier Ptolémée de Lucques ici, ce n’est pas seulement le pouvoir politique, mais aussi et surtout la vie politique et le bonheur politique, notion reprise d’Aristote. Si Adam n’avait pas péché, les hommes auraient eu une vie politique dans laquelle ils auraient joui du bonheur politique et en ce sens le bonheur politique est tout à fait légitime. Mais que faire d’un bonheur politique s’il ne caractérise qu’une situation fictionnelle ? Or Ptolémée de Lucques en transportant le bonheur politique grec dans l’état d’innocence chrétien, n’exclut en rien la possibilité d’un bonheur politique possible sur terre après la chute. Non seulement le bonheur politique sur terre est possible, mais il a déjà existé. Ce n’est pas en Grèce qu’il a existé, mais à Rome. Le théologien dominicain n’hésite pas à écrire :

« Ainsi chez les hommes sages et vertueux qu’étaient les anciens Romains, le gouvernement politique, à l’imitation de celui de l’état de nature, était le meilleur » De regno L II, c.9 («Unde apud sapientes et homines virtuosos, ut fuerunt antiqui Romani, secundum imitationem talis naturae regimen politicum melius fuit »).

L’état de nature ici est l’état d’innocence. Dans l’état d’innocence qu’aurait été l’état de l’humanité si Adam n’avait pas péché, les hommes auraient connu un gouvernement politique dont celui de la res publica romaine est le plus proche. Ce gouvernement politique de l’état d’innocence aurait été le meilleur gouvernement politique qui soit. Cela signifie que malgré le péché, les hommes peuvent vivre dans l’état présent dans une communauté politique vertueuse qui leur garantit la félicité politique comme le montre l’exemple de la Res publica romaine avant César. Ptolémée de Lucques n’hésite donc pas à dire ici que le meilleur gouvernement politique qui ait existé fut celui de païens, les Romains de la république avant la venue du Christ et il le justifie en affirmant que le gouvernement de la Res publica romaine est le gouvernement qui a été le plus proche de celui qui aurait pu exister dans l’état d’innocence. Il s’écarte ainsi de l’affirmation selon laquelle le meilleur régime politique avant la venue du Christ était celui du royaume juif sous Salomon. Nous assistons ici au transport de la Res publica romaine dans l’état d’innocence et c’est ce transport qui va pouvoir conférer à l’amour de la patrie et à la mort pour la patrie une légitimité théologico-morale. En même temps, tout gouvernement présent qui se rapproche de celui de la Res publica romaine, se rapproche aussi de l’état d’innocence et gagne ainsi sa légitimité théologico-morale. Par contre, puisqu’à l’instar des auteurs romains, Ptolémée va opposer la Res publica à l’empire, en caractérisant le gouvernement impérial comme un gouvernement despotique voire tyrannique, tout gouvernement impérial peut être délégitimé. On pourrait alors s’attendre à ce que le théologien dominicain délégitime le Saint Empire germanique, mais il n’en est rien, car ce dernier ne doit pas être compris comme un gouvernement despotique, il doit être compris comme un gouvernement politique en raison de l’élection de l’empereur et donc du consentement des citoyens. C’est que tout gouvernement politique au sens le plus strict repose pour Ptolémée de Lucques sur le consentement des citoyens.

François Loiret, tous droits réservés.

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